Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 142 de mars 1963. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Ce livre (Jacques Talrich, Mon chien, mon île et moi, 187 p., Bibliothèque de la jeunesse, Hachette, Paris, 1962) paraît dans une collection pour la jeunesse et l’on doit être reconnaissant à Jacques Talrich de n’avoir pas essayé de faire de sa modeste aventure un roman des mers du Sud à succès ; avec sagesse il a réservé le compte rendu de son séjour dans une île à un public adolescent et enfantin que le sujet intéressera.
Les faits relatés ont été oubliés depuis longtemps et si en France ils avaient pendant un mois tenu certains auditeurs de la radio en haleine, ils n’obtinrent en Polynésie française qu’un minime succès de curiosité. À la suite d’un concours radiophonique, Jacques Talrich fut sélectionné pour rester solitaire pendant un mois dans une île du Pacifique. Me’etia[1] (Mehetia), alors inoccupée fut choisie et après le débarquement du Robinson, les auditeurs de Radio-Tahiti et de la Radiodiffusion française eurent droit à ce genre de précisions que M. Claude Lévi-Strauss dans sa critique des récits « d’exploration » énumère comme suit : « détail des caisses emportées, méfaits du petit chien du bord et mêlées aux anecdotes des bribes d’informations délavées, traînant depuis un siècle dans tous les manuels… » (Tristes Tropiques, X. Plon, 1955 p. 6).
Dans cette île, véritable réserve zoologique et végétale, que nous connaissons pour y avoir séjourné après l’auteur, les arbres à pain portaient une multitude de fruits jamais cueillis, les orangers subsistent en peuplements encore abondants, les porcelets sauvages se laissent prendre à la course et les troupeaux de chèvres sauvages accourent lorsqu’on leur jette des branches de miro[2]. Hélas, Talrich a cru bon de faire des hécatombes de verrats avec son fusil à répétition lorsqu’il voulait se procurer une côtelette et nous nous rappelons la puanteur que dégageaient les cadavres multiples des bêtes immolées par le Robinson chasseur (voir aussi les gravures des pages 123, 130, 134, 161, 164, 176 qui le représentent en action ou sur le point d’y passer).
Certains passages ne manquent pourtant pas d’intérêt ; l’auteur fait preuve d’un réel talent lorsqu’il décrit ses excursions le long des falaises de l’île, sa visite des grottes marines et son ascension du cratère ; il manque de dévaler la pente avec les éboulis volcaniques mais se trouve amplement récompensé par le spectacle grandiose de l’intérieur du cratère. En somme, chaque fois que Talrich se départit de ses instincts de mettre à mal un paradis animal inoffensif et se laisse émouvoir par la beauté des sites, on prend plaisir à suivre ses promenades dans cet îlot si peu connu de la Polynésie (situé à 100 km de Tahiti et non pas à 250 km comme il est indiqué). Me’etia, on le sait, contient des ruines fort intéressantes, qu’on ne peut manquer d’apercevoir dans un territoire aussi exigu. Peut-être, est-ce trop demander, et s’il n’en est pas fait mention c’est tout simplement parce qu’il s’agit là d’une affaire d’archéologue…
Ce qui peut surprendre, ce n’est pas le fait qu’un Parisien échoué un mois dans une île hospitalière ait présenté ses « exploits » comme une découverte original à l’intention d’un public de radio dont la naïveté n’a d’égal que l’ignorance, ou que Me’etia soit devenu pour l’auteur « Mon île » comme d’autres ont dit « Ma Polynésie »[3], c’est que l’on ait hissé l’affaire au rang d’un événement national ou international. Des sommes importantes ont été investies dans cette entreprise de mystification du public et l’expérience a semblé si bien payer qu’on a réédité le robinsonnade un peu plus tard pour saturer les programmes radiophoniques du compte-rendu détaillé des démangeaisons des moustiques et de la générosité des poules sauvages pondeuses.

Il est pourtant aisé de dessiller les yeux et de ramener les faits à leur juste réalité en se contentant de mentionner l’exploit, véritable cette fois, de Timi Kekela qui séjourna seul plusieurs années consécutives à Me’etia ; de même M. Krainer élut longtemps seul ou à peu près seul l’île pour séjour et aujourd’hui M. Terrie y vit coupé de tout avec deux membres de sa famille. Eux n’ont jamais eu de poste émetteur quotidiennement à leur disposition et ils auraient pu être fatalement victimes d’une affection, bénigne en d’autres lieux. Ce sont d’ailleurs les cases de ses prédécesseurs que le Robinson a utilisées et non pas la cabane de fantaisie édifiée à l’intention des journalistes venus le chercher, cabane qui ne correspond nullement à l’armature solide reproduite sur la page 118 du livre.
La survie dans un milieu isolé et difficile aux conditions inhospitalières en dépit de la poésie permanente qu’offre la ramure des cocoteraies et les lagons multicolores constitue un lot commun et courant pour les insulaires des Tuamotu et ceux qui vivent au milieu d’eux. Les trésors d’adresse et d’ingéniosité que déploient les habitants de ces îles lointaines demeurent à peu près inconnus du public d’au-delà des mers aveuglé par les « documents » de ces « explorateurs » qui, et là nous faisons encore appel aux mots de Lévi-Strauss, transmutent miraculeusement ces platitudes et ces banalités en révélations, « pour la seule raison qu’au lieu de les démasquer sur place, leur auteur les aura sanctifiées par un parcours de 20000 kilomètres… ». Emory dans son petit ouvrage « South seas Lore », destiné aux troupes américaines du Pacifique, a, il y a vingt ans, révélé quelques-uns des « trucs » innés de cette connaissance pratique qui procède d’une adaptation naturelle remarquable et plus récemment Bengt Danielsson dans son plaisant récit pour enfant « Villervalle dans les Mers du Sud » évoque agréablement comment on se fait Polynésien. C’est dans ce sens que les reportages doivent persévérer plutôt que dans la relation de robinsonnades inutiles à la fois désadaptées par rapport aux lieux où elles se situent et aux temps dans lesquels nous vivons.
Pierre Vérin
Textes : Société des Études Océaniennes
[1] Note de la SEO : le nom correct de cette île est Me’eti’a, son ancien nom pa’umotu étant Meketū.
[2] Note de la SEO : bois de rose d’Océanie ou Thespesia populnea.
[3] Note de la SEO : Jacques Chegaray, 1952. Ma Polynésie,de goélette en pirogue. Amiot-Dumont, 263 p.

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