Le 1er octobre 1927, le roi des Belges Albert 1er prononça un discours devant le Fonds national de la recherche scientifique qui venait d’être créé. Il donna ainsi une impulsion décisive à cet organisme.
Ce qu’il dit reste d’une actualité fondamentale presqu’un siècle après : « Le public ne comprend pas assez, chez nous, que la science pure est la condition indispensable de la science appliquée et que le sort des nations qui négligent la science et les savants est marqué pour la décadence[1]. »
Donald Trump serait-il capable de situer la Belgique sur une carte muette de l’Europe ? Il ne faudrait pas parier, ne serait-ce qu’un dollar.
Donald Trump sait-il seulement quelles sont les langues parlées en Belgique, comme il ignorait celle pratiquée au Libéria, ce pays africain fondé au XIXe siècle par d’anciens esclaves noirs américains ?
Donald Trump a-t-il seulement entendu parler du roi Albert 1er (1875-1934) qui régna de 1909 à sa mort accidentelle ? Pourtant, plutôt que de se référer à Théodore Roosevelt (président de 1901 à 1909) ou Ronald Reagan, il aurait des leçons à prendre de ce roi des Belges qui était particulièrement attaché aux sciences. Pour lui, les sciences devaient être une façon d’unir les peuples et devaient permettre la pacification des peuples. Objectifs inconnus pour celui qui prétend (et y parvient momentanément) diriger le monde par la menace et le chantage.

Dans le discours cité plus haut, le roi présenta la science comme un instrument de prestige d’une nation. Devant le triste état des laboratoires de son pays, il proposa au secteur privé de contribuer à leur renouveau. Cela permit le lancement du Fonds national de la recherche scientifique et des réalisations remarquables comme des expéditions géographiques (au Congo par exemple) ou archéologiques et d’autres initiatives dans les domaines de l’aérostatique, de la physique, de la zoologie, de la botanique ou de la géologie. Albert 1er s’entretint aussi avec des savants réputés comme Albert Einstein.
Ce que comprit avant tout le roi (et le discours cité le souligne), c’était que le développement (par les sciences appliquées) n’était possible que s’il était précédé par ce qu’il appelait « la science pure », ou la science fondamentale, celle que pratique les chercheurs, indépendamment – dans un premier temps – des utilisations pratiques qui pourraient en résulter.
Il est probable que Donald Trump n’ait jamais lu (du reste on dit qu’il ne lit jamais rien) les aventures de Tintin et Milou. Hergé, le créateur des deux héros, s’inspirait des faits de son époque. Gageons que s’il était encore de ce monde, il enverrait Tintin et Milou accompagnés du professeur Tournesol rencontrer le dictateur d’une République d’Amérique centrale, ignare et prétendant imposer le vide de ses idées au monde entier. Il croquerait alors une nouvelle version des généraux Tapioca et Alcazar (les dictateurs du San Théodoros) en un géant vouté au visage imprégné de bêta-carotène[2], jouant au golf quand le monde est bouleversé par les guerres et les effets du changement climatique.
C’est qu’à la différence du roi Albert 1er, DonaldTrump, obnubilé par le profit immédiat qu’il peut tirer de telle ou telle situation, affiche le plus grand mépris pour la « science pure » et les chercheurs qui y consacrent leur vie. Les journaux du monde entier ont consacré des articles pour dénoncer cette tendance mortifère du président des États de plus en plus désunis. Citons par exemple cette phrase du quotidien Le Monde du 3 mars 2025 : « Surfant sur la vague populiste, Donald Trump veut une purge de la science américaine, avec des arguments qui puisent dans l’idéologie réactionnaire la plus rance ». Il pousse l’idéologie réactionnaire jusqu’à la négation des faits et de la méthode scientifiques, pourtant à la base de la puissance industrielle de son pays.
France Info, le 10 mai dernier, rapportait que Donald Trump s’était attaqué à la science dès sa prise de fonction. Le 21 janvier, à peine investi, il signa de nombreux décrets pour retirer les États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’accord de Paris, une décision en conformité avec son climato-scepticisme notoire. Depuis, le président n’a cessé d’enfoncer le clou. Emmanuel Macron dénonça alors la façon dont son homologue américain s’en prenait à la science, lors de l’événement « Choose Europe for science » organisé à Paris, lundi 5 mai. « Personne ne pouvait penser que cette très grande démocratie du monde, dont le modèle économique repose si fortement sur la science libre » attaquerait la science avec cette brutalité, jugea le Président français.
Parmi les attaques frontales contre la science, la suppression de certains mots désormais interdits aux chercheurs comme genre, climat et changement climatique, infectiologie, voire vaccin, porte un coup fatal à la science, même si on admet que dans certains cas des chercheurs aient conduit des études plus imprégnées d’idéologie que de science.
« Dans le domaine de la santé, l’administration Trump a brutalement coupé, en mars, 250 millions de dollars de crédits du National Institute of Health (NIH), l’agence américaine chargée de la recherche médicale », indique le média cité plus haut…
Et ce n’est pas mieux du côté du donneur de leçons qu’est J.D. Vance, vice-président des États-Unis, pour lequel les Universités sont « l’ennemi » intérieur.
Si des critiques peuvent être formulées à l’égard des chercheurs en général ou en particulier, mettre en cause la science fondamentale est catastrophique[3]. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire du monde que la science est attaquée par ceux qui détiennent le pouvoir (pouvoir politique ou pouvoir religieux ou les deux à la fois) comme nous l’avions déjà évoqué dans un article de PPM (1er mai 2004, « Des Lyssenko à la pelle »). Dans le cas américain actuel, c’est la faiblesse des arguments employés qui surprend. Ainsi, le Président qui ne lit jamais rien, dont la culture est fort limitée, prétend « qu’il sent » où est la vérité[4]. Quand des statisticiens, après avoir recueilli un maximum de données et les avoir analysées selon les méthodes reconnues scientifiques par les chercheurs du monde entier, publient fin juillet, un nombre de chômeurs en hausse, le Président se fâche. Il a « senti », lui, que les bienfaits de sa politique portaient déjà des fruits et que, par conséquent, les statisticiens se trompaient. Il les licencie ! Un peu comme ceux qui, n’étant pas content de la température affichée par le thermomètre, le détruisaient.
C’est donc une attaque sans précédent qui se répand en Amérique[5] contre la science que les chercheurs manifestant contre cette dérive n’arrivent pas à contenir.

Pourtant, l’Histoire est là pour le rappeler. Chaque fois que la science a été attaquée, par la politique ou la religion, les nations sont entrées en décadence. C’est aussi cet avertissement que le roi Albert 1er avait voulu donner.
Demander à Donald Trump de se soucier des prophéties d’un obscur roi d’un pays indéterminé, ce serait trop lui demander.
Notes :
[1] Cité par Bob Garcia, Tintin et l’Histoire, Desclée de Brouwer, 2022, p. 158.
[2] L’abus de ce complément alimentaire peut provoquer une maladie de la peau appelée caroténodermie.
[3] Un ami américain, professeur dans une université californienne, nous confia récemment : « les universités américaines avaient bien besoin d’être secouées ; il est dommage qu’elles le soient par un démagogue »…
[4] Toute ressemblance avec des leaders politiques du Fenua ne serait pas fortuite.
[5] Et, hélas ! dans bien d’autres pays, en France même et au Fenua.
