Le maire de la commune de Tumaraa, à Raiatea, était de nouveau convoqué à la barre le 30 janvier dernier, dans le cadre de pas moins de trois affaires le concernant. Soupçonné notamment de détournements de fonds publics, faux et usage de faux, Cyril Tetuanui sera fixé sur son sort le 13 février prochain. L’édile risque trois ans de prison dont deux avec sursis, 5 ans d’inéligibilité et l’interdiction définitive d’exercer toute fonction publique…
Mardi dernier, Cyril Tetuanui, le maire de la commune de Tumaraa qui est également le président du Syndicat pour la promotion des communes de Polynésie française (SPCPF) mais aussi le mari de Lana Tetuanui, sénatrice de Polynésie française depuis 2015, comparaissait devant la chambre correctionnelle du tribunal de Papeete pour répondre aux questions du parquet au sujet de trois affaires dans lesquelles il est impliqué : l’utilisation du bateau des sapeurs-pompiers à des fins personnelles, des faits de harcèlement à l’encontre du directeur des services techniques et l’opération de bétonnage de servitudes de sa commune dans le cadre de travaux subventionnés par la Polynésie française et l’État mais non achevés.
C’est cette dernière affaire qui a ouvert son procès ce matin. Pour seule défense, M. Tetuanui a martelé qu’il n’était pas responsable, affirmant qu’il faisait « confiance à ses équipes » et que « cela s’est toujours passé comme ça »… Des propos qui ne semblent pas avoir convaincu le président du tribunal.
Le parquet a requis contre le maire de Tumaraa trois ans de prison dont deux avec sursis, la révocation d’un an de sursis prononcé lors d’une précédente condamnation, 5 ans d’inéligibilité avec exécution provisoire, 1,5 million de Fcfp d’amende et l’interdiction définitive d’exercer toute fonction publique.

Une affaire explosive révélée par PPM
Souvenez-vous, il y a un peu moins d’un an, Pacific Pirates Média menait son investigation et révélait en exclusivité la demande du Pays à l’édile de le rembourser, courrier officiel à l’appui. Dans un premier dossier, intitulé « Enquête à Raiatea pour « détournements de fonds publics » dans la commune de Cyril Tetuanui : pourquoi l’affaire tarde-t-elle à être jugée alors que le Pays vient d’exiger d’être remboursé ? » (lire l’article ici), nous informions nos lecteurs que le Pays exhortait le maire à régulariser l’opération de bétonnage de servitudes financée par la Délégation pour le développement des communes (DDC). En effet, dans un courrier officiel, daté du 14 décembre 2022 (voir document ci-contre), le Pays avertissait M. Tetuanui qu’il allait réclamer à sa commune le trop-perçu (environ 17 millions de Fcfp) de la subvention donnée pour des travaux censés être achevés depuis 2015 mais non réalisés dans leur totalité…


Pourtant, dès la fin du mois de décembre 2019, le maire de Tumaraa était alerté par son directeur général des services pour des « irrégularités découvertes dans le cadre d’opérations d’investissement et des marchés publics différents » au sein de sa commune.
Et de nous interroger : comment expliquer que le Pays a autant tardé pour réagir et ne porte pas plainte ? Pourquoi l’État ne pipe pas mot dans cette affaire de faits présumés de « détournements de fonds publics », qui tarde à être portée devant la Justice ? Qu’est-ce qu’attend le procureur de la République ?
Par ailleurs, comment expliquer que la commune de Tumaraa ait pu payer des prestations non réalisées mais aussi produire des attestations ne correspondant pas à la réalité des travaux ? Pourquoi le maire a-t-il signé des documents attestant la fin de travaux subventionnés malgré l’absence de services faits (voir document ci-contre) ? Où est passé l’argent versé par la commune ? Pourquoi n’a-t-il pas saisi le procureur de la République ? Contacté également par notre rédaction, Cyril Tetuanui n’avait pas souhaité répondre à nos questions.

De nombreux autres articles ont été publiés dans PPM, relayant notamment au fil de l’actualité les nombreuses « autres casseroles » du maire de Tumaraa.
Les « autres casseroles » de Cyril Tetuanui
Mardi après-midi, le parquet s’est penché cette fois sur les deux autres affaires concernant l’édile.
– Détournement de bien public
Parmi les autres « casseroles » de Cyril Tetuanui, celle de l’utilisation de l’unique bateau de secours en mer à d’autres fins. Dédié exclusivement à la surveillance, à l’assistance et au sauvetage lors des manifestations nautiques et financé par le Pays, le navire faisait en fait l’objet de locations privées par la commune aux particuliers et aux associations afin d’organiser des mariages ou dans le cadre de transports mortuaires, par exemple, et ce dans le but de générer des recettes. Le 14 décembre 2021, à la demande du Haut-commissaire, le tribunal administratif a annulé la délibération communale du 31 mai 2021. Mais la commune de Tumaraa, ne semblant pas comprendre que cette utilisation de l’embarcation maritime est incompatible avec sa vocation initiale, avait fait appel et demandé l’annulation de ce jugement. Finalement, la cour administrative d’appel de Paris a tranché et a rendu sa décision en février 2023 : la requête de la commune de Tumaraa a été rejetée (voir document ci-contre).
Le tāvana a reconnu les faits et simplement rétorqué que l’embarcation aurait « immédiatement été mise à disposition, si nécessaire »…
Pour cette affaire, le parquet a requis contre Cyril Tetuanui 5 ans d’inéligibilité et 5 ans d’interdiction d’exercer une fonction publique.
– Plainte du DST pour « harcèlement, intimidation et pression »
Parallèlement à ces affaires de « détournements de fonds et de bien publics », rappelons que le responsable des services techniques (DST) a déposé, lui, une plainte contre le maire Cyril Tetuanui pour « harcèlement, intimidation et pression » dans une lettre adressée au procureur le 17 avril 2021. D’après plusieurs témoignages que nous avons recueillis, il aurait été « mis au placard » pour « compter des pots de fleurs », avant d’être chargé de l’accompagnement dans les transports scolaires. Déjà, en mars 2019, il adressait un courrier à l’édile lui rappelant que « le DGS a constaté la réception à tort des marchés de Vaimiro et Somac, alors que les marchandises n’avaient pas été livrées en totalité » et comment le maire avait « très souvent insisté de se débrouiller par n’importe quel moyen pour ne pas perdre les subventions ».
Selon nos informations, un poste de responsable de la pépinière aurait été créé pour le DST, alors qu’il n’a jamais postulé. Le DST serait donc aujourd’hui « au placard », avec la même rémunération. En outre, il n’y aurait plus de cadres de catégorie B dans la commune et les services techniques seraient dirigés en direct par le maire.
Ici, le parquet a requis contre le maire de Tumaraa 5 ans d’inéligibilité, six mois de prison avec sursis et 350 000 Fcfp d’amende.

Cyril Tetuanui : un casier judiciaire déjà bien rempli
Le protagoniste de cette affaire, qui est aussi le président du Syndicat pour la promotion des communes de Polynésie française (SPCPF) et l’époux de la sénatrice Lana Tetuani, a déjà été inquiété à plusieurs reprises par la Justice. Monsieur Cyril Tetuanui a été condamné à un an de prison ferme, huit mois avec sursis et deux ans d’inéligibilité en octobre 2017 dans le cadre de deux affaires pour des faits de « trafic d’influence et favoritisme ». Puis, au terme d’un long feuilleton judiciaire, il a été finalement partiellement relaxé en appel, deux ans plus tard, et a écopé d’une amende de 1,5 million de Fcfp pour « corruption passive », après avoir octroyé des stands aux commerçants pour le Heiva de Tumaraa. Il avait alors échappé une deuxième fois à l’inéligibilité.
En effet, le maire de Tumaraa a eu une première condamnation en 2012 à une peine d’inéligibilité de deux ans pour des faits de « trafic d’influence », mais elle ne lui avait pas été appliquée en raison d’un imbroglio incroyable entre les services du Haut-commissariat et de la Justice qui n’étaient pas parvenus à trancher à quelle administration il revenait de signifier officiellement la décision…

Ces trois nouvelles affaires judiciaires pourraient sonner le glas des différents mandats de l’élu et lui coûter cette fois l’inéligibilité pour un certain temps. Le délibéré est attendu le 13 février prochain.
Pour rappel enfin, nous l’avions révélé dans notre précédente édition, Cyril Tetuanui bénéficie de la protection fonctionnelle, ce qui signifie que c’est le contribuable qui payera ses frais de justice (lire notre article). Elle n’est pas belle la vie quand on est maire ?
