Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 145 de décembre 1963. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.
L’archéologie de l’Île de Pâques a fait singulièrement faire un pas en avant à l’Archéologie Polynésienne, en ajoutant à nos connaissances, pour ce lointain poste avancé de la Polynésie, les résultats de cinq mois d’études sur place, faites par quatre archéologues professionnels. Thor Heyerdahl, qui projeta, organisa et conduisit l’expédition Norvégienne, et paracheva son œuvre par la mise en ordre et la publication des rapports, doit être félicité pour le remarquable achèvement d’une tache prodigieuse. Le très beau volume de 570 pages, inquarto, orné de 127 illustrations hors-texte, de 95 planches et de dix cartes en dépliants, pèse plus de trois kilos et contient les excellents rapports, d’une parfaite objectivité, de Ferdon, du Musée du Nouveau-Mexique, Mulloy de l’Université du Wyoming, de Skjösvold, du Musée de Stavanger, Norvège, et de Smith, de l’Université du Kansas. Leurs travaux ont élucidé beaucoup de points demeurés obscurs, en ce qui concerne les vestiges d’outils antiques, les vieilles pierres et sculptures de l’Île de Pâques. Heyerdahl lui-même fait un exposé complet de la géographie, de l’histoire ancienne et moderne, et donne un brillant résumé des précédentes recherches archéologiques en Polynésie.

Entre autres choses, les archéologues qui firent partie de cette expédition, découvrirent que les grandes plates-formes utilisées pour les cérémonies, et appelées ahu, qui étaient construites en grands blocs de pierre parfaitement assemblés, ont précédé les constructions de plates-formes moins soigneusement assemblées, sur lesquelles les statues géantes furent érigées. De plus, ils découvrirent que, moins d’un siècle avant l’arrivée du premier voyageur Européen à l’Île de Pâques, les sculptures en question furent renversées et les ahu transformés en demi-pyramides.
En se basant sur la chronologie de ces particularités architecturales, la préhistoire de l’Île de Pâques fut divisée en trois périodes : la primitive, la médiévale et la moderne, et une tentative fut faite pour le classement des découvertes archéologiques en conséquence.
La date la plus reculée obtenue par l’épreuve du radiocarbone, à l’Île de Pâques, A.D. 386 ± 100 ans, l’a été par l’examen de charbon de bois trouvé gisant sur la surface originelle, mais recouvert par de la terre rejetée en déblai lors du creusement d’un fossé présentant un aspect de continuité, traversant la pointe Orientale de l’Ile nommée Poike.
La date la plus reculée obtenue par la même épreuve en ce qui concerne les ahu de pierres-levées, est A.D. 852 ± 100 ans, donc près d’un demi-millénaire postérieur. En raison de l’aspect des pierres dressées, l’ahu représente une phase de l’évolution relativement récente, et à classer parmi celles attribuables à une influence extérieure, et il semblerait logique de reconnaître que tel fait marque le début d’une nouvelle période, succédant à une période de peuplement. Malheureusement, l’expédition Norvégienne, en admettant l’entrée de deux nouvelles périodes dans sa Période Primitive, implique l’idée que la civilisation sous laquelle fut creusé le fossé de Poike, était essentiellement la même que celle sous laquelle fut érigé le ahu de pierres-levées.
En raison de la remarquable ressemblance que présente la maçonnerie du ahu de pierres-levées avec des assemblages de maçonnerie peut-être contemporains de la région andine du Pérou, l’édification de cet ahu de l’Ile de Pâques, théoriquement, pourrait être rattaché à telle origine. En laissant toute la Période Primitive sans autre différenciation, il devient alors possible d’attribuer aussi le peuplement qui s’est accompli en même temps, à la même origine. Thor Heyerdahl se prévaut de cette ambiguïté pour étayer la théorie qu’il a depuis longtemps fait sienne – que la Polynésie, avec l’Île de Pâques comme première étape, fut d’abord habitée par des gens du Pérou.
Il peut être convaincant pour un profane que les résultats obtenus par l’Expédition Archéologique Norvégienne renforcent sa théorie, bien qu’une lecture attentive des rapports des archéologues eux-mêmes révèle que, bien qu’ils se soient efforcés de trouver la corroboration de ladite théorie, ils évitent précautionneusement de se montrer trop affirmatifs.
Pour demeurer strictement dans le cadre du problème qui se pose pour Heyerdahl au sujet de l’archéologie de l’Île de Pâques, c’est-à-dire : l’origine de ses premiers habitants, cette Période Primitive eut dû être scindée en deux : la Période de l’établissement et celle des pierres-dressées. L’édification du ahu en pierres-dressées n’a pas été prouvée comme pouvant se rattacher au début de l’Epoque Primitive, mais il semblerait que sa soudaine apparition ait eu lieu à une époque aussi tardive que cinq cents ans après le premier peuplement de l’Île de Pâques.

Heyerdahl a acquis la conviction que la Polynésie a d’abord été peuplée à partir des Amériques, de par l’acceptation des détails de certaines « traditions » comme autant de faits positifs, des nombreuses similitudes qu’il voit entre les civilisations Indienne-Américaine et Polynésienne, et de son idée fermement ancrée que les vents dominants et les courants marins sont favorables à une immigration à partir de l’Est, alors qu’ils sont nettement contraires à une immigration en provenance de l’Ouest. Néanmoins, il est obligé d’admettre que les peuplades de langage Polynésien ont atteint l’Île de Pâques en venant de l’Ouest. Cependant, quoique mis en présence d’une telle évidence, il déclare « qu’ayant pleinement acquis la conviction, unanimement partagée, que les peuplades d’origine Polynésienne, pour des raisons d’ordre géographique, aient atteint très tardivement cet extrême avant-poste », Heyerdahl n’en voit pas moins, de par la date la plus reculée indiquée par le test au radiocarbone (A.D. 386 du fossé de Poike) – une preuve à l’appui de sa théorie que les premiers habitants de l’Île de Pâques vinrent de l’Amérique du Sud.
Le fossé de Poike est considéré comme un ouvrage défensif, telle croyance étant basée sur une tradition prétendant qu’il fut une fois rempli d’herbes et de branchages enflammés et contribua à la défaite des « Longues Oreilles », au cours d’une bataille qui eut lieu en A.D. 1860 environ. Heyerdahl pense que les « Longues Oreilles » devaient être les descendants de la population pré-Polynésienne. Mais le fossé de deux milles de long, présentant un aspect de continuité, creusé à travers cette large pointe de terre, est reconnu par la tradition être seulement un « four souterrain » et, en réalité, n’a que peu, s’il en a, de valeur défensive. Comme c’est le cas pour des fossés similaires creusés par les Polynésiens de l’Archipel des Tuamotu, plus à l’Ouest, il semblerait davantage avoir servi pour s’assurer un sol humide et protéger des vents et du soleil les plantations de bananes, canne à sucre et taros, que faisaient les habitants de l’Île de Pâques. Apparemment, il a été creusé à l’endroit où il se trouve, non en manière de position défensive, mais pour l’utilisation d’une faille pleine de sol fertile, qui coupe l’île à cet endroit. Entre autres destinations, il semblerait être le témoignage éloquent de la lutte pour la subsistance d’une population en voie d’accroissement, et aussi de la présence de la civilisation polynésienne venue de l’Ouest à cette époque primitive, car il n’eût pas été nécessaire pour la culture des patates douces ou des cucurbitacées, seules espèces de végétaux alimentaires que les habitants de l’Île de Pâques avaient, qui puissent avoir été apportés de l’Amérique du Sud. La coutume, mentionnée par Heyerdahl, de détruire les arbres et les récoltes pendant les expéditions guerrières, justifierait la zone d’incinération intensive que l’on trouve par endroits dans le fossé, et du fait que l’épreuve au radiocarbone ayant amené la considération de la date de A.D. 1676 décèle la présence de débris de « récoltes, morceaux coupés et bois » dans un endroit ou le charbon de bois était aussi composé de « brindilles, tiges, bâtons, feuilles et herbes ». Carlyle Smith lui-même dit : « Il est possible que quelques récoltes étaient cultivées dans ce fossé. Les minces dépôts de carbone que l’on y trouve occasionnellement peuvent aussi bien représenter des récoltes brûlées qu’être le résultat de foyers allumés dans un but de défense ».
Une autre raison pertinente, qui ne devrait pas échapper à un examen sérieux, de croire les premiers que occupants de l’Île de Pâques furent des Polynésiens, venus de l’Ouest, est celle du langage. Celui de l’Île de Pâques est un dérivé de la famille des idiomes polynésiens, et un de ceux qui, évidemment, s’est détaché de 1’appartenance au groupe de la Polynésie Orientale Centrale avant le Hawaiien ou le Maori de la Nouvelle-Zélande, car il a conservé une glottale proto-po1ynésienne qui a été perdue par les autres, mais se retrouve encore à Tonga et dans d’autres endroits de la Polynésie Occidentale. Ce fait, en lui-même, situe l’établissement à l’Ile de Pâques des peuplades parlant Polynésien à une date antérieure à leur établissement à Hawaii, que les radiocarbones indiquent comme ayant dû être A.D. 500.
Ferdon en conclut que : « L’ensemble des faits archéologiques tendant à prouver une origine Sud-Américaine ne nous est pas connue par contexte antérieurement à la Période Médiévale, pour l’Île de Pâques, c’est-à-dire entre les années 1100 et 1600. Toutefois, la technique d’assemblage dans la maçonnerie des plates-formes de ahu de la Période Primitive, la tendance marquée pour l’orientation de la dite plate-forme à être vers l’équinoxe et le solstice d’Eté, et l’appareil d’observation solaire, avec sa monture et sa sculpture de bélier de Makemake à Orongo, apparaissent sur l’île à l’Epoque Primitive ».
Carlyle Smith met en garde contre la présomption que tout ce qui a trait au ahu de l’Epoque Primitive vient de l’Est, en faisant la remarque suivante : « la découverte de la cour enclose à Vinapu, et son attribution à l’Epoque Primitive indiquent donc des rapports jusqu’à maintenant non reconnus, à une période antérieure, entre l’Île de Pâques et des centres de civilisation situés plus à l’Ouest ».
Parmi les similarités avec l’Amérique du Sud susceptibles d’être reconnues comme étant l’effet d’une influence de cette origine, quelques-unes peuvent être expliquées en raison de leur développement sur place, par exemple le culte de l’oiseau et les habitations de pierre, et quelques autres sont purement conjecturales : telles les inscriptions de l’Île de Pâques et les radeaux en roseaux. Les inscriptions furent observées pour la première fois 94 ans après que les chefs de l’Ile de Pâques eussent entendu les Espagnols lire une proclamation d’annexion, à laquelle les chefs, eux aussi, apposèrent leur « signature ».
Ces « signatures » ont été avancées pour preuve que les inscriptions de l’Île de Pâques existaient alors, mais leur examen montre qu’elles ne sont que de simples marques, ou des représentations d’oiseaux, ou de la vulve, comme ceci se présente abondamment dans leurs pétroglyphes. Comme la civilisation Inca n’avait pas d’écriture, le contact des Européens semble avoir été déterminant pour la création de ces remarquables inscriptions non-polynésiennes par les chefs ou prêtres de l’Île de Pâques, aussi bien que pour la création d’inscriptions analogues observées parmi les tribus post – Co1ombiennes du Pérou.
Que les Pascuans aient eu, à une certaine période, des radeaux de roseaux, et illustrés par de naïfs pétroglyphes, avec mâts et voiles carrées, que d’autres ont naturellement prétendu être la représentation de navires Européens, car de nombreuses et indiscutables représentations de navires Européens à voiles existent, et que les Pascuans, à l’époque de la découverte, utilisaient les pirogues à balancier polynésiennes.
Si l’on considère l’immensité de cet océan vide, autour de cette petite terre de l’Île de Pâques, le fait qu’elle ait été atteinte par une embarcation polynésienne venue de l’Ouest constitue un événement remarquable. Il est peu probable que cela se soit produit une fois et encore moins, deux. Et la même personne tient pour vrai l’approche par un radeau Péruvien dérivant. Avancer de telles opinions pour justifier divers changements et certains aspects de civilisations révélés par l’archéologie, est donc avoir recours à une argumentation peu vraisemblable. Tout au plus, il semblerait que l’Expédition Norvégienne a trouvé des éléments nouveaux dans la maçonnerie pour déceler l’influence Péruvienne, telle qu’elle pouvait être exercée par un puissant chef péruvien à une époque reculée dans l’histoire de la civilisation de l’Île de Pâques.
Afin que Thor Heyerdahl ne soit critiqué, en raison de ses vues personnelles d’une occupation américano-indienne de la Polynésie, au point que cela vienne jeter une ombre sur le volume, il ne faut pas omettre de rapporter ses propres paroles, concernant les objectifs de l’expédition : « Nos rapports n’ont pas la prétention de représenter une étude complète de l’Île de Pâques, et encore moins des autres îles visitées par l’expédition. Nos efforts ont tendu, avec un temps et des ressources limités, et par des moyens d’archéologie de fouille, d’ajouter des éléments de fait aux connaissances existantes sur l’Île de Pâques et la Polynésie Orientale. Il reste encore beaucoup à faire jusqu’à ce que tous les renseignements que l’on peut tirer des sites non explorés des différentes îles visitées par nous soient épuisés ».
Pour l’Île de Pâques, dans la série des « éléments de fait » recueillis, se trouvent les plans détaillés et descriptions des ruines du centre de cérémonies de Vinapu et du site de cérémonies d’Orongo, de cinq ahu disséminés ailleurs, de deux cases d’habitation et de leurs contenus, de la cave et du site de la maison de Hotu Matua, le traditionnel premier habitant, d’un village à Tuukoihu ; d’un bon nombre d’autres sites d’habitations et constructions de différentes sortes, allant de tours de guet aux cairns funéraires.
Puis il y a des descriptions de statues de pierre et de carrières et des remarquables découvertes faites au cours des fouilles. Les outils anciens recueillis sont décrits minutieusement et accompagnés de parfaites illustrations. Enfin, 19 dates de radiocarbones sont rappelées de manière adéquate.
Le volume constitue donc un apport essentiel et fort utile pour tous ceux qui s’intéressent à l’archéologie de la Polynésie.
Kenneth P. EMORY
Bernice P. Bishop Museum
Honolulu, Hawaii
ARCHEOLOGIE DE L’ÎLE DE PÂQUES. – Volume 1 des Rapports de l’Expédition Archéologique Norvégienne à l’Île de Pâques et dans la partie orientale du Pacifique . Résultats des travaux de Thor Heyerdahl, Edwin N. Ferdon. Jr., William Mulloy, Arne Skjösvold, Carlyle S. Smith, Editions Rand McNally, Hew York, 1961, Monographie de l’Ecole Américaine de Recherches et du Museum du Nouveau-Mexique. $25.
N.B. – La version anglaise de ce compte rendu est parue dans « American Antiquity », vol. 28 – N°4, Avril 1963, pp. 565—567.
Textes : Société des Études Océaniennes

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