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Les 5, 6 et 7 juin derniers, Tahiti est devenue pour quelques jours, à l’instar de New York, de Dubai ou de Paris, la capitale de la blockchain, en accueillant le Polynesian Islands Crypto Summit, un événement d’envergure internationale selon la présentation des organisateurs (lire notre interview d’Hellmouth Banner ici). Trois jours de conférences par…

Au cœur du système, se trouve la blockchain, mécanisme décentralisé de transmission et de stockage des données permettant une sécurisation des échanges et des actifs qui y sont enregistrés. Pour les monnaies, ce n’est évidemment pas la dématérialisation qui est révolutionnaire. On connaît cela depuis longtemps avec la monnaie dite « scripturale », dont les échanges sont enregistrés sur nos comptes bancaires. Même la monnaie en pièces ou billets, dite fiduciaire (du latin fiducia, « confiance »), implique la confiance en l’État qui en impose l’usage, car la valeur intrinsèque des pièces ou des bouts de papier que sont les billets est largement inférieure à leur valeur nominale. Confiance, réputation, contrôle, sont des ingrédients essentiels d’un système monétaire et financier. La révolution due à la technologie de la blockchain réside dans le fait que le grand livre dans lequel sont enregistrées et certifiées les transactions est contrôlé par un mécanisme de cryptographie confié à la communauté des « mineurs » d’information. L’utilité de l’innovation réside ainsi dans la possibilité de transactions sécurisées sans avoir à confier leur authentification et la sécurité du système à des organismes tiers comme les banques, ou autres institutions contrôlées de façon ultime par les États.

On comprend que cette innovation concerne au premier chef tous ceux qui souhaitent réaliser des transactions hors contrôle des États : évasion fiscale, collecte de fonds illicites, rançons, etc. Elle peut intéresser aussi, pour des raisons de rapidité et d’efficacité, les émigrés qui font des transferts de fonds vers leurs familles restées dans leur pays d’origine ou encore tous les groupes qui, inspirés par diverses formes d’idéologie libertaire, souhaitent développer une vie économique à l’écart des contraintes étatiques. Mieux encore, tout un chacun peut trouver des avantages aux crypto-actifs, car les « tokens », ces actifs authentifiés dans les blockchains peuvent être autre chose que des monnaies : droits de vote dans des assemblées, actifs représentants des produits tangibles, droits de propriété. C’est ainsi qu’une des innovations développées depuis 2020 à partir de la blockchain, les « non fungible tokens » (NFT) sont des actifs authentifiés comme uniques à l’échelle du monde. On voit tout l’intérêt que cela peut représenter pour des artistes, des stars du sport ou du show-business, alors que jusqu’à présent le risque de copie des œuvres artistiques numérisées constituait un obstacle à la création.

En réponse à ces besoins, et sans doute aussi sous l’effet d’une bulle spéculative, le secteur est en plein développement, comme en atteste la hausse des cours des crypto-monnaies, avec des records historiques pour le bitcoin et pour d’autres crypto-monnaies en novembre 2021, mais aussi la croissance de tous les types de crypto-actifs, en particulier des NFT dont les ventes ont grimpé d’environ 14 millions de dollars US sur la première moitié de 2020 à près de 2,5 milliards de dollars US sur la même période l’année suivante.

C’est sans doute dans ce grand élan mondial qu’est né le French Polynesia Token (FPT), présenté comme l’unique jeton d’échange d’un écosystème dit « $FENUA ». Cet actif est vanté par ses promoteurs comme utile pour pouvoir « acheter ou investir sur les services proposés par l’écosystème $FENUA, comme la possibilité d’acheter des NFT et de faire ses premiers pas sur des plateformes d’échange de tokens et de contrats dits intelligents (smart contracts) ». À vrai dire, pour ce type d’actifs, l’utilité sociale ne saute pas aux yeux, sauf pour ceux qui souhaitent affirmer une préférence politique pour les moyens d’échange locaux, à l’instar des utilisateurs de ces monnaies régionales existant en France, mais dont la valeur économique paraît également bien faible. 

Une conjoncture peu favorable

Le rassemblement de ce début juin à Tahiti est cependant intervenu dans une conjoncture peu favorable à la crypto-finance. À l’euphorie de la deuxième moitié de l’année 2021 a succédé une nouvelle crise en 2022. Le cours du Bitcoin s’est effondré de près de 40 % sur les seules deux premières semaines de juin et d’environ 70 % depuis début novembre 2021. La cryptomonnaie Ethereum a connu des fluctuations d’ampleur similaire durant l’année écoulée. Pire encore, le stablecoin UST de l’écosystème Terra (comprenant le token Luna) a perdu toute sa valeur en quelques jours, alors qu’il était supposé, par construction, être constamment aligné sur le dollar US.

La planète de la blockchain n’en a pas pour autant été désintégrée, mais ce crash spectaculaire vient rappeler que les crypto-actifs ne sont pas tous de même qualité et, plus généralement, qu’ils sont échangés sur des marchés très spéculatifs et très risqués. Dans une enquête menée auprès d’une quarantaine des meilleurs économistes américains par l’Initiative on Global Markets (IGM), un centre de recherche de l’Université de Chicago, une grande majorité (88 %) a répondu que la forte volatilité des cours des crypto-actifs reflète largement des mouvements spéculatifs plutôt que la réalité des valeurs fondamentales correspondant à leurs usages, licites et illicites. La plus grande prudence s’impose donc avant de placer ses économies dans ce système financier alternatif. C’est ce qui explique sans doute pourquoi en République du Salvador, pays dans lequel le bitcoin a cours légal, à peine 5 % des transactions se font dans cette monnaie.

La question de la valeur intrinsèque des crypto-actifs est cruciale pour que les investisseurs évitent de se retrouver pris dans des mouvements spéculatifs, de type pyramide de Ponzi. Pour Mme Christine Lagarde, directrice de la Banque centrale européenne : « Les crypto-actifs ne valent rien. Ils ne sont basés sur rien, ils ne se rattachent à aucun actif sous-jacent qui pourrait apporter de la sécurité ». On peut certes douter de la neutralité de Mme Lagarde sur cette question puisqu’elle représente la puissance régulatrice que les partisans des crypto-monnaies souhaitent précisément éviter. Mais on ne peut pas faire le même reproche à M. Warren Buffet, le célèbre investisseur américain, qui se montre tout aussi critique et précise « qu’il n’échangerait pas tous les bitcoins du monde pour 25 dollars ». Chez les économistes les plus réputés, tels que les Prix Nobel Paul Krugman ou Jean Tirole, le jugement est également très négatif, le premier nommé soulignant que les cryptomonnaies n’offrent pas la protection annoncée contre l’inflation, tandis que le second reconnaît malgré tout la valeur de la blockchain pour certains usages intelligents qui peuvent en être faits.

De fortes fluctuations risquent donc de troubler encore longtemps ces nouveaux marchés, jusqu’à ce que les tempêtes diminuent en fréquence et en intensité et que seuls survivent, dans un cadre stabilisé, les actifs monétaires et financiers dont la valeur sociale aura été pleinement reconnue.

En attendant, on ne saurait conseiller autre chose que la plus grande prudence aux investisseurs potentiels, ce qui ne les empêche pas de s’intéresser à des événements tels que le Polynesian Islands Crypto Summit afin d’apprendre à connaître l’univers mystérieux de la crypto-finance.

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