(Source : messages déclassifiés de la bibliothèque présidentielle du Président Roosevelt)
1944, décembre – Quelque part dans le Pacifique, au sud de San Diego – LST 563
Une fois en pleine mer, le capitaine du LST 563 (Landing Ship Tanks) ouvre son enveloppe scellée. Son navire est tout neuf. Il est chargé de matériel de construction, fûts de carburant, quelques chariots élévateurs. Une unité de SeaBees, génie de la Marine, est à bord avec deux bulldozers Caterpillar, des chars amphibies « crabe », quelques camions 4×4 et 4×6 qui occupent sa coque caverneuse.
Destination : l’île française de Clipperton. L’opération classifiée « Island X » est lancée. Le président Roosevelt l’ordonne.

La station météo de Clipperton a été installée le 11 décembre 1944. L’Argus est le navire de support. Le Landing Ship Tank – LST 563 – partira de San Diego le 12 décembre avec le matériel de construction et le personnel.

Établissez au plus tôt la station aérologique de Clipperton. Le personnel sera constitué d’un lieutenant météorologiste de réserve de la Marine et de six hommes. Du matériel météo pour l’observation de ballons est nécessaire. Fournissez les moyens de transport pour l’équipe de construction, le personnel de la station, le matériel et le ravitaillement, qui doivent inclure le carburant en fûts, la pompe à essence et la tuyauterie nécessaire au ravitaillement d’un hydravion par le navire sous votre commandement. Vous êtes autorisé à recommissionner un Yard Patrol boat – YP, navire civil reconverti pour usage militaire (yacht, chalutiers…). La possibilité de tempêtes tropicales demande la construction d’abris.

2 décembre 1944. Préparez le départ de l’Argus de San Francisco le 4 décembre à destination de Clipperton, avec le personnel météo pour l’entretien de la station météo jusqu’à l’arrivée de l’équipement lourd transporté par le Landing Ship Tank – LST 563 – prévu pour y arriver aux alentours du 20 décembre
1944 – Mexique
Depuis 1942, le Mexique est en guerre aux côtés des Alliés. Mais le pays reste un nid d’espions, où l’OSS américain rivalise avec les agents de l’Abwehr (renseignement militaire allemand), des militants du parti nazi (NSDAP et SD), et des personnels diplomatiques.
Les informations sont transmises en code au commandement suprême allemand et partagées avec les Japonais à Berlin. Les espions opèrent au sein d’une population étrangère d’environ 6 000 Allemands, 6 000 Japonais, et quelques milliers d’Italiens. L’OSS finira même par s’intéresser aux activités… d’un allié : la France.
1944 – France
En 1944, De Gaulle est persuadé que les Anglo-Américains comptent maintenir des forces armées en France après la guerre. Il est également convaincu que les Alliés chercheront à s’emparer et à conserver certaines possessions françaises d’outre-mer, tout en empêchant la métropole de retrouver son plein potentiel économique et politique.
Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, est informé à Washington d’une affaire troublante. Le président américain aurait donné l’ordre à ses forces armées de débarquer à Clipperton, d’y installer une base… et d’y rester.
1944, décembre – Clipperton – LST 563
Le gigantesque LST arrive à Clipperton, en silence radio. Il a été précédé par l’Argus, un yacht transformé en patrouilleur de la Marine. Les vieilles cartes nautiques confirment que la côte nord-ouest – entre le rocher et l’ancien village où logeaient les soldats et familles de la garnison mexicaine qui occupa l’atoll de 1905 à 1917 – protégeait les intérêts économiques nationaux liés à l’exploitation du guano, la fiente d’oiseaux de mer utilisée dans les engrais.
L’atoll forme une couronne de corail de 12 kilomètres de circonférence, s’élevant de 3 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa côte est protégée par une barrière de corail générant de gros brisants.
Depuis le pont du LST, on distingue l’ensemble de l’atoll : ses plages, ses douzaines de palmiers, et son unique rocher volcanique de 30 mètres, surmonté d’un phare d’origine française – Établissements Le Paute, Paris – installé jadis par les Mexicains.
Des péniches LCT (Landing Craft Tank) sont mises à l’eau pour tester la plage prévue pour l’échouage. Le LST pointe son nez perpendiculairement à la couronne, racle les patates de corail, pivote à gauche, et s’immobilise, parallèle à la côte. Toutes les tentatives de dégagement sont vaines. Le silence radio est rompu. Trois navires-ateliers sont envoyés depuis San Diego : le Tenino (ATF 115), le Viking (ARS 1) et le Seize (ARS 26).
La discretion n’est plus de mise.

23 décembre 1944 : Le LST 563 s’échoue sur la côte nord-est de Clipperton. L’Argus est en attente pour intervention. L’USS Seize – navire de sauvetage et de dépannage – est parti de San Diego le 23 décembre, prévu pour arriver le 27.

30 janvier 1945 : L’opération navale a causé la perte de l’équipement d’amarrage et de mise à terre. Le LST est échoué haut sur la plage. L’USS Tenino a arraché les bittes d’amarrage latérales. Situation mauvaise. Plus de matériel disponible pour continuer l’opération. Demandons autorisation de renvoyer l’USS Tenino et le Viking à San Diego pour reconditionnement. Le capitaine du LST 563 demande le retour de 4 officiers et 60 hommes d’équipage à bord des deux navires, et de laisser un ingénieur, un officier transmissions et 50 hommes. Ils peuvent tenir trois semaines. Un YP – Yard Patrol boat – a jeté l’ancre hier.
1944 – Paris
Le général De Gaulle est furieux. Il exige une confirmation de la rumeur. Georges Bidault met la pression sur Washington, mais les Américains gardent le silence.
Toutes les sources françaises sont activées : il faut découvrir si Roosevelt a vraiment ordonné la prise et l’occupation de ce confetti du Pacifique.

3 janvier 1945 : La station météo et radio permanente a été établie à Clipperton le 2 janvier, dans une palmeraie en zone sud-ouest de l’atoll. Indicatif radio temporaire : NPGO.
1944 – Mexico, ambassade de France
Une correspondance classifiée atterrit sur le bureau de l’ambassadeur, M. ****. Les Américains auraient installé une base sur l’atoll de Clipperton. « Débrouillez-vous. Allez voir ce qu’il s’y passe. » L’attaché militaire est convoqué.
Mais comment faire ? Si les Américains y sont, ils n’autoriseront personne à approcher. L’idée de louer un bateau pour une anodine campagne de pêche au requin germe.
Un bateau est trouvé : le ****. Une demande d’autorisation est adressée aux autorités mexicaines : quelques diplomates français souhaitent aller pêcher le requin. La requête est copiée et, très vite, les agents américains transmettent l’information à Washington. La réponse est sans appel : les autorités mexicaines ne doivent accorder aucune autorisation.
Les Français sont pris de court. Ils comprennent que se rendre à Clipperton ne sera pas aisé. Ils décident de partir sans autorisation. Mais les services américains surveillent. Les préparatifs sont détectés.
Les autorités mexicaines reçoivent l’ordre d’arrêter tous les membres de l’équipe française. Pire encore : les forces américaines stationnées sur l’atoll reçoivent l’ordre d’ouvrir le feu sur toute tentative de débarquement.

Janvier 1945 : une expédition dirigée par M. Martin Durand – citoyen mexicain – se prépare à quitter Mexico le 5 janvier 1945 en direction de l’île de Clipperton à bord d’un petit navire à voile et moteur. Durand a déclaré qu’il a obtenu le droit d’y pêcher le requin et qu’il y sera accompagné par l’attaché militaire de l’ambassade de France à Mexico. Des aviateurs britanniques sont prévus d’arriver à Clipperton en même temps que le voilier (P.G. Taylor et ses hydravions Catalina).

Le Capitaine Hoffman d’Acapulco serait à l’origine de la rumeur sur la composition de l’équipage. Le voilier Pez De Plata aura à son bord le commandant Dives, Jacques Schoeller, Martin Durand, Martin Correaga, Rodney Sadleir et trois membres d’équipage originellement embauchés par Carlos Barnard d’Acapulco.

Janvier 1945 : les autorités Mexicaines d’Acapulco ont retenu le voilier « Pez de Playa » (ancien « Lucky Lady ») en attendant l’embauche d’un capitaine qualifié pour la haute mer. Capitaine Rodney Satlier, un citoyen britannique, remplace the capitaine Durand (toujours à bord).

Janvier 1945 : l’officier de liaison navale d’Acapulco a refusé les autorisations de voyage au « Pez de Plata ». Les autorités d’Acapulco ont détenu Mr Durand à cause de l’absence de papiers prouvant sa citoyenneté. Le Commandant Dives, l’attaché militaire français, maintenant à Acapulco a déclaré ne pas vouloir partir sans Durand. Il était à Acapulco du 9 au 14 janvier et vient d’apprendre que Durand a essayé d’obtenir tour à tour la citoyenneté mexicaine, française, et américaine.

Janvier 1945 : Il semblerait que les Français partiront pour Clipperton le 28 janvier a bord du voilier motorisé « Lupe Segundo » battant pavillon mexicain. En application des directives de notre ambassade, ai donne l’ordre a la marine mexicaine d’empêcher ce départ.
1944, décembre – Clipperton – LST 563
Les deux navires-ateliers arrivent et débutent les opérations de désengagement. Des câbles sont lancés pour tenter de dégager le colosse. Le Seize, lors d’une fausse manœuvre, s’emmêle dans son propre câble… et s’échoue aux côtés du LST.
Après 11 jours d’efforts, le Seize est récupéré et remorqué à San Diego. Le LST, quant à lui, est abandonné, rayé des effectifs. Il faut désormais le vider.
Les immenses portes avant sont ouvertes. Un pont de fortune, perpendiculaire, le relie à la plage. Les bulldozers débarquent et nivellent la zone. Tout est ensuite déchargé, y compris les 6 LCT et toutes les armes et munitions de bord. (De 1966 à 1969, lors des opérations françaises « Bougainville », l’avant du LST trônera encore sur la couronne.)
Le travail commence. Une station radio est montée. À côté, des baraques en tôle type Fillod servent de logements et de dépôts pour les caisses de munitions et les chariots élévateurs.
Une fois les installations prêtes, les rotations de personnel s’enchaînent. Un bureau postal militaire est créé. Au nord, les bulldozers entament les travaux de nivellement d’une piste d’atterrissage.
Les soldats profitent de leur temps libre pour s’amuser avec les LCT et les chars amphibies « crabe » dans le lagon.
Une passe aurait été creusée au sud, au centre de la couronne.

Janvier 1945 : La construction d’une station météo et la mise en place d’un groupe armée d’observation ont été ordonnes en Décembre 1944. A cause de l’augmentation des activités japonaises dans les mers du théâtre d’opération de l’ouest, cette occupation s’est faite dans l’urgence et la mission navale française de Washington en a été informée de façon « informelle ».
1944 – Washington D.C.
Les efforts de Georges Bidault finissent par porter leurs fruits. Les Américains reconnaissent l’invasion et l’occupation de ce petit territoire français. La guerre en Europe est terminée, et l’attention se tourne désormais vers l’Asie.
La base radio de Clipperton est jugée essentielle.
Les Américains invitent généreusement la France à envoyer un représentant à bord du navire-navette USS Grand Island, pour constater que les forces américaines n’ont aucune prétention expansionniste.
Le lieutenant de vaisseau Louis-Étienne Janpière est désigné par De Gaulle pour cette mission.

Janvier 1945 : Memo concernant la conversation tenue le 4 janvier 18H00 dans le bureau de l’attache naval, entre le ministre français au Mexique (Ambassadeur ?) et l’ambassadeur des Etats-Unis concernant l’ile de Clipperton. « Le ministre a déclaré que sous les auspices du gouvernement français, une expédition devait partir pour évaluer les possibilités de pêcher aux requins à Clipperton et dans ses environs. Il a déclaré qu’une organisation franco-mexicaine avait fait la demande auprès du gouvernement français pour obtenir une concession de pèche. Il a dit que l’expédition pilote partirait avec le voilier de Mr Spratling, un américain. Elle est constituée de 8 personnes, dont l’attache militaire de la légation française. Le voilier est prévu de partir le 7 ou 8 janvier sous les ordres de Mr Durand »

Janvier 1945 : Un officier français a téléphoné aux bureau des affaires étrangères américaines à Washington :
Q Pourquoi Clipperton a été occupée sans prévenir la France ?
R Nécessité militaire
R Méthode Hitlérienne !
Q Le pavillon national a-t-il été abaissée ?
R S’il y en avait un, il n’a pas été touchée
Q Pourquoi la France doit elle demander une autorisation pour aller à Clipperton ?
R il n’y a pas besoin d’autorisation, juste de notification. Il n’a a pas d’objection pour qu’un allié visite l’atoll sauf pour du personnel civil non autorisé a visiter des installation militaire.
Q de l’amiral Fenard : Quand l’atoll a-t-il été occupé ? Combien il y a-t-il d’hommes sur l’ile ? Qu’y font-ils ? Combien de temps vont-ils rester ? Il y a-t-il autre choses a savoir.
R Pas de réponses. Allez demander à la Navy !

Janvier 1945 : Memo « Notre objectif est atteint. L’unique raison de notre occupation de Clipperton était d’éviter une occupation par les britanniques. Ces derniers ont enfin accepté nos demandes d’arrêter toutes opérations liées à Clipperton. Le président (Roosevelt) et le premier ministre britannique (Churchill) parleront de tout ça. Nous vous recommandons de dire aux français tout ce qu’ils veulent savoir (sauf les vraies raisons ci-dessus), et qu’ils peuvent y envoyer un observateur. Refuser d’informer les français ne servirait qu’a créer des tensions non nécessaires qui risqueraient de nuire a nos relations avec les autorités françaises ».

Février 1945 : Le Lieutenant (de Vaisseau ?) Louis Etienne Jampierre (à ne pas confondre avec Jean Louis Etienne, notre explorateur bien connu qui ira lui aussi à Clipperton en 2005 et y prévoit un retour en novembre cette année) est en route pour embarquer pour Clipperton. Si nécessaire, délayez le départ du navire pour l’attendre. Il est autorisé à débarquer a Clipperton pour y inspecter l’atoll et les conditions d’installation de la Navy. Si nécessaire, il pourra envoyer des messages aux adresses qu’il choisira, charge a nous de transmettre au français. Il est possible que le Lt Janpierre tente des actions patriotiques, essaie de lever les couleurs françaises sur l’ile, ou demande a rester sur l’atoll. Il retournera avec le bateau et nous devons tout faire pour que personne n’ai a se plaindre de son traitement pendant qu’il est sous notre protection.

Février 1945 : Les affaires étrangères ont fait une réponse onctueuse a la note française du 3 février, assurant la France de nos bonnes intentions et offrant la possibilité d’emmener un observateur a Clipperton. Cette réponse a apparemment satisfait les autorités françaises qui y ont répondu avec grand plaisir. Le 9 février le lieutenant Jampierre, membre de l’équipe de l’amiral Fenard, partait pour Clipperton. Il en est rentré le 23 et il semble satisfait de son inspection aux vues de son rapport rédigé en termes amicaux.

29 Février 1945 : Memo : Visite du Lt Jampierre a Clipperton
« le représentant de la mission navale françaises, le Lieutenant Jampierre, est rentre hier de sa visite a Clipperton. Il est passe par mon bureau en compagnie de l’officier de liaison américain, le lieutenant Commander Thatcher, et m’a rendu compte de son voyage. Il a a peu près 25 ans, est grand, de plaisante compagnie, et parle un très bon anglais. Il est monte a bord de la frégate a San Diego et ils sont arrives a Clipperton après 4 jours de mer calme et de beau temps. La frégate s’est amarrée à une bouée sur la côte sud-ouest de l’atoll. Le ravitaillement a été déchargé a l’aide d’une barque arrimée a une ligne aller-retour entre la bouée et la plage. Les vagues étaient fortes mais il n’y avait pas de vent et le point d’amarrage était à l’abri, sous le vent. La mise a terre fut compliquée à cause des récifs qui ne cessaient d’échouer notre barque a fond plat. Le Lieutenant Jampierre a débarqué le matin, a visite le camp avant de faire le tour de l’atoll en Jeep. Il nous a parle de la chaleur éprouvante et son nez brule par le soleil et en train de peler nous a confirme son impression. La frégate a récupéré environs 80 membres d’équipage de la péniche de débarquement échouée. A peu près 30 personnels sont restes derrière. Ils logent dans une barraque Quonset (comme une barraque Fillod francaise, petit hangar en tôle ondulées) et le Lieutenant Jampierre l’a trouvée très confortable. Le Lieutenant Severe, officier US en charge, lui a dit que les conditions de vie sur l’atoll étaient très saines et que ses hommes n’avaient aucunes objections a y rester environs quatre mois. Le Lt Jampierre a remarque que si il y avait très peu de poissons dans le lagon, les eaux autour de l’atoll en étaient pleines. Ils ont rembarque en fin de journée et la frégate est repartie le lendemain matin. Jampierre a dit que la frégate était très confortable et qu’il avait été bien reçu a bord et sur l’ile. Il a apprécié son voyage ! Il n’y a eu aucune action patriotique ou héroïque et l’impression reçue est qu’il ne pense pas qu’il soit possible de développer une base quelle qu’elle soit sur Clipperton
21 octobre 1945 – Clipperton
La guerre est finie dans le Pacifique. La station météo de Clipperton est fermée. Les forces américaines sont évacuées. Comme toujours, tout le matériel et les munitions sont abandonnés sur place.
Le temps, la rouille, et la destruction des munitions par la Marine nationale française effaceront peu à peu toute trace de cet épisode clippertonien. Le peu qu’il en reste aujourd’hui est recouvert par la végétation rampante qui colonise l’atoll.

Voilier Pez de Plata (fishing ketch) ci-dessous Base américaine de Clipperton

USS Seize échoué


Photo prise du LST

LST échoué

Photo prise du LST. Bulldozer Caterpillar sur la plage (il y en avait deux)

