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Le Pacifique Sud, autrefois connu pour ses traditions alimentaires saines et ses modes de vie actifs, est aujourd’hui au cœur d’une crise sanitaire alarmante. En effet, le renversement des tendances alimentaires mondiales depuis les années 2010 n’a pas épargné cette région, où l’obésité, l’hypertension et le diabète sont devenus des fléaux omniprésents. Des îles paradisiaques aux taux de malnutrition autrefois faibles figurent désormais parmi les leaders mondiaux en termes d’obésité, selon l’OMS[1]. (Photo : Fève à l’effigie d’une Tahitienne, un hommage de l’artiste local Grégoire Le Bacon)

Établis en Polynésie française depuis plus d’une décennie, Alexia Vigo, diplômée d’État de kinésithérapeute du sport, spécialités cicatrices pathologiques, nutrition et maladies métaboliques (Faa’a), Thomas Vigo, directeur de l’agence Hémisphère Sud Immobilier (Papeete), et moi-même, MCF HDR (CNU 23-24), Université de la Polynésie française, UMR 241 SECOPOL (Tahiti) & UMR 228 Espace-Dev (Avignon), anthony.tchekemian@upf.pf,  observons les ravages de l’alimentation moderne sur les habitants de cette région.Le métissage culturel et les différentes colonisations ont profondément bouleversé les modes de vie, notamment alimentaires, des Polynésiens. La transition vers une alimentation industrialisée, souvent importée et dépourvue de valeur nutritionnelle, a transformé les pratiques alimentaires traditionnelles autrefois adaptées aux besoins des populations ancestrales. Pour davantage comprendre ce phénomène, intéressons-nous à l’évolution historique de l’alimentation en Polynésie orientale, les pathologies qui en découlent aujourd’hui, et les initiatives locales mises en place pour lutter contre ce fléau. Face à un tel défi de santé publique, quelles solutions les pouvoirs publics peuvent-ils envisager pour protéger et revitaliser la santé de cette population unique ?

Introduction : exploration des dynamiques alimentaires et sanitaires en Polynésie française, un héritage en mutation

L’histoire de la colonisation polynésienne remonte à l’Asie du Sud-Est, avec des migrations successives qui ont donné naissance au Triangle polynésien. La société polynésienne traditionnelle, avant l’arrivée des Européens, était organisée en chefferies dirigées par des familles puissantes. Cette société était hiérarchisée en trois classes : les ari’i (chefs coutumiers), les tahu’a (prêtres), et les ra’atira (propriétaires terriens). Le peuple, ou manahune, s’occupait principalement de l’agriculture vivrière. La place de chacun dans cette hiérarchie sociale déterminait son accès aux ressources alimentaires, avec des restrictions particulières pour les femmes, notamment en fonction de leur rang social. L’organisation sociale, politique et religieuse des Polynésiens était étroitement liée à leurs modes de production alimentaire, un aspect essentiel pour comprendre les dynamiques culturelles et alimentaires de cette région.

L’histoire alimentaire de la Polynésie est étroitement liée à ses dynamiques sociales, spirituelles et géographiques. Avant l’arrivée des Européens, les Polynésiens vivaient selon des structures sociales hiérarchisées, où l’accès aux ressources alimentaires était souvent déterminé par la place de chacun au sein de la société. Les premiers habitants de ces îles ont développé des stratégies ingénieuses pour exploiter les ressources végétales et marines, assurant leur subsistance dans un environnement souvent imprévisible.

Cependant, avec les vagues de colonisation et l’introduction de nouveaux produits alimentaires, les habitudes traditionnelles ont progressivement été supplantées par des régimes alimentaires industrialisés. Ce changement a eu des répercussions profondes sur la santé publique, notamment avec une hausse alarmante des maladies liées à l’alimentation, telles que l’obésité et le diabète.

Cet article explore l’évolution des pratiques alimentaires en Polynésie française, depuis les techniques agricoles précoloniales jusqu’aux défis contemporains posés par l’industrialisation de l’alimentation. En analysant les causes historiques et contemporaines de ces défis sanitaires, l’objectif est d’identifier des solutions adaptées et durables pour améliorer la santé de la population polynésienne, tout en respectant son riche patrimoine culturel.

1. Des modèles alimentaires aux origines

Lors de leur départ des différentes îles de Mélanésie, les Polynésiens occidentaux ont emporté avec eux certaines denrées alimentaires transportables en pirogue à balancier. Le fruit de l’arbre à pain, le taro, les bananes, l’igname, le manioc, la patate douce, la châtaigne tahitienne… étaient les principaux aliments qui composaient leur régime alimentaire.

Dès leur installation dans les îles, les Polynésiens ont développé l’agriculture vivrière et l’arboriculture en exploitant toutes ces espèces végétales, et d’autres comme le kava (Piper methysticum). Le porc, le chien et la volaille furent les seuls animaux terrestres emmenés par les premiers Polynésiens, à l’exception du rat, probablement emporté par inadvertance. La noix de coco (ha’ari) est l’un des rares végétaux endémiques, largement consommée comme la pomme Cythère (vi tahiti) et le fruit du pandanus (fara). Il est estimé que 85 % de la ration alimentaire quotidienne était composée d’aliments végétaux, répartis sur deux repas par jour.

Les principaux aliments consommés :

  • Les végétaux :
    • Le cocotier (Cocos nucifera) est l’un des arbres les plus importants en Polynésie. De la noix de coco, nommé ha’ari en tahitien, l’eau de coco des jeunes fruits est idéale pour se désaltérer. La chair mature est râpée pour obtenir du lait de coco, afin d’agrémenter les sauces et plats. Le lait de coco est riche en acides gras saturés, fer, manganèse et vitamine E.
    • L’arbre à pain (Arthocarpus altilis), ‘uru est l’aliment le plus important. Il produit ses premiers fruits après environ 5 ans, avec jusqu’à trois récoltes par an et jusqu’à 100 fruits par arbre. Le ‘uru nécessite une cuisson avant être consommé, soit sur feu vif, sur des braises, ou au four. Il est souvent réduit en purée et consommé seul ou mélangé à d’autres végétaux. Le ‘uru est un féculent de bonne qualité, très digestible, riche en vitamines du groupe B.
    • La banane, dont de nombreuses variétés existent en Polynésie appartiennent à l’espèce Musa paradisiaca. Les variétés les plus courantes, appelées mei’a (Musa sapientium), et la plantain, fe’i (M. troglodytarum) sont cultivées autour des habitations et en altitude. Elles sont préparées crues ou cuites, souvent arrosées de lait de coco.
    • La canne à sucre ou to (Saccharum officinarum), utilisée comme friandise, était davantage présente en montagne. Elle est très riche en calcium, magnésium, potassium, fer et manganèse.
    • Le taro (Colocasia esculenta) est l’une des plantes cultivées les plus anciennes. Sa racine est très appréciée, de même que les jeunes feuilles, appelées pota, et les tiges, fafa. Sa culture permet d’obtenir une récolte après 8 à 14 mois. Le taro est riche en calcium et phosphore, avec des feuilles particulièrement riches en vitamines A et C.
    • La patate douce (Ipomoea batatas), ‘umara, est originaire d’Amérique du Sud. Bien que sucrée, elle est considérée comme un aliment de substitution au ‘uru et au taro, et est cultivée plus facilement, ce qui la rend précieuse en période de disette. Elle est consommée cuite, et est riche en bêta-carotène, précurseur de la vitamine A.
    • L’igname (Discorea alata), ufi, est utilisée en remplacement, avec une cuisson méticuleuse en raison de sa toxicité.
    • L’arrow-root de Tahiti (Tacca leontopetaloides), pia, principalement utilisé comme amidon, il nécessite une longue et complexe préparation avant d’être consommé. Toutefois, cette plante s’adapte parfaitement aux sols coralliens.
  • Les produits issus de la pêche : les techniques de pêche polynésiennes étaient très élaborées, avec des ressources protéiques principalement issues de l’eau. L’océan Pacifique et les lagons fournissaient une grande variété de poissons et autres espèces marines. La pêche était une activité centrale dans la société polynésienne, influencée par les conventions sociales. La pêche fournissait une importante source de protéines, constituée de poissons pélagiques, de coquillages, de crustacés, de mollusques, et même de tortues, qui constituées un met de choix. Les animaux d’eau douce étaient également consommés, telles les anguilles, les chevrettes (crevettes) ou encore les perches.

La pêche, qui occupait l’activité principale quotidienne du plus grand nombre, était donc le principal apport protéique. Activité centrale dans la société polynésienne, elle mobilisait toutes les couches de celle-ci en fonction du rang, du sexe et des spécialités artisanales (construction de pirogues, fabrication d’outils, de cannes à pêche, de filets de plus ou moins grande dimension…).

Les conventions sociales influençaient beaucoup les techniques : que pêcher, où, quand, comment, mais aussi par quel rituel. Tout ce qui était prélevé au-delà du récif était du domaine des hommes, alors que les femmes et les enfants n’avaient accès qu’au périmètre lagonaire où ils étaient tolérés ; pêchant à la main, dans les eaux peu profondes, collectant mollusques, crustacés et ramassant certains types d’algues propres à la consommation. Des dispositifs ingénieux, comme l’empierrement, les parcs à poissons, permettaient la capture et l’élevage de certaines espèces.

  • Les protéines carnées : les premiers Polynésiens n’ont emporté que le porc, le chien et la poule, qui étaient domestiqués, mais vivaient principalement à l’état sauvage. Ces animaux étaient réservés aux cérémonies et aux offrandes. Ils étaient relativement absents dans les îles coralliennes, en raison des conditions de vie plus extrêmes que dans les îles hautes. Toutefois, ils étaient bien moins appréciés comme source protéique que les animaux marins, et n’étaient pas exploités comme nourriture quotidienne : le chien était un mets plus délicat que le porc, mais ils étaient le plus souvent réservés aux cérémonies et aux offrandes et n’étaient pas servis aux femmes, enfants et hommes de basses classes. Il en était de même pour la volaille, et notamment la poule, qui semblait être plus utilisée comme offrande que consommée.

Quelques oiseaux de montagne et marins pouvaient être chassés, lorsque les apports en poisson venaient à manquer, sans toutefois faire partie intégrante du régime alimentaire quotidien.

Provisions et modèle alimentaire :

  • Stockage des denrées alimentaires : les Polynésiens utilisaient la fermentation pour faire des provisions en vue des périodes moins abondantes. Le fruit de l’arbre à pain était le plus couramment stocké, pouvant être conservé 12 mois après sa cueillette. La macération dans l’eau salée était d’ailleurs utilisée.
  • Répartition journalière des aliments : les Polynésiens prenaient une collation matinale, faite généralement des restes de la veille, suivie d’un repas principal après la préparation du four familial. Une légère collation se prenait au coucher du soleil. Le rythme des repas variait selon les saisons, le climat et le calendrier lunaire.
  • Modes de préparation : la cuisson prolongée était la méthode la plus utilisée. La plupart des végétaux nécessitaient une longue préparation avant d’être consommés. Le ‘uru, par exemple, était souvent consommé en bouillie, en pâte, en purée ou épaissi en cuisson.
  • Manières de manger : les Tahitiens avaient une typologie normée du repas, avec un accompagnement végétal, des protéines animales et des sauces. Le repas ne se partageait pas et était souvent pris seul. Ils étaient copieux, avec des excès alimentaires lors des festivités où le porc et le chien étaient consommés à ces occasions.

2. Influence et modifications de l’alimentation en Polynésie

Les premiers contacts avec les missionnaires

Les premiers contacts entre les Polynésiens et les missionnaires européens remontent à la fin du XVIe siècle, avec la découverte des îles Marquises en 1595. Ces premiers échanges, bien que parfois marqués par des malentendus et des conflits, ont initié un échange de biens et de pratiques. Les bateaux européens, en quête de provisions, ont établi un système de troc avec les populations locales, ce qui a mené à des transformations profondes dans les modes de vie et l’alimentation des Polynésiens.

L’introduction de nouveaux aliments

Avec l’arrivée des explorateurs et des missionnaires, de nombreux nouveaux aliments et espèces animales ont été introduits en Polynésie. Des dindons, des oies, des chevaux, des moutons, ainsi que des plantes comme l’orange, le riz ou encore le manioc, ont modifié de manière significative le régime alimentaire local. Si certains de ces aliments ont été adoptés, d’autres ont été délaissés, soit par manque de connaissances, soit par désintérêt. Cependant, l’introduction de l’alcool et ses effets dévastateurs sur la population ont eu un impact durable, menant à une prohibition votée en 1835, bien que la production et le commerce de l’alcool restaient sous contrôle des chefferies.

La transition religieuse et ses effets sur l’alimentation

L’arrivée des missionnaires protestants en 1797 a bouleversé les pratiques culturelles et religieuses polynésiennes. Les interdictions alimentaires imposées par ces missionnaires, comme l’abandon de la consommation de chien ou de tortue, ont redéfini les habitudes alimentaires. Les repas ont été structurés selon les normes européennes, favorisant des horaires fixes et des pratiques alimentaires plus austères. Cette transition a contribué à faire passer la société polynésienne d’une économie autosuffisante à une économie commerciale, modifiant ainsi en profondeur le mode de vie des habitants.

L’ère coloniale et la transformation de l’alimentation

Avec l’établissement du protectorat français en 1842, la dépendance économique de la Polynésie s’est accrue. La production locale pour l’autoconsommation a décliné au profit de cultures destinées à l’exportation, telles que le coton, le sucre et le café. L’arrivée des travailleurs chinois, à la fin du XIXe siècle, a également diversifié les pratiques culinaires locales, introduisant de nouveaux légumes et saveurs qui sont devenus partie intégrante de la cuisine tahitienne. Toutefois, cette période a également vu l’essor des produits importés, souvent moins nutritifs, qui ont progressivement remplacé les aliments traditionnels.

L’implantation du Centre d’Expérimentation du Pacifique

L’établissement du Centre d’Expérimentation du Pacifique (CEP) en 1962 a marqué un tournant dans l’histoire économique et alimentaire de la Polynésie. L’injection massive de capitaux par la France a favorisé une monétarisation rapide de l’alimentation et une explosion des importations alimentaires. Les Polynésiens ont adopté massivement des aliments riches en graisses, en sucre, et en produits transformés, s’éloignant de plus en plus de leur régime traditionnel. Ce changement a eu des conséquences graves sur la santé, avec une hausse significative des taux de surpoids et d’obésité.

L’époque contemporaine : un état des lieux alarmant

Aujourd’hui, la situation alimentaire en Polynésie française est préoccupante. La consommation de sucre, notamment par les sodas, atteint des niveaux bien supérieurs à ceux observés en métropole, contribuant à des problèmes de santé tels que l’hypertension, le diabète, et les maladies cardiovasculaires. Malgré les efforts des autorités locales pour améliorer la qualité nutritionnelle des produits disponibles, le coût de la vie élevé et la disponibilité de produits transformés à bas prix continuent de favoriser une alimentation déséquilibrée.

Rappelons qu’en raison de son autonomie en matière de santé publique, la Polynésie française adapte certaines lois métropolitaines en les rendant localement applicables, par le biais de lois spécifiques, dites « du Pays », ou des décrets locaux. Un exemple notable est la loi française n°2013-453 du 3 juin 2013, dite Lurel[2], qui vise à garantir que les taux de sucre utilisés dans les produits alimentaires et les boissons, telles que les sodas de grandes marques, soient identiques dans les départements d’Outre-mer et en France métropolitaine. Cette loi ne s’applique pas en Polynésie française, ce qui suscite de vives préoccupations parmi les associations locales luttant contre l’obésité. Il y a des écarts (parfois du simple au double) relatifs à la teneur en sucre de certaines boissons, très prisées des jeunes et très souvent absorbées dès le petit-déjeuner ; même si un effort progressif a été consenti par les industriels ces dernières années.

Un accès facile à la malbouffe

L’accès à des aliments de faible qualité nutritionnelle est facilité par la présence de points de vente, type snacks dans les établissements scolaires et de food-trucks à proximité, offrant des produits riches en sucre et en graisses aux élèves. Ce phénomène, couplé à un manque de régulation efficace, contribue à une prévalence élevée de l’obésité parmi les jeunes.

L’alcool et la sédentarité : deux autres fléaux

La consommation d’alcool, surtout de bière, reste un problème majeur en Polynésie, avec des taux élevés de dépendance et d’épisodes d’ivresse. La sédentarité, en particulier chez les femmes et les personnes âgées, aggrave encore les risques pour la santé, liés à une alimentation de mauvaise qualité.

En somme, l’évolution de l’alimentation en Polynésie française, marquée par l’introduction d’aliments étrangers, la transition vers une économie marchande et la modernité, a entraîné des changements profonds, souvent au détriment de la santé publique. La situation actuelle demande des mesures urgentes pour inverser la tendance et promouvoir un retour à des pratiques alimentaires plus saines.

3. Pathologies actuelles et conséquences de l’obésité en Polynésie française

Les îles du Pacifique sont particulièrement touchées par l’obésité et les maladies métaboliques. La Polynésie française n’est pas épargnée : selon la dernière étude de l’Institut de la statistique (ISPF) en 2019, 75 % des adultes sont en surpoids, dont 48 % au stade de l’obésité, soit plus du triple de la moyenne mondiale pour l’obésité et du double pour le surpoids. En outre, 36 % des enfants de 7 à 9 ans sont concernés, dont 16 % au stade de l’obésité. La Polynésie française se classe ainsi parmi les pays les plus touchés au monde[3].

L’obésité, liée à des facteurs génétiques, alimentaires et environnementaux, est devenue un problème de santé publique majeur, particulièrement préoccupant chez les enfants. Elle engendre des complications métaboliques, telles que la résistance à l’insuline et la stéatose hépatique. Les Polynésiens présentent une susceptibilité particulière au syndrome métabolique, aggravée par des habitudes alimentaires riches en sucres et en purines[4], un environnement sédentaire, et une prédisposition génétique.

  • La goutte, autre problème de santé majeur, touche 20 % des Polynésiens, ce qui correspond à un triste record mondial. Elle est favorisée par l’obésité, une alimentation riche en purines et une prédisposition génétique.
  • Le diabète de type 2 est en forte augmentation, avec plus de 20 000 personnes prises en charge en 2021. La fermeture de la Maison du Diabète en 2015 a compliqué la lutte contre cette maladie.
  • L’hypertension artérielle, souvent silencieuse, est également fréquente en Polynésie, exacerbée par l’obésité, la sédentarité, et d’autres facteurs de risque.

La situation sanitaire en Polynésie est donc devenue préoccupante, avec une forte prévalence de l’obésité et des maladies associées, nécessitant une action urgente pour améliorer la santé publique.

4. Futur et obésité : une fatalité en Polynésie ?

Quelles solutions pour la lutte contre l’obésité ?

Divers plans d’action ont été tentés pour freiner la progression de l’obésité à l’échelle mondiale, mais la prévalence de celle-ci continue d’augmenter[5].

La prévention primaire devrait s’inscrire dans une stratégie globale de prévention non seulement de l’obésité, mais aussi des maladies chroniques, tout en visant à améliorer la qualité de vie des individus. Cette prévention pourrait inclure une éducation à la nutrition et à l’alimentation dès le plus jeune âge, la promotion d’une activité physique quotidienne, et des programmes éducatifs ciblant les populations défavorisées. Certaines écoles proposent déjà des programmes d’éducation nutritionnelle non seulement pour les enfants, mais aussi pour leurs parents, favorisant ainsi l’établissement d’habitudes alimentaires saines dans un environnement adapté. Il pourrait également être bénéfique de former les professionnels de santé (comme les médecins généralistes), les enseignants, les éducateurs, et le personnel des cantines scolaires à l’éducation nutritionnelle.

La prévention secondaire de l’obésité a pour but d’agir sur les enfants à risque élevé ou présentant des facteurs de risque, en permettant un dépistage et une prise en charge précoces, ce qui pourrait contribuer à réduire la prévalence. Le rôle du corps médical est crucial dans ce contexte, notamment à travers les visites médicales scolaires obligatoires. Des examens cliniques (en particulier anthropométriques) et des enquêtes sur les habitudes alimentaires sont essentiels.

La prévention tertiaire a pour objectif d’optimiser la prise en charge des patients déjà obèses, afin de contrer l’évolution naturelle et défavorable de la maladie, notamment vers des complications telles que les maladies chroniques ou les accidents vasculaires. Cette prévention existe déjà et repose sur la prescription médicale d’une Activité Physique Adaptée (APA) à la santé et aux capacités des patients.

En France métropolitaine, l’APA est principalement réservée aux patients atteints d’une Affection de Longue Durée (ALD), comme prévu par l’article L.1172-1 du Code de Santé Publique. Cette activité physique peut être encadrée par des professionnels de santé, notamment des kinésithérapeutes, ou par des éducateurs sportifs selon le niveau de limitations fonctionnelles du patient. Actuellement, aucun remboursement n’est prévu pour l’APA en dehors des cas d’ALD.

En Polynésie française, un réseau similaire à l’APA en France, appelé « Réseau Maita’i Sport Santé », a été mis en place en 2017. Ce réseau encadre la pratique de l’activité physique par le biais de prescriptions médicales, en complément et en synergie avec les traitements conventionnels (comme les antihypertenseurs ou les antidiabétiques oraux). Malheureusement, en raison d’un déficit budgétaire et de la crise sanitaire liée au coronavirus, le « Réseau Maita’i » a cessé ses activités en février 2021. En 31 semaines, ce réseau a enregistré 1 424 inscriptions pour 855 patients.

En France, le Programme National Nutrition Santé (PNNS) vise à améliorer la santé globale de la population en agissant sur la nutrition. Initié en 2001, il a pour objectif général l’amélioration de l’état de santé de l’ensemble de la population en agissant sur l’un de ses déterminants majeurs : la nutrition, en comprenant certes l’alimentation, mais aussi l’activité physique et la sédentarité. De nos jours, les grandes recommandations du PNNS sont relayées par les médias, avec des messages tels que : « pour votre santé : mangez au moins 5 fruits et légumes par jour », « pratiquez une activité physique régulière », « évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé », « évitez de grignoter entre les repas ». Le 4e PNNS (2019-2023) avait intégré d’autres axes d’action, comme l’amélioration de l’environnement alimentaire et physique, l’encouragement à des comportements favorables à la santé (lutte contre la sédentarité, éducation nutritionnelle des jeunes et des parents, promotion de la diversité des images corporelles…), et une meilleure prise en charge des personnes en surpoids, dénutries, ou atteintes de maladies chroniques. Ce 4e PNNS a été prolongé en 2024 pour une meilleure articulation avec la future Stratégie Nationale pour l’Alimentation, la Nutrition et le Climat (SNANC) à l’horizon 2030 et le 5e PNNS (2025-2030).

En Polynésie française, un programme similaire, intitulé « Vie saine et poids santé », existe depuis 2009. Il vise des objectifs de santé analogues à ceux du PNNS, en se concentrant sur l’information de la population (promotion d’habitudes saines avec « EA’ttitude », promotion de l’allaitement maternel…), la création d’un environnement favorable à une bonne alimentation et à une activité physique, la formation des partenaires et relais (comme les travailleurs en crèches ou les commerçants), et l’amélioration de la prise en charge médicale des pathologies liées à la surcharge pondérale.

La lutte contre la sédentarité

La sédentarité est définie par l’OMS comme une situation d’éveil caractérisée par une faible dépense énergétique en position assise ou allongée, avec comme principal indicateur le temps passé assis devant un écran. Elle se distingue de l’inactivité physique, qui correspond à un niveau insuffisant d’activité physique d’intensité modérée à élevée, inférieur aux recommandations de l’OMS. La sédentarité et l’inactivité physique ont des effets distincts sur la santé. Pour lutter contre celle-ci, l’OMS recommande de :

  • Réduire les comportements sédentaires : limiter le temps passé devant un écran, en particulier pour les enfants et les collégiens. Pour les adultes, il faut réduire le temps total passé en position assise ou allongée, en rompant ces périodes par quelques minutes d’activité physique (comme la marche, montée des escaliers) au moins toutes les 90 à 120 minutes. Pour les enfants (âgés de 6 à 17 ans), il est recommandé de minimiser la sédentarité et de ne pas dépasser deux heures d’inactivité continue.
  • Pratiquer d’une activité physique régulière : au moins 30 minutes d’activité physique pour les adultes, et 60 min pour les enfants, au moins cinq jours par semaine, en évitant deux jours consécutifs sans pratique.

En conclusion : l’obésité en Polynésie, un défi de santé publique et de souveraineté alimentaire

En Polynésie française, l’obésité est devenue un fléau majeur, ancré dans un mélange complexe de traditions culturelles, de modernisation rapide et de défis économiques. Autrefois valorisée dans les hautes sphères, l’obésité est désormais un fardeau pour une grande partie de la population, exacerbée par une transition alimentaire brutale et une dépendance aux produits importés, souvent malsains.

Les efforts pour lutter contre ce problème de santé publique doivent aller au-delà de la simple intervention médicale. Ils nécessitent une approche globale, incluant l’éducation alimentaire, la promotion d’une alimentation locale plus saine, et des politiques publiques rigoureuses pour limiter l’accès aux produits nocifs. La situation est d’autant plus urgente que la capacité du système de santé à faire face aux conséquences de cette épidémie est mise à rude épreuve.

Les responsables politiques doivent prioriser cette lutte en envisageant des mesures à long terme, tout en équilibrant les besoins économiques du territoire. Face à cette réalité, il est crucial de ne pas seulement informer, mais aussi d’agir concrètement pour préserver la santé des générations futures en Polynésie française.

Textes : Alexia Vigo, diplômée d’État de kinésithérapeute du sport, spécialités cicatrices pathologiques, nutrition et maladies métaboliques (Faa’a), Thomas Vigo, directeur de l’agence Hémisphère Sud Immobilier (Papeete), et Anthony Tchékémian, MCF HDR (CNU 23-24), Université de la Polynésie française, UMR 241 SECOPOL (Tahiti) & UMR 228 Espace-Dev (Avignon), anthony.tchekemian@upf.pf


Notes :

[1] En 1997, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) considérait l’obésité comme un véritable problème de santé publique, qualifiée de « première épidémie non infectieuse de l’histoire de l’humanité » (OMS, 1999 : 2)*. Près de deux décennies plus tard, en 2016, l’OMS estime que, dans le monde, près de 2 milliards d’adultes sont en surpoids, dont 650 millions en situation d’obésité. Ce phénomène, affectant 39% de la population mondiale (dont 13% pour l’obésité), a été requalifié en pandémie (OMS, 2017 : 1)**. En Polynésie française, la situation est encore plus alarmante : 70% des adultes sont en surpoids, dont 40% au stade de l’obésité, soit le triple de la moyenne mondiale pour l’obésité et le double pour le surpoids. De plus, 36% des enfants de 7 à 9 ans sont concernés, dont 16% au stade de l’obésité. La Polynésie française se classe ainsi parmi les pays les plus touchés au monde***.
* OMS, 1999, « Obesity: preventing and managing the global epidemic », report of a WHO Consultaton, Ed. OMS, Geneva, 252 p., en ligne, [URL : https://apps.who.int/iris/handle/10665/42330], consulté le 17 janvier 2019.
**L’insuffisance pondérale à la naissance est définie par l’OMS comme un poids à la naissance inférieur à 2500 g (5,5 lb), continue de représenter un problème de santé public significatif au niveau mondial associé à toute une série de conséquences à court et à long terme. L’OMS estime que 15 à 20% des nouveau-nés présentent une insuffisance pondérale : chaque année plus de 20 millions de cas sont dénombrés dans le monde (OMS, 2017).
OMS, 2017, Cibles mondiales de nutrition 2025. Note d’orientation sur l’insuffisance pondérale à la naissance. Département Nutrition pour la santé et le développement, OMS, 8 p., [UR :https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/255726/WHO_NMH_NHD_14.5_fre.pd f?ua=1], consulté le 29 janvier 2019.
*** Cf. Dossier de presse du département des programmes de prévention, en charge du sport-santé, Ministère de la santé et de la prévention, Ministère de l’éducation, de la jeunesse et des sports, p. 2, en ligne, [URL : https://www.presidence.pf/wp-content/uploads/2018/07/Dossier-de-presse-sport-sant%C3%A9.pdf], consulté le 22 février 2019.

[2] La loi Lurel n°2013-453 du 3 juin 2013, composée de quatre articles, a pour objectifs l’interdiction pour les produits alimentaires commercialisés en Guadeloupe, Guyane, Martinique, à La Réunion, Mayotte ou dans les collectivités de Saint-Barthélemy, Saint-Martin et Saint-Pierre-et-Miquelon, d’avoir une teneur en sucres ajoutés supérieure à celle d’une denrée similaire de la même marque distribuée en France hexagonale, ou, pour les denrées non distribuées par les mêmes enseignes en France hexagonale, d’avoir une teneur en sucres ajoutés plus élevée que celle constatée dans les denrées alimentaires assimilables de la même famille les plus distribuées en France hexagonale ; un délai de six mois est autorisé pour l’écoulement des produits lorsque la teneur en sucres des produits métropolitains varie ; l’interdiction de délais plus longs concernant les dates limites de consommation figurant sur les emballages des produits vendus sur ces territoires.

[3] Cf. Dossier de presse du département des programmes de prévention, en charge du sport-santé, Ministère de la santé et de la prévention, Ministère de l’éducation, de la jeunesse et des sports, p. 2, en ligne, [URL : https://www.presidence.pf/wp-content/uploads/2018/07/Dossier-de-presse-sport-sant%C3%A9.pdf], consulté le 22 février 2019.

[4] Les aliments riches en purines comprennent la viande et les abats rouges, mais aussi les mollusques et les crustacés, les poissons gras comme les sardines et le maquereau, et les aliments qui contiennent du sirop de maïs, comme certaines sauces et boissons transformées.

[5] Selon l’OMS, la prévalence de l’obésité aurait triplé entre 1975 et 2016.

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