Pourquoi un écrivain qui a autant publié sur la Polynésie que Bernard Villaret est-il tombé complètement dans l’oubli ? Est-ce une question relevant d’un désintérêt, d’une inactualité de ses créations pour la société et les lecteurs d’aujourd’hui, ou bien d’un manque d’éditeur pour rééditer ses ouvrages, ou encore d’un purgatoire passager ? De récits d’aventures aux romans de science-fiction, via la photographie et le cinéma, Bernard Villaret a occupé une place certaine pendant une trentaine d’années (1950-1980), recevant même plusieurs récompenses littéraires, notamment le Prix des écrivains de la Mer. Lire aussi la partie 1/2

II- Bernard Villaret dans le bain de la science-fiction
A partir des années soixante-dix, Bernard Villaret renouvelle son inspiration et se tourne vers la science-fiction, à travers sept romans écrits dont quatre concernent ou mentionnent la Polynésie : Mort au champ d’étoiles, (1970), Deux soleils pour Artuby (1971), Le chant de la coquille Kalasaï (1973), Visa pour l’outre-temps (1976) et L’infini plus un mètre (1981). Avec Villaret une vision toujours mythique de Tahiti est située dans un nouvel espace-temps. À la frégate La Boudeuse et à la flûte l’Etoile succèdent Bellerophon TNH 153 et l’astronef Galivan.
Jean Artubi est un révolutionnaire du XXVIIIe siècle, qui renvoie dos à dos le capitalisme et le communisme. Plutôt anarchiste, il a été formé par l’ensemble des mouvements d’émancipation des XIX et XXe siècles : l’utopie fouriériste, le surréalisme et mai 1968, notamment. Sa devise est : « prolétaires-artistes de toutes les étoiles, unissez-vous ! ». Après bien des péripéties, il est condamné « à l’exil interstellaire » par le dictateur Quartz. Artubi débarque à Valdivia peuplée de Maoris qui ont quitté la terre depuis le « premier tiers du XXVIe siècle ». Le roman reprend les scènes d’accueil telles qu’elles ont été figées par la littérature canonique : « le bonheur ! En découvrant Valdivia, j’ai pénétré à l’intérieur d’un rêve dont la perfection dépasse l’imagination… Ici chaque aube est une naissance du monde… ». Fidèles au rêve occidental de la société idéale « les Maoris ont renié la plupart des inventions de la civilisation du XXVIe siècle… l’argent, il n’y en a pas ». Les traditions sont maintenues, voire « ressuscitées », car l’île vit « à l’écart de la civilisation et du progrès ». L’île est brutalement envahie par des mercenaires qui y répandent alcool et violence, mais les Maoris réussissent néanmoins à les exterminer. Puis c’est au tour du dictateur Quartz d’arriver et de demander à la population de lui livrer Artuby sous peine de châtiments ; ce dernier parvient à s’évader, mais disparaît dans une apocalypse nucléaire tandis que Quartz explose dans une nova. Désormais la dictature s’effondre et ce que souhaitait Artuby à savoir « le pouvoir aux artistes » devient réalité. La liberté règne désormais, mais pour combien de temps ?
Ce que décrit Villaret dans le Chant de la coquille Kalasaï, c’est, ni plus ni moins, projetée en 2800, l’histoire remodelée de Tahiti depuis l’arrivée des Occidentaux. Kalasaï est l’île mythique qu’un ethnosociologue répondant au nom de Melville Salvage va atteindre, à la suite de l’achat d’un coquillage qui laisse entendre, lorsqu’on y met l’oreille, le chant de la jeunesse, de l’amour, de la beauté et du bonheur provenant d’une planète inconnue : « Kalasaï est la planète exotique la plus capiteuse de la galaxie ». Une fois arrivé en compagnie de son épouse, le voyageur présente l’île en reprenant point par point les étapes bien rodées des récits de voyages : l’accueil, l’attrait des femmes, la danse, l’origine des populations, les rites, les considérations sur la langue, les mœurs etc. Quant à l’évangélisation, la colonisation comme l’apparition de la classe des métis, elles se sont déjà produites et sont donc intégrées au récit. L’île est nommée : l’île des rêves oubliés (ils ne sont pas encore écrasés !). L’époque moderne est bien présente dans le roman et menace le paradis utopique avec l’argent devenu roi, les blackbirders, l’apparition d’épidémies, les tentatives de suicide, le tourisme dévastateur et les menaces de guerre à l’échelle interplanétaire. On retrouve en écho dans ce roman, les questions posées dans les années soixante-dix, déjà, par le club de Rome et toujours valides de nos jours : la pollution, les effets de la croissance sur l’environnement (le développement fou), la raréfaction prévisible des matières premières etc. Apparaissent, au fil du récit, Paul-Emile Major (Victor) en tant que président de la Société des Explorateurs du Cosmos, l’explorateur Cockburn (Cook) et Loti qui reste le maître du roman polynésien. On apprend également que la société de Kalasaï est matriarcale.
Dans Visa pour l’outre-temps, rédigé à Bora-Bora en mai 1975, le cadre général reste le même : les conséquences pour la planète de la croissance exponentielle. Deux groupes, en guerre continuelle se partagent l’univers, ceux qui ont suivi les « leçons » du traité de Rome et ont réformé leur fonctionnement et ceux qui exploitent à mort la planète et ses richesses. Le héros, Sinclair Foulk, écrivain de science-fiction, visiblement un double de Bernard Villaret, est enlevé simultanément par les deux groupes A et Zed, une première fois alors qu’il pêche avec sa femme dans le lagon de Bora-Bora. En tant qu’auteur de SF, il apprend qu’il est le « Grand Prophète » des deux groupes antagonistes et qu’il doit « écrire le livre qui décidera de l’issue de la lutte des A contre les Zed ». C’est donner un grand pouvoir de voyance à la littérature « l’utopie n’est qu’une brèche ouverte dans le futur » et à l’écrivain qui est « le témoin du futur». Sinclair sera-t-il finalement le sacrifié « pour le bonheur à venir de l’humanité » ? Il retourne à Bora-Bora quelques instants après avoir quitté l’île, tandis qu’”à la limite du Pacifique, la chenille blanche du récif poursuivait son perpétuel déferlement..». L’auteur définit sa conception de la science-fiction : « ce qui m’intéresse, ce n’est ni la science, ni la fiction. Mais plutôt les conjectures sociales et philosophiques qu’un auteur peut se laisser aller à y développer ».
L’infini plus un mètre est un recueil de nouvelles dont l’une Churchill VII rex concerne la Polynésie. A bord du ketch la Nixe, Gérard et Délia circulent dans les archipels et décident de rentrer sur Tahiti… qu’ils ne reconnaissent pas après quelques mois de mer. Le pays est « japonisé », les banques et les commerces nippons foisonnent, les bâtiments publics ont été transformés, le roi s’appelle Churchill[1] VII. Tahiti est un royaume du tiers monde appartenant aux nations non alignées. Que s’est-il passé en quelques mois d’absence ? L’espace-temps a été bousculé par « les profanateurs de l’histoire ». L’histoire de la Polynésie a été revisitée et un « univers parallèle » s’est mis en place. Les « patrouilleurs du temps » vont bien sûr remettre de l’ordre et progressivement Tahiti redeviendra celle du gouverneur, de la clef à molette[2], du bloc Donald et du Franc Pacifique…Cette construction imaginaire, ne manque pas d’humour. La crainte d’un Japon envahissant laisse la place aujourd’hui à une Chine qui investit à tour de bras dans les îles du Pacifique…
III- Autres publications
En 1954, Villaret publie un roman que je n’ai pas encore trouvé, intitulé La saison des pluies.

En 1955, il est l’auteur chez Hachette de l’ouvrage illustré et semi touristique Océanie.
En 1959, Villaret participe à l’émission de Pierre Sabbagh, en collaboration avec la Société des Explorateurs français dans le cadre d’une série télévisée « Le magazine des explorateurs ». Pierre Sabbagh s’entretient avec Bernard Villaret de ses séjours en Polynésie. Il présente deux séquences distinctes filmées au début des années 50. « L’une met en scène un jeune Tahitien que l’on suit dans sa découverte de la faune sous-marine du lagon ; l’autre se passe sur l’île de Piti-U-Tai que Bernard Villaret et sa femme ont habitée durant plusieurs mois. Cette île avait comme particularité d’être déserte et leur film illustre une de leurs journées habituelles ; journée durant laquelle ils pêchent poissons et coquillages, photographient leur environnement et préparent des repas à base de produits locaux ». (Ref. Cinematamua, Tahiti 2010 et Marc E. Louvat, Petite histoire du cinéma en Polynésie française, L’Harmattan 2016).

En 1966, il publie Iles des Mers du Sud dans la collection Connaissances des îles de la Société Continentale d’Editions. Il décrit les archipels de la Polynésie française et quelques autres pays insulaires des Nouvelles Hébrides (Vanuatu aujourd’hui) à l’île de Pâques. Il reprend l’histoire de Tahiti et cherche à libérer le lecteur des préjugés anciens qui circulent, en faisant appel à la connaissance qu’il a acquise de la psychologie moderne des habitants. Il évoque la vie quotidienne d’une famille tahitienne, entre activités domestiques, de pêche et agricoles du lever du jour à la nuit, ainsi que la vie familiale communautaire. Il clôt ce chapitre, avec, à son habitude, une question : « Tout compte fait, l’existence un peu monotone de la famille Hiro (personnage-type) est-elle si différente -exotisme en plus- de celle… des Le Bihan, pêcheurs à Quiberon ? ». On observera dans ce petit passage, d’une part la comparaison avec la Métropole (cf. le lectorat), et d’autre part l’introduction du mot d’exotisme, notion totalement étrangère pour cette famille, qui vit son existence adaptée au milieu et à ses traditions. On voit comment ce filtre peut impacter le regard ou parfois permettre, au mieux, de s’en libérer. La Bretagne a connu aussi, dans le passé, une vision dite exotique…

En 1969, Bernard Villaret donne à lire et à voir Merveilles du Pacifique, chez Hachette, ouvrage préfacé par Paul-Emile Victor dont j’extraie les quelques mots suivants « Lagons, coraux, sourires, rien n’a jamais changé, rien ne changera jamais dans ce Pacifique-là, malgré les attaques des hommes et de leurs machines Que ces esprits chagrins sont de mauvaise foi », opinion à laquelle répond la dernière phrase du livre, écrite par Villaret : « Notre progrès illusoire n’est pas fait pour les îles radieuses du Pacifique ».Villaret n’hésite pas faire du réemploi, certains livres se ressemblant beaucoup…
Bernard Villaret a été, par ailleurs, le neveu d’une violoniste, critique musicale et productrice de radio connue à l’époque, Hélène Jourdin-Morhange (1888-1961). Il publie en 1985 la correspondance de la violoniste avec l’écrivaine Colette.
Une œuvre à redécouvrir ?
Bernard Villaret cherche, à travers les fictions qu’il produit, à offrir une littérature à thème et souvent à thèse, forcément associés à l’époque qu’il a vécue. Il défend l’intégrité géographique, humaine et culturelle des îles, comme l’a fait Gerbault dans les années trente, sans vouloir faire des îles, comme ce dernier, une réserve ethnoculturelle. Comme je l’ai écrit plus haut, il y a une constante chez Villaret, à savoir une tension entre le rêve océanien, les attentes des voyageurs, et la confrontation avec les réalités du pays, qui peut tourner à la désillusion et met à mal la conscience. Après Villaret, mais dans le registre de la grande littérature, il faut relire La Tête coupable de Romain Gary (1968).
La science-fiction, comme jadis la littérature de voyage, permet la distance critique par rapport à soi, à son vécu et à la société. « Lutter contre le destin », sauver l’espèce humaine de la destruction inéluctable, telle semble être la tâche messianique que s’est donné cet écrivain qui sera passé, au cours de sa longue existence de l’exotisme le plus accompli à la science-fiction. Peut-être, afin de célébrer de manières différentes, les îles polynésiennes qui l’ont accueilli et qu’il a aimées. Il aime bien tracer le futur des îles. Cependant, est-ce à lui de dessiner l’avenir des îles et de leurs habitants, sachant qu’il n’est que de passage, et qu’il tire sa subsistance de récits inspirés par ce monde certes, mais vendus en dehors des îles ? Sans doute faut-il dépendre dans ses ressources du pays lui-même pour envisager son avenir…
Que répondre alors à la question posée en introduction sur la qualité littéraire de son œuvre ? Écrivain à la plume facile, Bernard Villaret est un observateur intelligent et avisé, dont le témoignage importe, mais il a un regard d’époque, bien souvent surplombant et ethnocentré et sans doute trop figé dans la vision du présent. Il a aussi parfois des jugements pour le moins hâtifs, même s’ils révèlent des opinions qui ont circulé, a priori intéressantes pour comprendre les mentalités d’un temps qui a disparu. Il écrit bien, son phrasé est vivant, mais le récit manque de souffle, de style, pourrait-on dire, il n’atteint pas une subjectivité qui le démarquerait et lui confèrerait le titre de grand écrivain. Ses récits restent, en définitive, très imprégnés par leur temps et par une Polynésie, pas forcément d’apparence, mais dont il n’offre pas une vision profonde voire originale. Cherchait-il ce point de vue exigeant, ou se satisfaisait-il d’une fiction d’action et d’un regard souvent esthétique qui plaisaient aux lecteurs continentaux de ses livres ? A posteriori, et non sans un certain regret, je me dis souvent que j’aurais bien aimé rencontrer cet écrivain et conversé un moment avec lui.
Note de l’auteur :
On trouve assez facilement les romans et ouvrages de Bernard Villaret sur les plateformes de vente de livres sur Internet. Cet article est très partiellement repris de mon livre Flots d’encre sur Tahiti, 250 ans de littérature francophone en Polynésie française (L’Harmattan, Paris, 2015). N’étant pas, ou plus, disponible dans la dernière librairie de Papeete, si un lecteur souhaite l’acquérir, prière de me contacter directement sur mon adresse e-mail : daniel.margueron07@gmail.com
Notes :
[1] Ce nom vient d’un marin qui était à bord du Bounty.
[2] Monument dédié au général de Gaulle.
