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Monique Akkari alias Monak vient de publier une nouvelle fiction : Le Sang du corail, dans laquelle elle raconte le parcours poignant d’un raerae qui lutte pour recouvrer son identité, et surtout sa dignité. L’auteure sera présente samedi à la librairie Klima, lors d’une séance de dédicaces prévue de 9 heures à midi. Découvrez son interview sans langue de bois dans laquelle elle considère que « La Polynésie présente un simulacre de tolérance, fondée sur les ruines d’anciennes traditions… ».

Née en France, Monak a toujours partagé son temps entre création et relations humaines, quels qu’en soient les modes plus ou moins confluents : plateaux de danse-théâtre, coulisses de journaliste, lieux improbables de slam, campus où prof universitaire elle animait un atelier de genèse artistique, etc. Elle a vécu 20 ans en France, 20 ans en Tunisie, et cela fait désormais une dizaine d’années qu’elle réside en Polynésie (voir sa bio express ci-dessous).

Primée notamment au Forum Femme Méditerranée (1995), puis à Plumes des Monts d’Or (2015), l’auteure s’est immergée cette fois dans l’univers des raerae en Polynésie, toujours en proie à l’intolérance de certains… Elle confie : « C’est peut-être la rencontre avec des partenaires qui me motive… inconsciemment. Une forme d’empathie. Le besoin de comprendre m’implique inéluctablement dans l’écriture. »

Résumé du livre :

Sur son atoll minuscule des Tuamotu, Elle n’est personne : fruit défendu, elle subit. Forcée de se battre pour survivre, elle fuit. Qui est-Elle ? Alien, l’Autre, la Raerae, la Trans, en butte à la réprobation ambiante, elle s’enfonce dans les nuits interlopes de Tahiti, ses menaces, son insécurité. Révoltée, sans point d’attache, elle échoue au rebut de l’éden mā’ohi. Sortira-t-elle de la malédiction dont elle se croit poursuivie, recouvrera-t-elle son identité ?


Interview

Monak : « La Polynésie présente un simulacre de tolérance, fondée sur les ruines d’anciennes traditions… »

Qu’est-ce qui t’a inspiré ce sujet, pourquoi avoir choisi cette thématique ?

« La transidentité est un motif récurrent d’exclusion sous toutes les latitudes. Mon premier spectacle avec un transgenre en Tunisie, « Les Cris Sourdent » (91), reste d’une actualité brûlante. La Polynésie présente un simulacre de tolérance, fondée sur les ruines d’anciennes traditions… mais n’a pas résolu ses questions d’ordre moral. Il suffit de relever les insultes et les dénigrements de toutes sortes concernant les Associations LGBT de Tahiti pour s’en indigner.

Le sujet de ce livre s’est imposé à moi de façon brutale, je ne l’ai pas choisi : l’ostracisme, la dégradation, les suicides qui frappent les raerae de Tahiti et des îles m’ont véritablement traumatisée. La souffrance muette, les blessures sexuelles infligées dès l’âge tendre à une partie de la population et de mes ami(es), obligé(es) de se taire et de faire profil bas, m’ont déterminée. »

Quels ont été les obstacles à l’écriture du roman ?

« L’une des contraintes d’écriture auxquelles je me suis assujettie était de traiter de façon personnalisée d’un sujet intime sans atteindre ni déranger la pudeur du personnage central : je me suis donc inspirée de différents parcours pour « noyer le poisson », pour que le lecteur n’identifie pas totalement l’héroïne, même si elle m’a déclaré « l’assumer totalement ».

L’un des obstacles était de définir un genre à ce roman : tiré de la réalité, il n’est ni un documentaire, ni une biographie, mais reste une fiction. Le second était de lui trouver une fin suffisamment ouverte pour qu’il ne tombe ni dans l’anecdotique, ni dans le manifeste. D’où le rôle effacé du narrateur dont on devine à peine le profil.

C’est peut-être parce que j’ai ouvert la porte du fare à certaines raerae qu’elles se sont confiées facilement : les papotages entre filles, les préoccupations féminines font sauter bien des barrières. »

Quelle relation as-tu développée avec la protagoniste ?

« Nous avons entretenu ensemble, avec la protagoniste, une relation de confiance, d’affection indéfectible : même si parfois notre amitié pouvait s’avérer orageuse. Mais ça, je ne le raconte pas.

Ce livre nous rapproche au point qu’elle s’en ressent un peu l’auteure. Elle dit : « mon livre ». »

Se confier à toi a-t-elle pu la libérer ?

« Se confier à moi lui a fait prendre sur elle pour évoluer : mon soutien, notre complicité ont fait le reste. Depuis le point final de ce roman, commis durant son incarcération, elle tient bon pour amorcer sa vie autrement.

Je n’ai certainement pas réussi à la libérer : le traumatisme est incommensurable… Mais le fait d’exister dans un livre lui permet de s’intégrer autrement dans la société. Cet aspect est essentiel pour elle : « mon livre c’est ma vie », répète-t-elle souvent. »

Pourquoi avoir retenu ce titre ?

« Ce titre Le Sang du corail repose sur l’idée que le corail, comme tous les êtres vivants, est fragile ; qu’il respire au rythme des habitants du lagon ; qu’il peut être dangereux et blessant comme l’amour…

De plus, pour le narrateur, la Trans est fascinante ; il devient un Alien repoussant pour d’autres. Charismatique et victime à la fois.

Ces thématiques affleurent dans le roman : elles se partagent entre beauté, épisodes heureux et péripéties dramatiques. »

« Les parents outrepassent leur fonction quand ils s’attribuent la désignation exclusive du sexe de leur progéniture ! »

Quelles leçons en tirer ?

« Ce n’est certainement pas moi qui donnerais des leçons. Les parents outrepassent leur fonction quand ils s’attribuent la désignation exclusive du sexe de leur progéniture ! Le genre dépend de tellement de facteurs biogénétiques qu’il ne leur appartient pas.

Tout le monde, à un moment de sa prime jeunesse, s’est posé la question de son genre. Désir ou nécessité, la liberté du choix fait partie des droits légitimes et incontestables de la personne.

Transgenre ne signifie pas sous-homme ! Je ne philosopherai pas sur le sexisme, maladie de nos sociétés patriarcales où la virilité est un trophée ! »

Quel regard as-tu (toi l’auteure) et a-t-elle (le personnage principal) sur la société contemporaine polynésienne ?

« À mon avis d’auteure, la transidentité est la pilule des différentes chapelles religieuses de Polynésie. Elle a du mal à passer. Les prêches du dimanche et du samedi soir condamnent de façon rédhibitoire les transgenres.

Les adultes ne se gênent pas en cachette pour goûter des expériences sexuelles avec les Trans qui n’ont pour tout avenir que la prostitution.

Le personnage central du roman, nommé PERS’ pour signifier qu’Elle n’est Personne, qu’elle n’est pas reconnue, est une perpétuelle révoltée contre l’agressivité avec laquelle sa société, sa communauté l’a toujours traitée. Du coup, elle ne peut que réagir violemment : elle est la violence-même… à l’instar de la société polynésienne… »

Un dernier mot ?

« Quand tu n’es pas mis à la porte de chez tes parents, pour Transidentité, si tu n’as pas subi des abus sexuels, tant que tu peux t’assurer un avenir en continuant des études, ton statut professionnel t’aide à ton intégration sociale… Autrement, c’est l’enfer… Et c’est de cette profanation de l’enfance, de cette brutalité, de ces sévices, dont PERS’ cherche à se délivrer… »

Propos recueillis par Dominique Schmitt


Bio express :

Cursus Lettres, Théâtre & Danse à Paris III-Sorbonne, enseignement, scène & écriture ménagent leur espace de France en Tunisie puis en Polynésie. La création en pain quotidien. Touche-à-tout, elle s’emballe pour le mot qui résonne, se vit, se danse, se psalmodie, se blues, se projette, jette ses tripes, se partage et s’étale sur la page.

Du ballet à la recherche expérimentale, le creuset de la diversité. Des soirées slam aux Compagnies de Danse ou aux Troupes de théâtre… du béton au lagon, des sources du désert à l’immensité océane, elle nomadise.

Elle joue la solidarité-Covid chez Jacques Flament Alternative Éditoriale dans Mascarade (20), puis Faits d’Hiver (21), tout en glanant entre autres un Prix International au Forum Femme Méditerranée (Marseille 1995) et le Prix Outremer Plumes des Monts D’Or 2015.

– Romans : Les Invisibles attaquent (95, Alyssa Editions), Crève le Ciel (98, Noir sur Blanc), Chkakel (TheBookEdition, 2012), Marée Acide (TheBookEdition, 2014), Coup de Soleil sous un Bananier (Estelas Editions, 20), Le Sang du Corail (22, Maïa Editions)

– Nouvelles : Nouvelles de Tunisie (Alyssa éditions, 93), in Caricature (Concours Short Edition, 2015), in Projet Q*** (Des Ailes sur un Tracteur, 2015), Un Carat de gourmandise (Plume des Monts d’Or, 2015)… 

– Recueils poétiques : Téléphonamnésie (La Nef, 88), in Peuples méditerranéens (n°80, 2002), in Anthologie de l’Amour (La Plume de Pourpre, 2011), in Anthologie francophone (Voix d’Encre, 2012), etc… Livre d’Art : Images de Tunisie (Karthago, 2000).

– Danse-Théâtre : Les Cris Sourdent 1991, in Théâtre de la Danse : Sans Rien (97), Dar Ellil (00), Baraniya (12), Homda Show (19), etc.

– Pièces de Théâtre : L’Errance (96), La Quête (98), in Théâtre Universitaire Tunis I, Sicilia (L’Etoile du Nord,2000), in La Rencontre  (Etoile du Nord, 02),  Théâtre pour adultes et enfants (in Golbey Animation, 2007-2010) ; en préparation à Tahiti : 20 ans Pai’ (17) avec Dylan Tiarii, L’Exilienne (19) avec Mahe… Scénario : Le sous-marin de Carthage (Aza Productions, 97).

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