Pourquoi un écrivain qui a autant publié sur la Polynésie que Bernard Villaret est-il tombé complètement dans l’oubli ? Est-ce une question relevant d’un désintérêt, d’une inactualité de ses créations pour la société et les lecteurs d’aujourd’hui, ou bien d’un manque d’éditeur pour rééditer ses ouvrages, ou encore d’un purgatoire passager ? De récits d’aventures aux romans de science-fiction, via la photographie et le cinéma, Bernard Villaret a occupé une place certaine pendant une trentaine d’années (1950-1980), recevant même plusieurs récompenses littéraires, notamment le Prix des écrivains de la Mer.
Médecin et scientifique de formation, Bernard Villaret, né à Paris, découvre la Polynésie en 1937, où il étudie la lèpre et les maladies tropicales, puis il exerce la médecine à Saint-Georges d’Oléron pendant le deuxième conflit mondial. Il revient à Tahiti après la guerre, achète un fare à Bora Bora où il va résider désormais et y écrire une partie de l’année. Je me souviens qu’en 1976, me rendant pour la première fois à Bora Bora, le chauffeur de la pension nous avait signalé, côté mer, le fare de Bernard Villaret entre Vaitape et Matira. Grand voyageur, il s’est également intéressé à l’Amérique du Sud publiant des ouvrages, artistiques et touristiques, sur le Pérou, le Mexique et les îles Galápagos.
I- Les récits dits exotiques
A l’actif de Bernard Villaret, des nouvelles Les îles de la nuit (1947), reprises dans Sept histoires des mers du Sud (1972), des romans Seul le corail reste (1950), des récits de séjour Piti-U-Taï (1952), une monographie Archipels polynésiens (1956), un récit de la littérature de jeunesse Tonnerre sur les îles Marquises (1974), des ouvrages de photos TAHITI le dernier paradis (1951) Paradis sous-marins du Pacifique (1962), un essai Au vent des îles (1974), des films (sur Bora Bora, Maupiti, Rapa, etc.).
1947 : Les îles de la nuit. Ce premier recueil comprend trois nouvelles. Concernant le titre, d’abord, disons que Villaret en a trouvé un original, car nous sommes plutôt habitués à des appellations louangeuses telles que : Aux îles enchanteresses (Huguenin), Aux îles de lumière (Hamon), Aux îles de la belle vie (Grancher), Les îles où l’on meurt d’amour (Fabiano), Tahiti, terre du plaisir (Charrier). Que signifie donc ce terme de la nuit ? Le contenu des récits explique le choix. Villaret raconte l’envers du plaisir du voyage maritime, c’est-à-dire ce qu’on nomme aussi les fortunes de mer, que sont les pannes, les naufrages, les tempêtes, la rencontre de pirates, etc. La première nouvelle, intitulée précisément Fortune de mer, raconte un voyage commercial de Tahiti à l’île de Pâques entrepris pour acheter des moutons et les revendre en Polynésie, mais… tout ne se passant pas comme prévu, s’insinue une histoire d’évasion politique secrète. La troisième nouvelle, Les îles de la nuit, raconte une robinsonnade, détaillée dans tous ses états successifs, suite à une panne de moteur au sortir de Bora Bora. Et face aux aléas imprévisibles de l’existence, notamment la solitude imposée, l’auteur s’interroge : qu’as-tu fait de ta jeunesse ?
1950 : Seul le corail reste. « Quatre compagnons, une femme et trois hommes débarquent à Tahiti avec leurs illusions, leurs rêves, leurs enthousiasmes. Comme toile de fond à leurs aventures, Pinaki et le vieux mythe de son trésor. L’auteur nous dépeint les réactions de chacun de ces héros en face du milieu et du décor dans lesquels ils évoluent ». Quelques-unes des pages font assez ironiquement la part de la littérature et de la réalité (Paul Ahnne, JSDO, 1950).
1951 : Tahiti le dernier paradis terrestre. C’est un livre de 90 photographies, essentiellement en noir et blanc, prises dans les différents archipels, dédicacé à l’écrivaine Madame Colette qui aime les images. Cherchant la vérité derrière le cliché, Villaret évite deux écueils « le trop laid et le trop beau ». Et il précise « Les lépreux sont aussi rares que les femmes nues », dont il loue « la pudeur ». A l’heure de « la désintégrations atomique », Villaret estime que c’est la nature qui « tente ingénument gratuitement de recréer le Jardin d’Eden ». Un livre sobre, digne, qui souligne le lien de l’homme dans son environnement, sans artifice.
1952 : Piti-u-Tai. C’est le récit d’une robinsonnade de plusieurs mois que l’auteur a vécue sur un motu de Bora Bora avec son épouse. « L’ilot m’est apparu semblable à une bête verte et endormie, tapie sur le lagon. Si l’amour d’un homme peut s’appliquer à une île, ce fut bien là ce qu’on appelle un coup de foudre ». En échange « d’une redingote et d’un chapeau haut de forme » que le propriétaire lui demande, il se rend avec le dinghy apporté dans ses bagages sur le motu où il s’installe et raconte dans le menu détail sa vie, de l’arrivée au départ six mois plus tard. La solitude est relative car il conserve quelques liens avec l’île principale. Construction de la case, chemin à tracer régulièrement, nourriture à trouver, poisson à pêcher, protection contre les intempéries lors de la saison des pluies, recherche du pain et de l’eau « à terre » lors des sècheresses, « Piti-u-Tai, c’est la beauté, plus le bonheur », confie ce poète et hédoniste, à l’issue de cette provisoire expérience de vie. Le lecteur, intéressé par ce type d’expérience humaine, lira avec profit le récit que Thor Heyerdahl a fait de son expérience de tentative de retour à la vie naturelle à Fatu-Hiva avant la guerre (Les éditions du Pacifique, 1978).

1953 : Le grand requin, mangeur de nuages. Ce roman psychologique se déroule à Mangareva. « Yves qui a été l’amant de Marie-Chérie, morte un peu par sa faute, fuit la vengeance de Bosc, son mari. Les deux hommes se retrouvent à Mangareva et, après s’être mutuellement sauvé la vie, s’en retournent dos à dos. Quelques scènes de pêche sous-marine au fusil apportent une note personnelle » (Paul Ahnne, JSDO, 1953). J’extrais du début du roman la phrase suivante qui nous fera bien sourire : « Le Tahiti de 1947…. Une petite capitale, où chacun voulait gagner beaucoup d’argent et cela le plus vite possible…. Une cité déjà adulte qui s’alourdissait de béton armé, possédait une circulation automobile bruyante et tumultueuse. Papeete des Mers du Sud, un port comme les autres, quoi ! ». La vie moderne aurait-elle commencé alors avant le CEP ? Claude Robineau, anthropologue et économiste, estime dans l’ouvrage Les îles mystérieuses (2000) que « l’épisode du CEP (1963-1996) doit être vu désormais dans l’histoire tahitienne comme accélérateur plutôt que vecteur de changement ».
1956 : Archipels polynésiens. Le livre est dédié à Anne (Hervé, la fille de l’administrateur d’Apataki, future écrivaine et épouse d’Emmanuel Deschamp, l’éditeur du Motu) et Jacques Boullaire (le peintre et illustrateur renommé). Une visite, un peu comme un guide détaillé, qui décrit et commente les archipels polynésiens. Il aborde, en conclusion, l’avenir de la Polynésie, qu’il fréquente depuis vingt ans. Il note les transformations, « la métamorphose » des habitants : » affaiblissement du sentiment religieux, de l’accueil, mouvement antiblanc, accroissement de la population, importation de nourriture (50 % écrit-il), introduction d’un code du travail qui va augmenter le prix de la vie (30 %), réflexions autour d’un tourisme possible avec la construction d’un aérodrome à Tahiti. « Tahiti est une vahiné de luxe qui vit très au-dessus de ses moyens ». Qu’écrirait-il aujourd’hui !

1972 : Sept histoires des mers du Sud. Les éditions du Pacifique de Pape’ete publient ce livre qui reprend les trois nouvelles des Iles de la nuit et le complètent avec quatre autres inédites. « C’est avec une sensibilité particulière faite de tendresse et même d’amour qu’il évoque et en décrit le charme, au sens magique du terme, qui en émane. Bernard Villaret est orfèvre en la matière : il a subi depuis longtemps l’attirance des archipels polynésiens ; il les a visités, explorés, habités, il leur a consacré le meilleur de son inspiration littéraire et poétique. Ils sont maintenant son fenua d’élection » (Marie-Charlotte Laroche, JDSO, 1973).
Chez Villaret, il y a toujours une tension existante entre le rêve (océanien) confronté au réel et au vécu qui chahute la conscience. Dans la nouvelle Wolfram, il met en scène un personnage qui s’est complètement identifié au monde des îles, à sa culture, il tout appris sur tout et est incollable, mais au moment de partir enfin pour l’Océanie, en compagnie d’une petite équipe qu’il a constituée, il cale, et de Marseille, il abandonne ses compagnons et reprend en catimini le train pour Paris. Il y a visiblement une forme de mythomanie chez ce personnage de Wolfram, qui a cherché à se confondre avec ce qu’il n’est pas ; in fine, il comprend que les constructions imaginaires ne coïncident pas avec la réalité ! « Il semble que cet ouvrage puisse servir d’introduction à la connaissance de ces paradis terrestres pour tous ceux qui seraient tentés d’y pénétrer », avertit M. Ch. Laroche. Étrange nouvelle que celle qui se nomme Hiro de Bora-Bora. On imagine entrer dans le récit des exploits du célèbre héros autochtone, mais en fait il s’agit d’un habitant de l’île, Hiro, qui reçoit avec son épouse, Déborah, un visiteur enthousiasmé par la vie insulaire à Anau. Ce dernier délivre une vision romantique de son séjour et surtout du couple parfait, dont la vie réelle, au-delà des apparences qu’il essaie de sauvegarder, n’est pas si unie et romantique que cela ! Pas facile d’être fidèle à un modèle vie, sans doute imposé par les missionnaires… Dans la nouvelle La quarante-septième part, il raconte l’histoire d’un Français idéaliste qui achète une terre à Huahine, mais du fait de l’indivision, il lui manque une part pour posséder la totalité du domaine, si bien que le propriétaire restant lui pourrit la vie jusqu’à sa mort. Cette problématique de l’échec d’une intégration, pour différentes raisons d’ailleurs, a été traitée par Titayna dans le récit Les ratés de l’aventure (1938), René Charnay dans Le solitaire du lagon (1979), ou plus près de nous par Jean-Claude Lama (1999) dans le surprenant livre Regards.

1974 : Tonnerre sur les Marquises. Livre de la bibliothèque rouge, la collection des 15-17 (ans). Résumé du livre tiré de la quatrième de couverture : « Daniel Tracy croit avoir trouvé ce dont il rêvait depuis si longtemps une île à l’écart de tout, un ciel toujours bleu, une mer toujours chaude… ». Citation puisée dans le roman : « L’esprit de Daniel s’emplissait d’une exaltation bienheureuse : Nouka-Hiva, les merveilleuses îles Marquises. Sa jeunesse avait été bercée par les récits de Melville, de Stevenson, d‘O’brien. Une dizaine de terres montagneuses, vierges, abandonnées de tous. Quelques tribus indigènes achevant de mourir là, au milieu de troupeaux errants, de taureaux et de chiens sauvages ». Voilà pour l’image d’Épinal que la réalité événementielle va contrarier. « …Et Mara, îlienne étrange et belle qu’il aime passionnément. Mais Mara et les siens se livrent à une activité mystérieuse, que Daniel ne comprend pas. Mara, sur ce sujet, reste silencieuse, réticente. Après tout, qu’importe ? Et les jours passent, jours de bains, de promenades, de chansons, de paresse… Un matin, Daniel est saisi brutalement et conduit devant un officier en grand uniforme. Les Japonais ont commencé la conquête du Pacifique ! Et Mara est dans le camp de l’envahisseur ! ». Il faut donc la sauver, Daniel Tracy réussira-t-il ? « Cette guerre, quelle splendide aventure pour un homme aussi merveilleux que vous ! ».

1975 : Au vent des îles. C’est un ouvrage où Villaret évoque « 275 paradis (ou enfers) insulaires de par le monde ». Il reprend le thème du mythe de l’île, lieu du bonheur, qui se transforme avec le temps en nostalgie, et le confronte aux réalités insulaires qu’il a connues. « Particularisme, monde de la beauté, qualité de vie », mais aussi « tourisme outrancier, pêche extensive, pollutions ». Son diagnostic est néanmoins sévère et pessimiste du fait de l’évolution du monde : « les îles meurent aussi », affirme-t-il, car « le vent de l’histoire souffle en tempête », l’homme est un « apprenti sorcier », il pense à la démographie galopante, à « la dégradation et à la dévastation » de la planète. Nul doute, Bernard Villaret est, à sa manière et avant la déferlante, un écologiste convaincu ! Enfin, qui se plaint « du progrès et du bouleversement des modes de vie traditionnels », se demande l’auteur à l’issue de ses nombreux voyages en insularité ? La réponse, bien dans l’esprit de l’époque d’écriture du livre, est : « toujours les étrangers » !
Note de l’auteur :
On trouve assez facilement les romans et ouvrages de Bernard Villaret sur les plateformes de vente de livres sur Internet. Cet article est très partiellement repris de mon livre Flots d’encre sur Tahiti, 250 ans de littérature francophone en Polynésie française (L’Harmattan, Paris, 2015). N’étant pas, ou plus, disponible dans la dernière librairie de Papeete, si un lecteur souhaite l’acquérir, prière de me contacter directement sur mon adresse e-mail : daniel.margueron07@gmail.com
