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Le colloque sur la cherté de la vie qui s’est déroulé à l’assemblée de la Polynésie française (APF) s’est largement appuyé sur les travaux d’un « institut de recherche » appelé ISLE et dont les conclusions convergent – finalement de manière peu surprenante comme nous allons le voir – avec les attentes de l’Autorité polynésienne de la concurrence (APC) en matière de révision des textes et de dotations de pouvoirs et moyens nouveaux.

Les mercredi 19 et jeudi 20 mars 2025, s’est tenu à l’APF un Colloque sur la vie chère, à l’initiative de son président, M. Antony Géros et « organisé en partenariat avec l’Institute for Small markets in Law and Economics (ISLE), institut de recherche dédié à l’étude du droit et de l’économie de la concurrence dans les petites économies de marché insulaires », comme l’annonce le communiqué de l’APF du 13 mars 2025. Les travaux menés par ISLE ont permis de dresser une liste de dix propositions qui ambitionne de répondre à la problématique de la cherté de la vie en Polynésie française. Ces propositions méritent qu’on s’y attarde et qu’on les discute, ce que je ferai vraisemblablement dans un prochain article et ce que propose Christian Montet dès ce mois-ci dans les colonnes de PPM. Mais pour l’heure, cet article souhaite adopter un angle différent et s’intéresser spécifiquement au processus de construction de ces propositions.

Un colloque marqué par une approche rigide et exclusive

Le colloque qui vient de se dérouler se présentait comme participatif, avec l’organisation d’ateliers, comme c’est très souvent le cas depuis longtemps (on se souvient notamment des États-généraux de l’outre-mer en 2009). Pourtant, cette fois, les propositions étaient présentées dès le mercredi matin, avant même la tenue des ateliers… ce qui est moins usuel et surprend un peu. Comme le précise le communiqué de l’APF : « l’après-midi du mercredi et la matinée du jeudi seront dédiées à des ateliers collaboratifs, permettant d’affiner ces propositions ». Il s’agit donc seulement d’affiner les propositions faites. Pas de co-construction.

On pourrait croire à une erreur de communication, à une maladresse. Et de fait, les membres d’ISLE n’ont eu de cesse de répéter ensuite, dès l’ouverture du colloque, que les propositions pouvaient être discutées. Saisissant la balle au bond, c’est précisément ce que les chefs d’entreprise ont fait, mais ils « ne se sont pas retrouvé » dans la restitution des ateliers, comme l’a souligné M. Steeve Hamblin, le président du Medef, lors du débat télévisé de TNTV du 20 mars 2025, soulignant que « le Medef se désolidarise complètement des recommandations qui ont été faites ». M. Bruno Bellanger, le président du Syndicat des industriels de la Polynésie française (SIPOF), abonde en évoquant notamment de « soi-disant consensus » et en considérant que « le débat a été un petit peu orienté et, d’ailleurs, les conclusions, à mon sens et au sens de beaucoup, ne reflètent pas tout à fait ce qui a été dit dans les commissions » (TNTV, 21 mars 2025).

Ce dernier s’étonne également du fait qu’« il y avait quand même beaucoup de conclusions qui ramenaient à plus de pouvoirs à l’APC, plus de renforts ». Le président du Medef, dans le même sens, remarque que : « ce colloque est malheureusement limité à essayer de fliquer le travail des entrepreneurs » (TNTV, 21 mars 2025). Le président Géros lui-même, dans son discours de clôture du colloque, a fait référence à la mauvaise ambiance qui a régné au cours des ateliers du colloque.

Mais pourquoi un tel soutien inconditionnel d’ISLE à l’APC ? S’il le faut en restreignant la parole de ceux qui tentent de faire valoir d’autres points de vue ? S’il le faut en proposant des restitutions ne reflétant pas la réalité des débats ? Est-ce bien ce qu’on attend d’un institut de recherche indépendant ?

Une ISLE déserte ?

Pour être chercheur moi-même, je sais que les laboratoires de recherche, qu’on les appelle groupes, centres, instituts ou autres, sont en général clairement répertoriés par l’administration. Il s’agit d’équipes d’accueil (EA) ou d’unités mixte de recherche (UMR), par exemple. L’acronyme est suivi d’un numéro d’identification. Mais rien de tel pour ISLE. Bien entendu, on peut imaginer d’autres structures, et notamment privées, comme des think tanks, mais il importe alors qu’elles soient visibles et présentées clairement, qu’elles affichent leurs éventuels liens avec des entreprises, institutions ou partis politiques et qu’on en connaisse la composition, pour savoir notamment si elles sont susceptibles d’actions lobbyistes et pour identifier aussi les éventuels chercheurs professionnels, reconnus par leurs pairs, qui en seraient membres.

Ce qui m’a initialement surpris en l’occurrence, c’est que bien qu’étant spécialisé sur les questions de concurrence depuis près de 30 ans et sur les économies insulaires (Polynésie française au premier chef) depuis près de 20 ans, je n’avais jamais lu de travaux produits par cette structure. Google, pourtant notre ami depuis peu en Polynésie (cf. « Projet Google : un total de 8 câbles au fenua à fin 2027 », Radio 1, 27 février 2025), ne m’a pas renseigné plus avant. Aucun site Internet ne semble en effet exister, qui permettrait de connaître la composition officielle de l’institut ISLE, ou la nature de ses travaux et ses publications ou communiqués. Un média local a bien fait référence à un rapport de 18 pages qui aurait été produit dans le cadre de la préparation du colloque (Radio 1, 19 mars 2025), mais sans le relayer et il reste introuvable sur le Web.

Pourtant, lors de son audition par la délégation sénatoriale aux outre-mer le 6 mars 2025, la présidente de l’APC, Mme Johanne Peyre, a bien fait référence à l’institut ISLE, un « réseau d’experts internationaux », en soulignant son utilité pour l’APC en tant que benchmark : « on confronte ces expertises aux analyses de l’APC ; on voit qu’on aboutit aux mêmes constats et aux mêmes mesures ». Les échanges entre l’APC et l’institut de recherche ISLE permettraient donc à l’APC, selon sa présidente, d’affûter sa connaissance et sa compréhension de l’économie polynésienne et de ses mécanismes.

Une fois encore, en tant que chercheur, je ne peux que me féliciter de la confrontation d’analyses indépendantes qui sont l’essence de la recherche et bien souvent le point de départ de collaborations fructueuses à l’origine de résultats efficaces. Mais je note également, dans mon souci d’écouter chacun, que le président du SIPOF s’est publiquement étonné des liens qui existaient entre ISLE et l’APC (TNTV, 21 mars 2025).

Caution scientifique de l’APC ou supercherISLE ?

Car si ISLE est un « institut de recherche », un « réseau d’experts internationaux », l’institut reste néanmoins sans présence sur la Toile ou dans le monde universitaire. Le Journal Officiel de la Polynésie française (JOPF) du 23 janvier 2024 fait bien mention de la création d’ISLE, en juin 2023, en tant que simple association loi 1901. A y regarder de plus près, il s’agit même d’une association créée à Punaauia, ce qui honore les habitants de cette belle commune sur laquelle se trouve l’Université de la Polynésie française. La publication du JOPF indique enfin que le siège social de cette association est déclaré… au domicile personnel de la présidente de l’APC, laquelle est aussi la présidente d’ISLE, selon le communiqué de l’APF du 13 mars 2025.

Des rares informations que l’on peut glaner sur ISLE, on apprend également que le vice-président d’ISLE ainsi qu’un autre de ses membres, présents au colloque, siègent eux aussi dans le collège de l’APC aux côtés de la présidente Johanne Peyre. De fait, tout s’éclaire et l’on comprend bien mieux l’énergie dépensée par ISLE tout au long du colloque pour soutenir invariablement l’APC et défendre l’adoption de toujours plus de mesures renforçant son pouvoir et ses moyens humains et financiers (avec tous les efforts fiscaux complémentaires que cela demanderait au contribuable polynésien).

On sait qu’une île est entourée d’eau de toute part, c’est même un exemple classique que nous employons pour faire comprendre à nos enfants la notion de pléonasme. Nous avons ici une ISLE entourée non pas d’eau mais d’un surprenant brouillard. Dans cette pénombre, un élément semble cependant tout à fait lumineux : il ne doit pas être bien complexe de « confronter » les analyses de l’APC et d’ISLE. Avec une présidente unique et d’autres membres communs, peu de chance de voir des conclusions opposées émerger des deux organismes. L’utilisation d’ISLE comme caution scientifique des travaux de l’APC, comme le laissait entendre la présidente face au Sénat, laisse ainsi pour le moins dubitatif.

ISLE haute ? Ou atoll en devenir ?

Pendant toute une semaine, on nous a donc présenté ISLE comme l’Orohena du droit de la concurrence polynésien. Son secrétaire général (par ailleurs fonctionnaire d’État à Tahiti et, notamment, directeur de cabinet d’un ancien ministre de l’Économie du gouvernement polynésien) nous a expliqué qu’ISLE réfléchissait aussi pour la Nouvelle-Calédonie, et « demain pour les Antilles ». Son vice-président a parlé de « cette réflexion que nous continuerons à avoir au sein de l’institut ISLE puisque la lutte contre la vie chère concerne encore beaucoup d’autres économies de petites tailles ». En tant que chercheur, j’ai hâte de pouvoir lire ces travaux sur l’ensemble des « petites économies », comme le mentionne la déclaration au JOPF de la création de l’association ISLE reproduite ci-dessus, sans se limiter aux économies insulaires ni aux territoires ultramarins français. Et s’il faut féliciter cette œuvre aussi internationale que désintéressée, puisque la présidente de l’APC a répété à plusieurs reprises que le travail d’ISLE était bénévole, et donc non rémunéré, qu’en est-il cependant de la prise en charge des frais (car rémunération n’est pas défraiement) ? Comment les contribuables polynésiens ou métropolitains (ou autres ?) sont-ils appelés à aider cette œuvre prophylactique au profit des petites économies ?

Dans son 4e roman paru en 2005 et intitulé La possibilité d’une île, Michel Houellebecq abordait la question du clonage, de la création artificielle d’une nouvelle espèce. Compte tenu du déroulement du colloque sur la vie chère et du processus de création de l’« institut de recherche » qui en a été le pilier, et qui s’avère être un clone de l’APC, l’acronyme ISLE prend ici une saveur piquante. Le fait que le roman de Michel Houellebecq traite également d’autres thématiques comme les sectes, ou encore la supercherie, n’est pas non plus inintéressant. J’aime aussi beaucoup le fait que ce roman ait été récompensé l’année de sa parution par le Prix Interallié. Dans le contexte, vous conviendrez que cela ne s’invente pas.

Un fil rouge des propositions d’ISLE est l’augmentation systématique des pouvoirs de l’APC, non pas pour des missions susceptibles de faire effectivement baisser les prix, mais pour une surveillance administrative renforcée des entreprises qui nécessitera d’accroître sensiblement le budget de l’Autorité (et donc la pression fiscale sur les Polynésiens, très majoritairement indirecte, ce qui va à l’inverse d’une lutte efficace contre la vie chère). ISLE est apparu dans ce jeu de rôle comme le bras armé des demandes récurrentes de la présidente de l’APC. Mais une fois le voile levé, cela sert-il vraiment ses intérêts ? Comme l’écrit Michel Houellebecq dans le roman précité : « si l’on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric ; mais jamais, jamais il ne vous redonne la joie ».

Rappelons pour conclure que l’organisation du colloque s’effectuait dans le prolongement de la 3e édition des Journées Concurrence de l’APC, une manifestation qui, comme les deux précédentes, était organisée uniquement sur invitation. Le débat public ne semble décidément pas être le point fort de l’actuelle présidente de l’APC, comme en atteste encore son absence lors du débat de TNTV du 20 mars.

Lors de la restitution contestée des ateliers du colloque, le vice-président d’ISLE a pourtant dit qu’il invitait « à la réflexion générale, tous ensemble on est plus intelligent ». Je suis bien d’accord avec lui et j’ai depuis désactivé le mode avion de mon téléphone, on ne sait jamais. J’attends également que la 4e action d’ISLE, déclarée lors de la constitution d’association, et qui consiste à « éditer une revue avec appels à publication », soit mise en œuvre. Ce sera un plaisir d’y proposer des articles de recherche sur les petites économies, notamment insulaires.

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