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Une fois n’est pas coutume. Ayant découvert, il y a quelques mois, dans un marché de vieux papiers du Haut-Languedoc, une collection complète du journal de Tahiti, « Le Réveil, Te Ara raa » (écrit ainsi), je délaisse ce mois-ci la littérature au profit du journalisme et d’une présentation de ce bimensuel démocratique, politique, économique et d’informations, qui a connu une bien courte existence en 1932 et 1933 avec 9 livraisons.

Lors de mes longs séjours dans l’Hexagone, je fréquente assidûment les vide-greniers, vide-maisons, puces et autres conventions de vieux papiers. A La Voulte-sur-Rhône, par exemple, ville jadis industrielle, réputée dans les années 1970 pour son équipe de rugby avec les frères Camberabero, se tient le dernier dimanche du mois un bric-à-brac prisé par les populations locale et plus lointaine ; ou bien à Carpentras, en Vaucluse, où tous les dimanches sous les hauts et larges platanes qui garantissent un peu d’ombre dans la chaleur sèche de l’été, des vendeurs privés, parfois des brocanteurs, étalent leurs marchandises inattendues, souvent surprenantes.

On peut y trouver des merveilles : papiers de familles qui sont autant de traces de destins ordinaires et perdus, correspondances d’une vie conservées méthodiquement, photographies familiales où, de la naissance des enfants au mariage en passant par la première communion, les vies se perpétuent dans ces moments mémoriels et sacrés, avec croix, figures de la Vierge, missels, objets religieux à foison, albums de cartes postales rapportées de voyages, et livres divers, bien entendu… On imagine que leurs vieux propriétaires sont morts, ayant survécu, longtemps solitaires et sans famille proche, et qu’un vague neveu, héritier d’un jour, a cherché des brocanteurs qui ont débarrassé les maisons, jeté à la déchèterie quantité de vieux meubles et bibelots dépareillés. Ils viennent vendre ce qui leur parait pouvoir être sauvé du naufrage d’une vie qui s’est désormais oubliée.  A terre, sur des bâches dépliées qui se peuplent de feuilles tombées des arbres, il faut chiner, déplacer les cartons, enjamber des bibelots, ouvrir des boites et fouiller, épousseter bien souvent l’ensemble, avant de découvrir l’objet rare ou impensé.

Il y a quelques mois, dans une bourgade du Haut-Languedoc, je suis tombé sur une collection complète des 9 numéros d’un journal ayant paru à Tahiti en 1932/1933, intitulé Le Réveil, Te Ara raa. Je ne veux pas faire de l’ombre aux historiens spécialistes, en m’immisçant dans leur zone de compétences, mais je vais essayer de rendre compte du contenu de cette publication complète. D’ailleurs, si l’on se penche sur la Bibliographie de Tahiti et de la Polynésie française de P. O’Reilly (1967), on s’aperçoit rapidement qu’il a existé dans l’histoire tahitienne quantité de journaux éphémères, expressions d’individus ou de groupes constitués et qui n’ont pas, bien souvent, trouvé leur lectorat. Dans ce cadre-là, j’ai bien connu avant son décès en 2013, dans la Manche où il résidait, défendant et soignant avec son épouse les animaux abandonnés ou blessés, Raymond Jacquette, journaliste fondateur du Courrier des EFO (1949-1951 avec 241 numéros publiés), mais aussi écrivain prolifique aux identités multiples : Yxemerri, Ina Moorea, Jean-Raymond Jauréguia, Vaema Teikimatua (pour le roman relativement autobiographique La Tavana, publié par Au vent des îles en 1999). En période coloniale où tous les pouvoirs étaient concentrés autour du gouverneur, être journaliste, libre ou indépendant, relevait d’un « sacerdoce » certain. Peu ont surmonté l’épreuve…

Les années trente à Tahiti

Avant d’ouvrir ces journaux datant de 1932/33, demandons-nous quels sont les événements marquants que nous conservons en mémoire des années trente à Tahiti ?

 Il y a d’abord les lendemains de la crise de 1929 qui a impacté les exportations locales (coprah, fruits, huitres perlières), puis l’énorme scandale financier de la société chinoise Kong Ah et compagnie, mais aussi l’émergence d’un monde de colons, de commerçants, de propriétaires (souvent élus de Papeete) et de la classe montante des « demis » déjà, qui souhaitent limiter les pouvoirs du gouverneur, et participer davantage à la vie locale et politique des Etablissements Français de l’Océanie. Le vieux monde, dit colonial, commence à se lézarder, mais il faudra attendre le retour du Bataillon du Pacifique en 1946, pour que les contradictions du système deviennent intolérables, débouchent sur des désordres sociaux, des revendications nettement politiques et une certaine répression de l’Administration.

Qui sont, d’une part Henri Bodin, le premier administrateur-gérant du journal Le Réveil, puis Etienne Davio, à partir du numéro 6 ?

Henri Bodin (1878-1961). Commerçant et homme politique. En route pour l’Indochine en 1903, il s’arrête à Tahiti et y reste. Il effectue le commerce du coprah et des perles aux Tuamotu, et pour cela devient copropriétaire de la goélette te Aria. Huissier, un temps conservateur du musée de la SEO, adjoint au maire de Pape’ete François Cardella, il exerce au fil du temps plusieurs fonctions. Membre du RDPT, il devient ministre des Finances de Pouvana’a. Il épouse Hélène Coppenrath en 1907, 5 enfants naissent de cette union. Ses descendants demeurent encore présents en Polynésie.

Etienne Davio (1880-1967) est à l’origine un mécanicien. Il vient à Tahiti en 1912, accompagné de son épouse Alice Gion et de leur fille Yvonne, pour y fonder une « colonie natura » c’est-à-dire une communauté naturiste (Tahiti a longtemps attiré des idéalistes). Elle devait se trouver dans la vallée de la Sainte-Amélie. Il abandonne rapidement ce projet et travaille dans un garage en face de la mairie. Communiste, syndicaliste militant, il exprime ouvertement, à différentes reprises, ses convictions. Il participe en 1921 au Comité de défense des intérêts politiques et économiques de la population tahitienne, il s’oppose aussi à l’impôt sur le chiffre d’affaires souhaité par un gouverneur. Il devient secrétaire du syndicat agricole durant 10 ans. Il s’engage aux côtés de la France libre en 1940 et, en 1941, il est déporté par le gouverneur à Raiatea. Il devient alors propriétaire à Tahaa où il cultive coprah, fruits et pratique l’élevage[1]. Puis il crée à Pape’ete une société de mécanique qui entretient et répare les bateaux. Il achète une grande propriété à Paofai, à l’emplacement de l’actuelle Maison de la culture, qui a disparu lors de l’équipement et de l’urbanisation du quartier à la fin des années soixante, notamment le percement de la future route des collines. Il y reçoit ses amis notamment le père Paul Mazé qu’il appréciait. Lui aussi a des descendants en Polynésie.

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Contenu du numéro 1 de Te Ara raa – Le Réveil

Le Réveil, te Ara raa

Journal démocratique, politique, économique et d’information

Organe de défense des intérêts économiques et politiques des populations de l’Océanie française

Le premier numéro du 25 octobre 1932 contient 18 pages, au format 21,5 X 35,5, le procédé d’impression est la ronéotypie[2]. La page 2 contient des annonces publicitaires (Bijouterie Spitz, Curios Paul Normann, Etablissements Donald, magasin d’alcool chez Marcel Frogier, Travaux mécaniques Etienne Davio, etc.). Les pages 14 et 15 sont en langue tahitienne. Seule la couverture comprend des dessins rappelant la culture (les tikis) et l’activité agricole (la pêche). Ce journal est tiré à 800 exemplaires (indication fournie dans les numéros suivants).

Le titre du journal indique bien ses objectifs performatifs, c’est-à-dire d’actions. Le peuple dormait, avec cette publication il se réveille et se mobilise, afin d’obtenir des résultats qui améliorent la vie de tous. Ce premier numéro commence par un Appel à la population que le lecteur trouvera en illustration de mon article. Que souhaitent les promoteurs de ce nouveau journal ? Les mots le disent bien par la description de la réalité perçue qu’ils dénoncent : « incurie, gaspillage, abus, corruption, atteintes à la liberté… ». On le comprend vite, ce journal exprime le combat des acteurs économiques face à l’Administration coloniale omniprésente, omnipuissante. Il s’ouvre aussi sur le terrain politique : « combattre l’oligarchie coloniale, obtenir un régime aussi démocratique que possible… ». Autrefois on associait le libéralisme et certaines formes de démocratie, ce n’est plus le cas lorsqu’on entend les discours actuels provenant des Etats-Unis… Ce qui est intéressant, c’est que le discours économique de ce journal, on peut l’entendre encore aujourd’hui, face au monde politique qui cherche à encadrer l’activité. Le libéralisme a construit son idéologie sur les libertés économiques (d’entreprendre, de limiter les impôts…) et la limitation du rôle de l’Etat ou du Territoire, empêcheurs, selon lui, de développer les talents, les compétences, les activités et les bénéfices. En clair, moins de normes, moins de contrôles, plus de libertés, etc. Cela nous rappelle des événements métropolitains du début de l’année 2024 ! On ne se demande pas trop comment sont arrivées les crises de 1929 ou de 2008, mais quand il y a une catastrophe (crise économique, incendies, cyclones, accidents divers, épidémie), on demande à la puissance publique de soigner, de protéger, de financer réparations et reconstructions !

Revenons au journal. Il veut être une tribune libre, le gérant associe la crise de 29 et la politique française dans les EFO, vis-à-vis desquelles il faut tenir, par l’énergique vitalité de la population. Il évoque la récente élection du Délégué au Conseil supérieur des colonies, c’était la seule instance démocratique à l’époque qui siégeait à Paris (en y résidant d’ailleurs). Le Réveil, précise le rédacteur, « s’attachera toujours à frapper les intérêts particuliers dont la somme ne fait pas l’intérêt général ». Henri Bodin estime que le statut politique des EFO « constitue une hérésie, en conflit avec les origines de la colonie et une injure à la Constitution républicaine, au principe de l’égalité ».

Un autre article étudie les incidences du décret du 4 juillet 1932 portant sur les transferts immobiliers dans les EFO. A compter de ce décret, la vente des terres aux étrangers est soumise à l’autorisation du gouverneur. Elle sera, je crois, supprimée au début des années 1980, sous l’ère Flosse. Le débat, dans le journal, porte sur les expropriations pour dettes, la protection locale des terres en empêchant leur vente à des étrangers,

Une revue de presse est ensuite présentée, qui cite des articles de journaux américains, anglais et français. Visiblement la presse arrivait même au bout du monde, pour qui s’intéressait à l’actualité ! Ainsi, le célèbre Canard enchaîné est-il évoqué à propos des rentiers ruinés devenus des sans-le-sou après la crise de 1929.

Le journal se penche également sur des conseils vétérinaires (cf. l’importance à l’époque de l’élevage), sur un arrêté portant sur la protection des cours d’eau, qui oblige les riverains à prévoir une zone boisée de 50 mètres le long des rivières. Il dénonce une nomination administrative de complaisance et, après deux pages en tahitien qui résument la revue, le journal se termine par le championnat de football des EFO. Son mentionnées les équipes suivantes par nombre décroissant de victoires : Fei Pi, Caserne, Jeunesse sportive chinoise Faaa, Punauia, Vaiete et Jeunes Tahitiens.

Le Réveil est donc un journal très politique, on va dire pour l’époque d’avant-garde, qui veut tout simplement que « les originaires et les résidents du pays », (l’expression est déjà employée) aient voix au chapitre, en combattant « l’oligarchie bureaucratique coloniale ».  Son rédacteur – ou parfois au pluriel, car peu d’articles sont signés – use du langage d’une gauche radicale procommuniste, avec un habillage humaniste et laïque. On comprend que ce journal n’ait pas trouvé son lectorat…

(à suivre en novembre 2025)


Notes :

[1] Sources :  Patrick O’Reilly, Tahitiens, Société des Océanistes, Paris 1975 et l’émission Rencontres de Michèle de Chazeaux avec Claude Davio, son petit-fils.

[2]  La ronéotypie est utilisée en imprimerie et en bureautique au XXe siècle pour réaliser, à faible coût, des copies en grand nombre. Du fait de son fonctionnement extérieurement très similaire avec celui d’un duplicateur à alcool, cette dernière machine est souvent improprement appelée « ronéotypeuse ». Néanmoins, la ronéotypie utilise comme matrice un stencil (pochoir) qui laisse passer l’encre, entre un tambour encré et les pages à imprimer. (Wikipédia) Très utilisé dans les écoles et entreprises, ce procédé a disparu dans les années 80 avec l’arrivée de l’informatique et des imprimantes de bureau.

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