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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 83 de juin 1948. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre nouveau partenaire !
(Photo de Une : le Kon-Tiki – Crédit photo : DR)

Une aventure de mer récente justifie ce titre un peu évocateur. Un côtre de 9 mètres emporté par le mauvais temps et monté par sept indigènes a quitté la côte de l’île de Pâques le 24 décembre 1947 pour se retrouver le 30 janvier à Reao, dans l’archipel des Tuamotu. Ainsi, quelques mois après la randonnée du Kon-Tiki ces Polynésiens accomplissent à leur tour, mais bien involontairement un voyage d’Est en Ouest dans le Pacifique.

Ceux qui soutiennent le principe de migrations dans ce sens y verront évidemment un fait nouveau permettant de confirmer leur théorie. Nous nous bornerons à donner ici le récit succinct d’un rescapé ramené à Tahiti par le navire Orohena. Nous espérons pouvoir donner dans un prochain numéro du bulletin un compte-rendu plus détaillé et peut être plus exact fait par un membre de notre société qui se propose d’interroger le reste de l’équipage se trouvant encore en ce moment à Reao.

Le Pascuan que nous avons pu joindre se nomme Leonardo Pakarati, il est âgé de 36 ans et ne semble plus porter les traces des dures épreuves qu’il a subies. Malgré les nombreux croisements qui ont eu lieu à l’île de Pâques, il représente un bel exemple de type Polynésien, à la peau un peu plus foncée que celle des Tahitiens, détail à noter, il possède une dentition absolument parfaite.

Nous pensions avoir besoin d’un interprète parlant espagnol mais l’indigène s’exprime fort bien en tahitien qu’il parle lentement et avec un léger accent. Comme nous manifestions une certaine surprise à ce sujet il nous a répondu que son séjour au milieu des habitants de Reao lui avait suffi pour adapter le langage Pascuan au langage Tahitien, il a même ajouté que pour nous il était sans doute aussi facile d’adapter l’espagnol au français et vice versa ce qui est malheureusement moins aisé.

Le petit côtre a été construit à l’île de Pâques et d’après les dires de l’indigène, semble être la plus grosse unité de la flotte pascuane. Ce jour-là le 24 décembre, Pakarati était occupé à pêcher à bord du côtre à quelques milles de la côte en compagnie de 6 autres indigènes dont il nous a donné les prénoms et les âges : Santiago, 36 ans ; Iotefa, 45 ans ; Diego, 11 ans ; Mariano, 10 ans ; Dominico, 53 ans ; Akutino, 56 ans.

Le vent se leva tout à coup avec force et ils tentèrent de se rapprocher le plus possible de la côte. La manœuvre ne pouvait cependant se faire qu’en louvoyant et après un accident de voilure ils furent rejetés au large. Le mauvais temps devait persister deux jours durant lesquels ils tâchèrent de se maintenir à la cape. Le vent cessa alors brusquement les abandonnant au milieu d’une mer agitée. L’île étant toujours en vue, l’espoir revint et au moyen d’avirons et en se faisant remorquer par un youyou du bord, ils s’en rapprochèrent. Ils s’aperçurent que tous ces efforts leur permettaient à peine de lutter contre le courant. L’un d’entre eux se décida à embarquer dans le youyou pour se rendre à terre afin de chercher de l’aide. Il ne fallait d’ailleurs compter que sur une embarcation appartenant au résident chilien et propulsée au moyen d’un moteur hors-bord. L’indigène atteignit l’île car la nuit suivante ils virent un feu allumé sur la côte à un endroit convenu. La tempête reprit alors comme précédemment et l’allure de cape fut reprise, en dérivant encore considérablement. Pendant tout ce temps on pouvait apercevoir l’île presque tous les jours mais le 3 janvier elle disparaissait définitivement.

Depuis le départ ils avaient consommé le peu de vivres embarqué ainsi que la provision d’eau. A deux reprises la pêche devait être fructueuse et le sixième jour il plût abondamment. Ce furent, paraît-il, durant toute la traversée, les seules occasions de ravitaillement en vivres et en eau. Le bateau ne possédait ni cartes, ni compas, cependant tout le temps que la côte fut en vue ils remarquèrent que le sens de la dérive ne changeait guère car le soleil se levait exactement derrière l’île. Sans doute après le dixième jour perdirent-ils totalement courage car ils tentèrent à peine de réparer la voilure et se laissèrent porter avec le seul foc.

Deux d’entre eux avaient bien fait autrefois le voyage de Tahiti sur la goélette Tahitienne mais leurs idées étaient très vagues sur la position des îles et leurs distances. D’ailleurs le manque complet d’instruments ne permettait pas de suivre une direction à peu près constante. Leur seule conduite fut de s’en remettre littéralement « à la grâce de Dieu ».

Les souffrances de la faim et surtout de la soif sont dans ce cas facilement imaginables. Nous avons pourtant noté un procédé curieux qui leur permettait de diminuer considérablement la soif, cette méthode avait déjà été expérimentée par le capitaine Bligh lorsqu’il parcourut près de 3000 milles dans le canot de la Bounty mais nos Pascuans ne le tenaient certainement pas de la relation de Bligh : il suffit de demeurer immergé jusqu’au cou dans la mer et cela pendant une heure et plus même. Sans avoir essayé le procédé nous pensons que la surface relativement considérable de la peau qui, comme on le sait, est loin d’être imperméable, peut jouer le rôle d’un filtre sélectif.

C’est le 30 janvier qu’ils aperçurent l’atoll de Reao. Dans un sursaut d’énergie et malgré leurs membres presque décharnés, ils arrivèrent à s’en rapprocher et à la tombée du jour réussirent à mouiller à l’entrée d’une petite passe dans le récif. Cet effort les avait épuisés et ils demeurèrent prostrés jusqu’à ce qu’un habitant de Reao vînt à la nage examiner cette embarcation inconnue qui arborait un étrange pavillon. Sans doute l’aspect effrayant de l’équipage mit-il en fuite l’indigène car il ne répondit même pas aux appels les plus pressants. Un moment après une pirogue vint cependant les accoster, leur aventure était terminée. Ils furent accueillis avec bienveillance par les habitants et soignés par l’infirmier du service de Santé, Guénolé. On sait que les lépreux des Tuamotu sont isolés à Reao. Ces pauvres déshérités portent peut-être chance aux navigateurs en détresse puisque le capitaine Éric de Bisschop fut déjà sauvé dans des conditions presque identiques à Molokai où se trouve la grande léproserie des îles Hawaii.

Au passage du navire du gouvernement Orohena deux d’entre eux prirent passage à bord pour se rendre à Tahiti, les autres sont demeurés à Reao afin de remettre leur bateau en état. Ils doivent l’amener bientôt à Papeete. Il y a certainement peu de chances que le petit côtre refasse en sens inverse la distance qu’il a parcourue représentant sur la loxodromie plus de 1200 milles.

Comme Ulysse et ses compagnons, nos Pascuans retourneront dans leur patrie à bord d’un autre navire et pourront dire « nous avons fait un beau voyage ».

Henri Jacquier

Texte et photos : Société des Études Océaniennes

Note : la rédaction de PPM a conservé la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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