La vice-présidente de la Commission de la recherche de l’Université de la Polynésie française, Madame Nabila Gaertner-Mazouni, a récemment poussé « un coup de gueule » sur l’appropriation inappropriée du titre de « biologiste marin » par des personnes non qualifiées. Elle explique que ce titre ne peut être revendiqué que par ceux qui préparent au moins un doctorat. Peut-être qu’il y eut autrefois des personnes qui avaient obtenu ce titre (comment ? je ne sais pas) et qui, à force d’expériences, avaient acquis la ou les compétence(s). Ceux qu’elle vise, ce sont ceux qui, aujourd’hui, s’autoproclament.
Sa colère se comprend par l’exemple qu’elle donna au journaliste (voir Tahiti Infos du 21 mars). Avec son équipe de chercheurs, cela fait cinq ans qu’elle travaille sur le développement d’une technologie d’alternative au plastique avec des collecteurs biodégradables. Mais, dit-elle, « il y a des gens, qui vont mettre un truc dans l’eau pendant 15 jours, et qui vont crier sur tous les toits qu’ils ont trouvé la solution et qu’elle fonctionne ». Évidemment, pour elle, la science, c’est « prendre le temps d’avoir des résultats, des résultats qui se reproduisent dans la durée, qui sont robustes avant de dire que c’est une solution miracle ou un élixir de jouvence ». Elle dénonce les « marchands de rêves », des opportunistes, et j’ajouterai des escrocs.
Avec les réseaux sociaux, mais pas seulement, ils sont nombreux ceux qui prétendent réaliser, forts d’une expérience limitée ou victimes eux-mêmes d’escrocs qui proposent des stages accélérés de formation, ce que des scientifiques ne peuvent réaliser qu’après des années d’études et une formation permanente. Combien de gens ont été victimes de ces charlatans qui auraient la science infuse !
J’ai longtemps cru que le solide enseignement reçu à l’école finirait par faire triompher la science et surtout l’esprit scientifique. Je me demande si ce n’est pas l’inverse qui s’est produit. Je cherche l’erreur ! Où avons-nous failli, nous les enseignants, puisque nous n’avons pas su inculquer le réflexe critique qui distingue un discours ou un article de charlatan et celui d’un scientifique qui a longuement étudié un sujet quelconque ? Qu’a-t-il manqué à notre formation pour que nous ne sachions pas saisir les opportunités d’apprendre aux élèves à distinguer les deux démarches ? Pourquoi n’avons-nous pas su inciter les élèves à lire des ouvrages de qualité et non des livres (ou des sites) qui manipulent leurs sources et en particulier les statistiques ?
Comment, au sortir des treize années d’enseignement au minimum, des adultes peuvent-ils encore croire que la Terre est plate ou qu’elle a été créée selon le seul descriptif du livre de la Genèse ? Comment, même des personnes lettrées peuvent-elles voter pour des dirigeants politiques qui nient la théorie de l’évolution alors que même le Vatican en a admis le principe (sans nier l’intervention d’un Dieu dans le processus, mais ça c’est à l’Église de démontrer comment « Il » est intervenu) ? Comment des électeurs ont-ils pu soutenir des dirigeants qui prétendaient que le jus de betterave pouvait guérir du SIDA (ce qui fut le cas en Afrique du Sud alors que Nelson Mandela avait, lui, combattu le fléau avec intelligence à défaut de succès) ou ceux qui pensaient que l’eau de Javel pouvait préserver du Covid ?
Historien, je ne sais que trop que la science a été combattue longtemps par les Églises, quelles qu’elles fussent : les catholiques combattirent Galilée qui avait découvert que la Terre tournait autour du Soleil et non l’inverse, les protestants calvinistes exécutèrent Michel Servet (que les catholiques n’avaient pas réussi à appréhender), un savant qui décrivit la circulation sanguine mais qui, surtout, avait nié la Trinité et la divinité du Christ.
Du côté de l’Islam, un livre récent[1] d’une professeure à l’Université de Tunis, Faouzia Charfi, montre que l’histoire de cette religion a d’abord été marquée par un esprit d’ouverture, mais que, dès le XIe siècle, la science a été détournée à des fins pratiques et religieuses. Il y eut bien une tentative de réforme au XIXe siècle, mais elle ne résista pas au projet « d’islamisation de la connaissance ». L’auteure indique que, du coup, les jeunes générations sont souventes séduites « par un Islam de pacotille ». C’est en raison des enseignements de certains courants (de « pacotille ») que des collégiens et lycéens attaquent les profs d’histoire ou de SVT (et de science en général).
Les grands courants politiques n’ont pas été en reste dans l’absurde combat contre la science.
L’idéologie ne fait pas bon ménage avec la science
En URSS, le cas de Trophim Lyssenko (1898-1976) fut typique. Ce personnage se prétendit agronome et/ou biologiste. Il se vanta d’avoir réalisé des expériences permettant d’imposer des caractères héréditaires à des plantes, et même de transformer à volonté une espèce en une autre. Comme l’URSS souffrait d’un terrible manque de produits agricoles, il recueillit des soutiens jusqu’au plus haut sommet du régime. L’idéologie finit par obscurcir tout débat de fond sur ses théories. Il fit arrêter ou exécuter d’éminents scientifiques qui lui apportaient la contradiction. Il entendait se débarrasser de la science « bourgeoise ». Ses projets démesurés aggravèrent les pénuries alimentaires, mais les dirigeants soviétiques continuèrent à le soutenir même après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’en 1964, après quoi il vécut une paisible retraite sans jamais être inquiété pour ses inepties et ses crimes.

Les pseudo-découvertes de Lyssenko furent en partie reprises par des intellectuels du Parti communiste français et même de droite à une époque où les théories de Darwin n’avaient pas encore été admises. Généralement, les adeptes français de Lyssenko finirent par reconnaître leur erreur.
L’idéologie ne fait pas bon ménage avec la science. C’est pourquoi les courants proches du wokisme qui s’appuient sur une idéologie de la victimisation ne peuvent pas être considérés comme scientifiques, même s’ils mettent l’accent sur certaines réalités historiques et sociales mais coupées de l’histoire globale. La science, c’est quelque chose de sérieux, que ce soit dans les sciences dites « humaines » ou les sciences dites « dures » (mathématiques, physique, chimie, biologie, par exemple). La caractéristique des études scientifiques est que celles-ci se situent dans une perspective de recherche jamais achevée, bien loin des certitudes des charlatans qui croient avoir trouvé la panacée universelle, que ce soit pour guérir un rhume, vaincre l’insomnie, trouver à l’avance le résultat du Loto, contester la réalité des dérèglements climatiques, ou s’enrichir sans travailler…
Par exemple, on m’a montré la réflexion suivante sur Facebook : « on ne peut pas faire confiance à Moetai Brotherson car il croit au changement climatique »… On peut critiquer le Président, mais pas aussi bêtement !
Le Covid a été l’occasion de donner une audience à tous ceux qui refusaient les acquis de la science et prétextaient que leur corps (à eux… créatures exceptionnelles) n’avait pas besoin de vaccin ou que cela avait été inventé pour enrichir Big Pharma et autres inepties. Comme si les automobiles n’enrichissaient pas les fabricants !
Peut-on imaginer une formation intellectuelle dispensée à tous qui permette de se méfier des fake news, des complotistes de tout genre et des tentatives de réduire les capacités cognitives des enfants en leur proposant des contenus sur diverses plateformes qui cherchent à les rendre idiots ?
Des Lyssenko, on en rencontre encore à la pelle dans ce monde. Mener le combat contre eux est tout aussi important que d’autres sur la réduction des inégalités ou les changements climatiques par exemple. Ce n’est pas gagné, hélas !
—
Précision de la rédaction : il n’y a pas que notre contributeur qui s’inquiète de la défiance actuelle envers la science. Le magazine Le Point y a consacré un article le 26 avril 2024…
Note :
[1] Faouzia Charfi, L’Islam et la science. En finir avec les compromis, éditions Odile Jacob, 2021.
