Du post-fascisme et du néo-gauchisme – Le lourd poids des héritages historiques

L’éco-social-démocratie internationale en a pris un coup sévère avec les élections récentes, pas seulement dans le Sud de l’Europe (l’Italie, la France, l’Espagne), mais aussi dans le centre historique de la social-démocratie du Nord de l’Europe : la Suède. Font exception le jury du Prix Nobel de littérature, fidèle au féminisme et au progressisme de la bourgeoisie numérique et le romantisme maladif de Greta Thunberg. La guerre en Ukraine a mis à taire pour l’instant les discours lénifiants sur la paix universelle, présumée acquise grâce au nouvel ordre festif mondialisé et à la globalisation des échanges.

Nouvelle cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni a remporté une victoire historique aux législatives du 25 septembre 2022.

En Italie, « qui a renoué avec son passé fasciste » dixit la nobélisée, le centre-droit a obtenu la majorité aux élections législatives de septembre 2022, et Giorgia Meloni, présidente du parti « Fratelli d’Italia », est devenue le bouc émissaire de la presse bien-pensante internationale, qui la traite de post-néofasciste. Giorgia Meloni habite depuis l’enfance le quartier Garbatella au sud de Rome, où se trouvent les bourgades populaires des romans Ragazzi di vita et de Una vita violenta de Pier Paolo Pasolini. Elle n’est pas fasciste malgré les rengaines à son égard, même si à 19 ans elle a affirmé, se trompant, que Mussolini était un homme d’État qui avait fait du bien à l’Italie. Elle a eu le courage, à la fin des années 1990, d’aller à contre-courant des idées dominantes de son époque, caractérisées en Italie aussi par le gauchisme international, minées par la violence des Brigades Rouges et, quelque temps après, de rejeter l’accusation de néo-fasciste.

Le mot « fascisme » est devenu, depuis une soixantaine d’années, l’épouvantail représentant le Mal politique absolu. Sorti du contexte historique précis de la réalité italienne des années 20 et 30, il acquiert aujourd’hui une extension illimitée, une abstraction allégorique qui désigne l’adversaire politique en général et évite ainsi de penser les mots et les choses. Repoussoir figé, il est la plupart du temps un mot vide de tout contenu, sinon celui d’épithète infamante qui fait valoir son antithèse : l’antifasciste. Comme l’écrit Marcel Gauchet : « L’étiquette de fasciste fonctionne en réalité comme le moyen de disqualifier un discours qui dérange par rattachement à un passé honni. » Le terme de « post-fasciste » désigne proprement la nation italienne en son entier, après la période mussolinienne, il exprime la postérité dans l’espace ou dans le temps, comme le terme « post-colonial » Il est difficile de trouver des individus ou des organisations qui revendiquent cet adjectif comme continuité entre l’ancien fascisme et le nouveau, sauf le MSI (Mouvement social italien) des années 60 et 70, sauf les groupuscules sans aucune véritable importance politique, comme les militants de « Casa Pound ».  Mais pourquoi les médias internationaux au service de l’idéologie « politically correct » ne traitent-ils pas de tardo-gauchistes, de maoïstes ressuscités, de soixante-huitards à roulettes décomplexés les Rousseau si bien nommés et leurs collègues plumitifs ?

Le déclin de l’humanisme chrétien, et plus en général de la civilisation judéo-chrétienne, ont particulièrement affecté la culture italienne, fondée sur le christianisme populaire et la culture classique, éléments dominants également dans l’ancienne aristocratie et la nouvelle bourgeoisie du Risorgimento. Ces relations se brisent à l’époque post-humaine qui est la nôtre, remplacées chez les contemporains par le transhumanisme laïc, par l’idée que la science et la technique remplacent désormais la relation à l’infini, à Dieu, et que la volonté individuelle est la source de toute légitimité, « j’ai tous les droits » qui cumule le désir de singularité et le conformisme social ; la « matrie » si gentille et si compréhensive par rapport au « nom du père » détestable ; les gays Pride et la communauté LGBT qui remplacent la famille d’antan.

Giorgia Meloni n’est pas réactionnaire, mais comme de nombreux autres Italiens, « retardataire », sachant que le pire est toujours à venir, annoncé par les experts en communication avec le Jardin d’Eden virtuel de l’Internet, les créateurs de mode dans la boue, la plupart des artistes contemporains, les « influenceurs » comme l’appellent les nouveaux journalistes.

Pour Pasolini, le nouveau fascisme s’identifie à la société de consommation

Pier Paolo Pasolini, poète et écrivain

C’est le poète et écrivain Pier Paolo Pasolini qui, dans un article du Corriere della Sera du 1er janvier 1975, marque la différence entre le fascisme historique fondé sur la violence et la prévarication par rapport à un nouveau fascisme plus difficile à reconnaître, car il est devenu la réalité totale du monde contemporain, évident et non critiquable. Pasolini évoque dans cet article la « disparition des lucioles » des campagnes italiennes, événement apparemment prosaïque et insignifiant qui renvoie pour le poète à l’industrialisation massive, à la destruction de l’environnement commencées en Italie dans les années 60. L’autre élément de cette mutation anthropologique de l’Italie, Pasolini l’identifie dans les événements de Mai-68 et ses prolongements « rampants ». La société de consommation du nouveau capitalisme mobilise toute la société, sans distinction de classes autour de la valeur unique de la marchandise, avec la collaboration active de la culture de l’hédonisme et de la transgression permanente des valeurs anciennes.

Il écrit : « Les « valeurs » du vieil univers agricole et paléo-capitaliste d’un coup ne comptent plus. Église, patrie, famille, obéissance, ordre, épargne, moralité ne comptent plus. Le pouvoir a cru que dans leur régime tout aurait été pareil, qu’il pourrait compter toujours sur le Vatican, sans s’apercevoir que le pouvoir qu’il continuaient à détenir et à gérer, ne savait plus quoi en faire du Vatican comme centre de la vie paysanne, arriérée et pauvre. Ils avaient cru pouvoir compter toujours sur une armée nationaliste, comme leurs prédécesseurs fascistes, ne voyant pas que le pouvoir qu’il continuaient à détenir et à gérer, préparait l’arrivée de nouvelles armées transnationales, comme polices technocratiques. Même chose pour la famille, obligée sans solution de continuité depuis le fascisme à épargner, à la moralité. Maintenant le pouvoir de la société de consommation lui imposait des changements radicaux dans le sens de la modernité, jusqu’à accepter le divorce et désormais tout le reste, sans plus de limites ou tout au moins jusqu’aux limites octroyées par le nouveau pouvoir, pire que le pouvoir totalitaire puisque violemment totalisant. »

Pour Pasolini, le nouveau fascisme s’identifie à la société de consommation, à l’hédonisme de masse, et tend à dépasser l’histoire ancienne marquée par le négatif, qui est l’essence même de l’histoire, au profit de l’idéologie du bonheur généralisé, du rousseauisme cybernétique, du sociétalisme mondialisé. Dans une interview de 1971 avec Enzo Biagi, il dit : « Aucun centralisme fasciste n’a réussi à faire ce qu’a fait le centralisme de la civilisation de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental, mais qui demeurait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétaires, ouvrières) continuaient imperturbables à épouser leurs anciens modèles. La répression se limitait à obtenir leur adhésion purement nominale ».

Rejet de la confrontation avec l’autre

Dans le nouveau fascisme de la société de consommation, la séduction remplace la répression, la complicité prend le pas sur la violence, mais le résultat est le même : la soumission à l’idéologie hédoniste et la régulation artificielle du vivant. L’époque post-historique se caractérise par la transformation du despotisme des années 30 en totalitarisme soft, fondé sur l’adhésion des masses, ce que les anciens régimes totalitaires n’avaient pas réussi à obtenir.

Le totalitarisme culturel des anciennes civilisations jadis soumises à l’Occident est devenu une des composantes majeures, sinon la principale, du nouvel extrémisme politique où se mélangent dans une effrayante indifférenciation l’héritage politique de gauche et de droite, la fascination pour le despotisme ancien et l’admiration sans critique aucune des nouvelles technologies. Depuis le texte majeur d’Edward Saïd L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident (1978), les jeunes littératures des anciennes colonies ont pris l’habitude de rejeter la confrontation avec l’autre. L’unique option des cultures post-coloniales réside dans les poncifs hérités de l’Occident comme dans le monde Pacifique, « Tahiti paradis », « le bonheur avant l’arrivée des Occidentaux », etc., devenus fonds de commerce. La revendication d’une identité présumée pure et exempte des influences de la culture occidentale rejette Melville, Stevenson, London, et plus en général la littérature et l’art au profit d’une culture sociologique d’invention où les valeurs culturelles démocratiques (culture de la critique, confrontation et acceptation de l’autre à travers l’éducation de la littérature et de l’art) ne se sont pas encore enracinées.

Le néo-gauchisme, surtout en France, partage la plupart des idéaux hédonistes de l’extrême droite, il n’est pas la maladie de jeunesse du socialisme, mais son avenir radieux, mélange d’islamisme belliqueux, de wokisme et de religion New-Age. « L’extrême gauche est la seule mouvance qui a survécu à la conversion à peu près générale au principe démocratique et qui continue de se réclamer sans honte de la violence révolutionnaire comme moyen d’imposer le seul régime valable en réduisant ses adversaires au silence », écrit Marcel Gauchet dans la Revue des Deux Mondes de février 2022.

La condition de l’après-Histoire, qui caractérise l’incivilisation contemporaine, domine toutes les cultures actuelles, surtout lorsqu’elles entendent renouer avec leur passé prétendument occulté et brimé par les cultures dominantes (bourgeoises et/ou colonialistes), synthétisé par la notion de « génocide culturel », lourde appropriation de l’histoire de la Shoah de la part des nouveaux intellectuels à des fins mensongères.