En 1766, le Chevalier de La Barre était exécuté pour avoir osé penser librement. Aujourd’hui dans les Outre-mer français, la censure a changé de visage mais reste bien présente. Entre pressions économiques, enjeux écologiques et quête d’autonomie, comment résister aux nouvelles formes d’obscurantisme en Polynésie, Nouvelle-Calédonie et aux Antilles ? Comment l’affaire emblématique du XVIIIe siècle éclaire les combats actuels dans les Outre-mer ?
Introduction : un supplice à la croisée des violences religieuses, politiques et mémorielles
Le 1er juillet 1766, en plein siècle des Lumières, le Chevalier de La Barre était exécuté pour avoir osé penser librement. Aujourd’hui dans les Outre-mer français, la censure a changé de visage mais reste bien présente. Entre pressions économiques, enjeux écologiques et quête d’autonomie, comment résister aux nouvelles formes d’obscurantisme ?

L’affaire du Chevalier de La Barre n’est pas qu’un fait historique lointain. Elle résonne étrangement avec les combats contemporains pour la liberté d’expression dans les territoires ultramarins. À l’époque, un jeune homme était condamné pour avoir refusé de se soumettre aux dogmes religieux. Aujourd’hui, ce sont les chercheurs, les artistes et les militants qui subissent des pressions pour leurs idées.
Un supplice qui résonne encore
François-Jean Lefebvre, Chevalier de La Barre, avait seulement 19 ans lorsqu’il fut condamné à mort pour blasphème. Son crime ? Avoir refusé de saluer une procession religieuse et posséder des ouvrages interdits, dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Le 1er juillet 1766, il fut torturé, décapité, et son corps brûlé en public avec l’ouvrage cloué sur sa poitrine.

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Encadré 1 – Chronologie de l’affaire
- 9 août 1765 : Découverte d’un crucifix mutilé à Abbeville
- 28 février 1766 : Condamnation à mort du Chevalier de La Barre
- 1er juillet 1766 : Exécution publique du jeune homme
- 1766-1775 : Campagne de Voltaire pour la réhabilitation
- 1793 : Réhabilitation posthume par la Convention
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Cette affaire marqua un tournant dans l’histoire des idées. Elle devint le symbole de la lutte entre : la liberté de conscience et les dogmes imposés ; la pensée critique et les pressions normatives ; la diversité des savoirs et les discours dominants.

Voltaire s’empara de cette affaire pour dénoncer l’intolérance religieuse. Dans sa Relation de la mort du chevalier de La Barre, il décrivit avec indignation le supplice subi par le jeune homme, faisant de lui un martyr de la libre pensée.

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Encadré 2 – Voltaire : une figure lumineuse aux zones d’ombre
François-Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), demeure l’une des figures emblématiques des Lumières françaises. Reconnu pour son engagement contre l’obscurantisme, notamment dans l’affaire du Chevalier de La Barre, il incarne un esprit critique et une défense acharnée des libertés (Gargett et al., 1994 : 1005-1007). Cependant, son image se révèle plus nuancée lorsque l’on considère certains aspects de sa personnalité et de ses positions.
Voltaire affichait un élitisme marqué, valorisant l’éducation des « grands » et exprimant un profond mépris à l’égard des « masses », souvent qualifiées péjorativement (Trousson, Vercruysse, 2020 : 932-934). Cette posture s’accompagnait d’une volonté manifeste de plaire aux puissants, qu’il courtisait sans hésiter, parfois au prix d’opportunismes manifestes (Œuvres complètes de Voltaire, t. 7 ; 1060-1065). Cette ambivalence révèle un philosophe à la fois critique et soucieux de sa position sociale, oscillant entre opposition et adhésion aux hiérarchies sociales de son temps.
Sa nature conflictuelle s’illustre aussi dans ses rapports avec ses contemporains. Voltaire se montrait souvent rude, voire mesquin, envers ses rivaux tels que Rousseau ou Crébillon, témoignant d’une intolérance paradoxale à la critique (Louli, 2016 : 45-47). Ce tempérament tempère l’image héroïque que l’on prête habituellement à ce défenseur de la liberté d’expression.
Enfin, comme nombre d’intellectuels du XVIIIe siècle, Voltaire portait des préjugés sociaux que ses écrits reflètent, notamment des attitudes ambivalentes envers les femmes et des expressions pouvant être interprétées comme antisémites ou racistes (Delacampagne, 2000 : 153-156). Ces aspects méritent d’être analysés avec la rigueur critique qui s’impose, en gardant à l’esprit le contexte historique.
Ainsi, comme beaucoup, Voltaire apparaît comme un homme d’une grande complexité, dont l’œuvre et la vie s’inscrivent dans une tension constante entre éclat et ombre. Sa postérité tient autant à ses combats éclairés qu’à la prise en compte critique de ses contradictions.
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Libre pensée, dogmes et censures postcoloniales
Certes, l’affaire du Chevalier de La Barre appartient au XVIIIe siècle, mais les mécanismes de censure, de panique morale et de répression idéologique n’ont pas disparu. Au contraire, dans les sociétés postcoloniales, ils se réinventent sous de nouvelles formes, qui interrogent la liberté de pensée, la production de savoirs et la résistance aux normes imposées[1]. Cette dernière partie met en regard l’héritage de La Barre avec les formes contemporaines d’obscurantisme, particulièrement dans les Outre-mer français.
L’obscurantisme réinventé : figures, dispositifs et mutations globales
Si le délit de blasphème a été aboli sous la Révolution française, les logiques de censure, de contrôle idéologique et de panique morale[2] n’ont pas pour autant disparu. Dans les sociétés contemporaines, elles se reconfigurent autour de nouvelles formes d’obscurantisme, souvent amplifiées par les réseaux sociaux, les logiques algorithmiques et la fragmentation de l’espace public. On y retrouve une prolifération de discours climatosceptiques[3] (notamment portés par des leaders politiques, Claude Allègre, Donald Trump), les théories platistes[4] (relayées par des figures publiques comme Kyrie Irving, ou des sondages révèlent qu’un Français sur 10 le croit[5]), les positions antivax[6] (dont les cite les polémiques autour des vaccins COVID dans les Outre-mer), les multiples formes de complotisme[7], mais aussi un négationnisme historique ou scientifique[8] virulent, allant de la contestation du génocide arménien, de la Shoa aux périodes fondatrices de l’histoire humaine comme la Préhistoire ou l’Antiquité. Ces discours s’accompagnent fréquemment d’un ultracrépidarianisme[9] (tels des influenceurs non qualifiés commentant la santé ou la géopolitique) assumé, ainsi que de formes plus subtiles de censure ou de délégitimation[10] symbolique à l’encontre de chercheurs, artistes ou intellectuels, accusés d’hérésie morale ou idéologique.
Francis Dupuis-Déri (2022) analyse ces dynamiques à travers le prisme de la « panique morale », où certaines opinions critiques (écologistes, féministes, antiracistes, décoloniales) sont stigmatisées comme « extrêmes » ou « déviantes » par l’ordre établi. Ces discours disqualifiants relèvent d’une tentative de réaffirmation d’un ordre moral dominant, souvent sous couvert de neutralité républicaine ou de bon sens majoritaire. Ils rejoignent les constats formulés par Hirt (2022)[11] sur la résurgence contemporaine de formes d’autorité dogmatique sous des dehors modernisés, notamment dans la presse locale à sensation et les sphères éducatives et scientifiques[12].
Par ailleurs, certaines voix politiques et médiatiques critiquent les luttes contre l’écocide et les revendications mémorielles, les qualifiant d’animées par un antirépublicanisme supposé et les accusant de mettre en péril l’unité de la République française (Plenel, 2025). Ces prises de position s’inscrivent dans un contexte plus large de controverses récurrentes autour de la mémoire coloniale : la loi de 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés », qui valorise certains aspects positifs de la colonisation, a été contestée pour son potentiel à alimenter des tensions identitaires fragilisant la cohésion nationale (Stora, 2007 ; Stora, 2021). L’Appel des « Indigènes de la République »[13] a lui aussi suscité des réactions vives dans les médias, où plusieurs éditorialistes y ont décelé une « logique d’enfermement identitaire » et une dérive considérée comme séparatiste, jugée incompatible avec les principes républicains (Fourest, 2008)[14].
De nos jours, les controverses autour du wokisme[15] illustrent cette lutte pour l’hégémonie culturelle entre défense d’une liberté critique et accusations de censure inversée : d’un côté, des revendications d’inclusivité et de justice, de l’autre, une dénonciation de la cancel culture (ayant touché des universitaires sanctionnés pour propos jugés non inclusifs) comme menace à la liberté d’expression. Cette polarisation produit un brouillage idéologique, où la critique sociale est parfois assimilée à de la censure inversée. Ces formes de répression symbolique, bien que contemporaines, rappellent par bien des aspects les dispositifs inquisitoriaux ou les persécutions pour cause d’hétérodoxie qui motivèrent la condamnation du Chevalier de La Barre. Elles prolongent, sous d’autres masques, les conflits entre savoirs institués et voix dissidentes.
Résister en contexte postcolonial : conflits épistémiques dans les Outre-mer
Dans les territoires ultramarins français – en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française, ou dans les Antilles – ces dynamiques prennent une forme spécifique. Elles s’insèrent dans une longue histoire de domination coloniale, de délégitimation des savoirs locaux et de méfiance envers les institutions républicaines. La pluralité des croyances, des récits historiques et des modes de vie entre ainsi en tension avec une épistémologie dominante héritée de la colonisation (Mbembe, 2000 ; Vergès, 2017). Des formes de pensée critique émergent néanmoins : portées par des chercheurs, artistes, journalistes ou collectifs militants, elles interrogent les dogmes institutionnels, environnementaux ou identitaires.
En Nouvelle-Calédonie, les revendications mémorielles et culturelles – telles que la commémoration du 24 septembre et l’usage des drapeaux kanak – sont souvent perçues par certains acteurs politiques et médiatiques comme des expressions communautaristes susceptibles de diviser l’unité nationale (Mannevy, 2024 ; Racque, 2024). Selon Graille (2018), la cohabitation des drapeaux français et kanak sur les bâtiments publics « cristallise des tensions identitaires ». Par ailleurs, le projet de réforme électorale visant à élargir le corps électoral provincial – présenté par ses promoteurs comme une avancée démocratique[16] – a suscité d’importantes mobilisations. Ces mobilisations sont fréquemment qualifiées par certains responsables politiques et commentateurs médiatiques (Gérald Darmanin[17], Marine Le Pen[18], Élisabeth Lévy[19]) de manifestations d’un communautarisme identitaire. En revanche, des plateformes critiques telles que Fondation Jean-Jaurès, Histoire Coloniale, dénoncent cette qualification comme une instrumentalisation des principes républicains visant à limiter la reconnaissance des droits kanak (Guibert, 2024 ; Belanyi, David, 2024).
En Polynésie française, toute critique des modèles touristiques dominants – notamment l’exploitation intensive des ressources naturelles et les aménagements dans le lagon ou la bétonisation des rivages – est fréquemment qualifiée dans le discours public de frein au développement ou d’opposition à la croissance locale, traduisant un mécanisme de censure informelle. Decoudras (2005) souligne que la construction de bungalows sur pilotis, dans les lagons de Moorea ou de Bora Bora, est souvent perçue comme une privatisation anormale de l’espace littoral traditionnel, déclenchant des protestations à connotation identitaire (Decoudras, 2005 : 5). En outre, un article de France TV Info pointe le manque de régulation lors de travaux routiers et littoraux qui compromettent l’accès touristique et local à certains sites, crises souvent interprétées comme opposition au développement.
Dans les Antilles, les luttes écologistes contre les sargasses ou les mobilisations mémorielles autour du chlordécone sont parfois disqualifiées comme séparatistes. Le Mouvement de Décolonisation et d’Émancipation Sociale (MDES) en Guyane ou les collectifs kanak en Nouvelle-Calédonie sont régulièrement accusés de communautarisme ou d’atteinte à l’unité nationale (Hauteville, 2024 ; Belanyi, David, 2024).
Les universités, plateformes numériques et mouvements sociaux deviennent alors des espaces de résistance. Pourtant, ces espaces sont aussi traversés par des conflits idéologiques, où les voix critiques sont parfois marginalisées ou sanctionnées. La recherche décoloniale peine à s’imposer dans les universités ultramarines, malgré un foisonnement de travaux sur les rapports entre environnement, spiritualité et modernité occidentale (Edenz, Salaün, 2020[20] ; Gonschor, 2021[21]). Le cas du Chevalier de La Barre permet d’interroger en miroir ces conflits actuels. Il incarne celui qui, par sa posture marginale et son refus du conformisme, devient un bouc émissaire sacrifié[22] pour restaurer un ordre social menacé. Cette figure résonne avec la mise à l’écart de ceux qui, aujourd’hui encore, défendent une vérité autre ou refusent les cadres normatifs imposés.
Conclusion : obscurantismes réinventés, vigilance critique et mémoire en partage
Le supplice du Chevalier de La Barre illustre les dangers de l’intolérance et de la censure morale. Aujourd’hui, bien que les formes de répression aient évolué, les mécanismes d’exclusion et de contrôle idéologique persistent, notamment dans les contextes postcoloniaux. En mobilisant une vigilance critique et en s’inspirant des luttes passées, il est possible de résister aux nouvelles formes d’obscurantisme et de promouvoir une société fondée sur la libre pensée et le respect de la diversité des opinions.
L’affaire du Chevalier de La Barre demeure un rappel poignant des dangers de l’intolérance et de l’obscurantisme. Son martyre symbolise la lutte pour la liberté de pensée, une lutte qui reste d’actualité dans de nombreuses sociétés postcoloniales confrontées à des défis similaires. En revisitant cette affaire, nous sommes invités à réfléchir sur les moyens de promouvoir la tolérance, la laïcité et le respect des diversités culturelles et religieuses dans le monde contemporain.
Le XXIe siècle voit émerger – ou se renforcer – de nouvelles formes d’obscurantisme, souvent amplifiées par les réseaux sociaux, la viralité des émotions et la défiance croissante envers les institutions scientifiques, médiatiques et politiques. Ces formes incluent les théories platistes, le climatoscepticisme, l’antivaccinisme,l’ultracrépidarianisme, le négationnisme historique ou scientifique, certains usages idéologiques du wokisme, ou encore la censure morale et la délégitimation de recherches portant sur les pandémies, la biodiversité ou les vaccins.
Ces discours trouvent parfois des échos particuliers dans les Outre-mer, où s’entremêlent méfiance envers l’État central, réappropriations identitaires ou religieuses, et rejet perçu des injonctions issues du monde occidental. La conjonction de ces dynamiques produit une fragmentation de l’espace public, où la pluralité des vérités et la circulation des savoirs sont de plus en plus entravées.
L’affaire du Chevalier de La Barre nous rappelle alors, avec une force symbolique intacte, combien la liberté de conscience, la pensée critique et la défense des savoirs restent des combats actuels. Relier les Lumières du XVIIIe siècle aux résistances d’aujourd’hui, ce n’est pas céder à l’anachronisme, mais affirmer la continuité d’un idéal : celui d’une société capable de débattre librement, de douter rationnellement et de faire place à la complexité des voix dissidentes.
Ces formes d’obscurantisme s’inscrivent dans une crise plus large des régimes de vérité, nourrie par la défiance envers les institutions scientifiques, médiatiques et politiques. Dans certains contextes ultramarins, ces discours rencontrent des résonances particulières, combinant méfiance envers l’État central, réappropriation de récits identitaires ou religieux, et rejet perçu des logiques imposées par les institutions occidentales. Ces phénomènes interrogent la capacité des autorités publiques à promouvoir une conception pluraliste, argumentée et délibérative de la vérité dans l’espace démocratique.
Réhabilité symboliquement par la Troisième République[23], le chevalier de La Barre donne son nom à des rues, des statues, des regroupements de libres-penseurs. Mais sa mémoire reste largement méconnue dans les espaces ultramarins, où l’histoire républicaine est souvent surplombante. Intégrer son histoire dans une lecture critique des répressions contemporaines permettrait de tisser un fil entre les combats des Lumières et les luttes actuelles pour l’émancipation, la décolonisation des savoirs et la pluralité des croyances.
L’affaire du Chevalier de La Barre ne relève pas seulement de l’histoire judiciaire ou religieuse du XVIIIe siècle ; elle constitue un point d’appui pour penser la persistance des normes autoritaires, l’articulation entre censure et domination, et les régimes de vérité dans les sociétés postcoloniales. Réinsérer cette figure dans nos réflexions critiques contemporaines, c’est aussi interroger la capacité de nos sociétés à protéger les voix dissidentes, à reconnaître les fractures mémorielles, et à déjouer les nouveaux habits de l’obscurantisme moral.
Les universités, les mouvements sociaux et les plateformes numériques deviennent des espaces de résistance[24] où s’expriment des voix dissidentes. Cependant, ces espaces sont aussi le théâtre de conflits personnels, idéologiques, où la liberté d’expression, d’enseignement, de recherche est parfois remise en question au nom de la morale ou de l’ordre établi (Dupuis-Déri, 2022). La vigilance critique consiste à interroger les normes et les discours dominants, à reconnaître les mécanismes d’exclusion et à promouvoir une pensée émancipatrice. Cela implique de revisiter des figures historiques comme le Chevalier de La Barre, non pas comme des reliques du passé, mais comme des sources d’inspiration pour les luttes contemporaines contre l’obscurantisme et pour la liberté de pensée.
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Encadré 3 – Censure et création artistique : une lutte intemporelle en Occident
La censure ne s’est pas limitée au seul XVIIIe siècle dans son entreprise de contrôle des esprits. Dès la Renaissance, des figures majeures de l’art occidental ont été confrontées à des formes de contrôle, de rejet ou d’autocensure. Michel-Ange (Michelangelo Buonarroti, 1475-1564), bien qu’encensé par les papes, a vu certaines de ses œuvres religieuses susciter débats et corrections. Sa fresque monumentale du Jugement dernier dans la Chapelle Sixtine (1536-1541) a été critiquée pour la nudité trop explicite de ses personnages : le Concile de Trente ordonne en 1564 que des voiles soient peints sur les corps par son élève Daniele da Volterra, surnommé depuis « il Braghettone » (le culottier). Cette intervention marque l’émergence d’un nouveau rigorisme catholique dans le sillage de la Contre-Réforme. Un siècle plus tard, Le Caravage (Michelangelo Merisi da Caravaggio, 1571-1610), peintre majeur du baroque, choque à son tour par son style réaliste et l’usage de modèles populaires dans des scènes religieuses. La Mort de la Vierge (1606), commandée pour une église romaine, est refusée pour avoir représenté la Vierge Marie avec les traits d’une prostituée morte. Plusieurs de ses tableaux — comme La Vocation de saint Matthieu ou La Mise au tombeau — seront critiqués ou déplacés pour manque de décence, bien qu’ils soient aujourd’hui considérés comme des chefs-d’œuvre de lumière et de vérité. Bien avant les Lumières, au XVIIIe S., Jean de La Fontaine avait déjà expérimenté la censure : si certaines de ses Fables (1668-1694), jugées subversives, furent critiquées pour leur audace politique – comme Les Animaux malades de la peste, Le Loup et l’Agneau critique l’arbitraire du pouvoir monarchique sous Louis XIV et l’injustice sociale – ce sont surtout ses Contes et nouvelles en vers (1665 et 1674), jugés obscènes et irrévérencieux, qui furent interdits par l’Église catholique et retirés des circuits officiels, tels que Le cocu battu et content, Le diable de Papefiguière, ou Le paysan qui a offensé son seigneur sont particulièrement osés. L’auteur, reconnaissant leur portée scandaleuse, a écrit dans la préface : « Je n’appelle point cela des contes d’enfant. Les plus sages peuvent s’y plaire ; et, s’ils veulent en tirer instruction, ils n’en seront pas moins bien instruits que par les plus austères discours. ». À travers les époques, la censure persiste à museler les artistes et les penseurs, enfermant les idées dans un carcan de conformisme intellectuel. Cette tension permanente entre création et autorité, entre innovation et norme, illustre les conflits récurrents opposant expression artistique et pouvoirs établis ; conflits qui, loin de s’éteindre, se perpétuent encore aujourd’hui sous diverses formes.
XIXe siècle, la persistance de la censure
Au XIXe siècle, la censure sévit toujours contre les artistes dont les œuvres sont jugées immorales ou subversives. Victor Hugo, figure emblématique du romantisme engagé, a lui aussi été confronté à la censure (Hugo (1985 [1832]). Son drame Hernani (1830) a suscité un scandale lors de sa première représentation en raison de son style novateur et de ses critiques implicites de l’ordre monarchique. Plus tard, Les Châtiments (1853), un recueil de poèmes violemment opposé à Napoléon III, a été interdit en France pendant le Second Empire, contraignant Hugo à l’exil. Son œuvre entière, marquée par la dénonciation de l’injustice et la défense des opprimés, a souvent été perçue comme une menace pour le pouvoir en place. Gustave Courbet choque les contemporains avec son tableau L’Origine du monde (1866), immédiatement censuré en raison de sa nudité frontale. Honoré de Balzac, avec La Comédie humaine (1829 à 1850), a été critiqué pour sa représentation crue de la société. Charles Baudelaire (1857) est condamné pour outrage à la morale publique avec Les Fleurs du mal (cf. annexe 4), tandis que Gustave Flaubert doit affronter un procès retentissant à la suite de la parution de Madame Bovary (1857), accusée d’outrage à la morale publique et religieuse. Émile Zola a également été critiqué pour Thérèse Raquin (1867), accusé d’immoralité et de naturalisme choquant. Ces auteurs participent, pourtant, à dessiner les contours d’une modernité littéraire en lutte contre les carcans moraux.
Début XXe siècle : la continuation des controverses
Le début du XXe siècle poursuit la tension entre liberté artistique et censure morale ou politique. Oscar Wilde est condamné à deux ans de travaux forcés pour homosexualité, et son roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) est jugé immoral. Marcel Proust choque avec la représentation du désir homosexuel dans À la recherche du temps perdu (de 1913 à 1927). James Joyce voit Ulysse (1922) interdit aux États-Unis pour obscénité, tandis que David Herbert Lawrence subit le même sort en Angleterre avec L’Amant de Lady Chatterley (1928). Jean Cocteau, figure centrale de ces avant-gardes, suscite la controverse par ses œuvres théâtrales et cinématographiques, mais échappe à une censure juridique lourde grâce à son prestige artistique, comme avec la pièce Les Parents terribles (1938) jugée immorale et interdite de représentation publique, jugée indécente par la commission de censure dramatique. Cocteau a dû en faire une première lecture privée avant d’obtenir une levée partielle de l’interdiction ; le roman Les Enfants terribles (1929) est critiqué pour son climat délétère, jugé amoralet malsainpar certains critiques à sa parution ; le film Le Sang d’un poète (1930) surréaliste expérimental, censuré pendant plus d’un an aux États-Unis à cause de ses scènes oniriques perçues comme trop suggestives, voire blasphématoires (notamment des références religieuses détournées). Ce qui lui inspira cette citation : « On m’a interdit de faire du rêve au cinéma » (Cocteau, 1947 : 45). Un chien andalou (1929) de Luis Buñuel et Salvador Dalí est interdit dans plusieurs pays. Franz Kafka, quant à lui, incarne une forme de censure intérieure, demandant la destruction de ses manuscrits, aujourd’hui célébrés comme des chefs-d’œuvre, tels que La Métamorphose (1915), une nouvelle souvent interprétée comme une critique sociale et existentielle, qui dérangeait par sa vision sombre de l’aliénation ; Le Procès (publié posthume en 1925) décrivant une justice absurde et oppressive ; Le Château (publié posthume en 1926), une œuvre traduisant l’angoisse face à l’absurde bureaucratique. Ces exemples témoignent de la persistance des controverses artistiques, dans un monde bouleversé par les conflits mondiaux, les révolutions esthétiques et les mutations morales.
Milieu XXe siècle : l’âge d’or de la contestation artistique
Le milieu du XXe siècle, marqué par des bouleversements économiques, politiques et sociaux, a vu éclore une profusion d’œuvres contestataires souvent censurées ou attaquées. Cette période charnière a donné naissance à des figures majeures qui ont durablement marqué la culture internationale. Aux États-Unis, cette effervescence contestataire s’est manifestée à travers des œuvres littéraires audacieuses. Henry Miller a vu son roman Tropique du Cancer (1934) interdit pour obscénité, tandis qu’Allen Ginsberg a été poursuivi pour son poème Howl (1956), jugé subversif. Ces œuvres ont ouvert la voie à une nouvelle liberté d’expression. En France, Jean Genet, ancien détenu, marginal et homosexuel assumé, a été longtemps censuré ou marginalisé pour ses œuvres jugées amorales, telles que Notre-Dame-des-Fleurs (1943), Le Balcon (1956) ou Journal du voleur (1949), aux thématiques sulfureuses et provocantes. D’abord rejeté, il est réhabilité par des figures comme Allen Ginsberg et Jean-Paul Sartre (Saint Genet, comédien et martyr, 1952), puis célébré pour l’originalité de son style et la radicalité de son théâtre (Les Nègres, Les Paravents), désormais étudié dans certaines filières littéraires ou théâtrales. La scène musicale française a également été un espace de contestation foisonnant. Georges Brassens a été interdit d’antenne pour Le Gorille (1952), Serge Gainsbourg censuré pour Je t’aime… moi non plus (1969), et Jacques Dutronc critiqué pour ses satires politiques (Et moi, et moi, et moi, 1966). D’autres artistes comme Michel Sardou (J’accuse, 1976) ou Serge Lama (Les Ballons rouges, 1974) ont porté une critique sociale dans leurs chansons, parfois de manière plus poétique que provocante. Dans le monde anglophone, Jim Morrison, chanteur des Doors, a été poursuivi pour obscénité après un concert en 1969. John Lennon a provoqué un tollé en déclarant que les Beatles étaient « plus populaires que Jésus » (1966). Des artistes comme Nina Simone (Mississippi Goddam, 1964) ou le groupe Public Enemy (Fight the Power, 1989 ; 911 Is a Joke, 1990) ont été visés par la censure pour leur engagement politique et racial. Cette diversité d’approches – allant de la provocation directe à des formes plus subtiles de contestation – montre comment les artistes ont, chacun selon leur style, contribué à élargir les frontières de la liberté d’expression. Leurs œuvres, souvent controversées en leur temps, ont finalement participé à redéfinir les normes culturelles et sociales, préparant le terrain pour les évolutions des décennies suivantes.
Fin XXe siècle et début XXIe siècle : la persistance des tensions
À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, les tensions entre création et autorité se sont intensifiées dans le champ musical, en particulier dans le rap français. Le groupe NTM a été poursuivi en 1995 pour outrage à la police, après un concert, devenant un symbole de ces conflits contemporains. En 2003, le groupe Sniper a été accusé d’incitation à la haine pour sa chanson La France (2001), avant d’être relaxé en 2004. Plus récemment, des artistes comme Médine, Vald ou Orelsan ont également fait l’objet de poursuites ou de polémiques en raison de paroles jugées provocantes. Mais ces tensions ne se limitent pas à la scène musicale. Dans les arts visuels, plusieurs artistes contemporains ont été l’objet de vives polémiques, voire de censures. Marcel Duchamp, précurseur de l’art conceptuel, a choqué dès 1917 avec Fontaine, un simple urinoir présenté comme œuvre d’art, jugé provocateur et indécent. Andres Serrano a suscité la colère de groupes religieux avec Piss Christ (1987), plusieurs fois vandalisée. Robert Mapplethorpe, quant à lui, a été accusé d’obscénité dans les années 1980 pour ses clichés homoérotiques notamment, certaines de ses expositions étant annulées ou censurées aux États-Unis. Enfin, l’artiste suisse Hans Ruedi Giger, connu pour son univers biomécanique mêlant sexualité et horreur, a vu certaines de ses œuvres interdites de publication ou d’exposition dans plusieurs pays, bien qu’il soit aujourd’hui salué comme un créateur majeur du fantastique visuel, notamment pour le film Alien (1979). Ces affaires illustrent les tensions spécifiques entre culture urbaine, expressions contestataires (comme le graffiti ou le slam), et autorités institutionnelles. Elles révèlent que la censure ne frappe pas seulement les élites artistiques, mais aussi les voix issues des marges.
Au bout du compte : la réhabilitation des œuvres controversées
Aujourd’hui, nombre de ces œuvres autrefois censurées ou méprisées sont reconnues comme des piliers de notre patrimoine culturel. Les poèmes d’Apollinaire, de Baudelaire, ou Rimbaud voire Verlaine[25],– jadis poursuivis pour immoralité – figurent au programme scolaire. Les chansons de Brassens ou de Gainsbourg sont devenues des classiques, les Beatles des icônes mondiales. Comme l’écrivait Albert Camus dans L’Homme révolté (1951), la création artistique, même lorsqu’elle conteste l’ordre établi, témoigne d’une quête de sens et de justice. L’art, même subversif, participe à l’évolution des normes, à la transformation sociale, à l’émancipation des consciences. Ces exemples montrent que ce qui fut jadis perçu comme dangereux ou immoral est souvent réhabilité, parfois même célébré, quelques décennies plus tard. Ils rappellent aussi que la liberté d’expression ne va jamais de soi. La censure, même dans des régimes démocratiques, reste une réalité. C’est pourquoi la défense des voix dissidentes demeure un combat essentiel pour préserver la vitalité de nos sociétés.
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Anthony Tchékémian *
* Issu d’une famille marquée par l’exil, Anthony Tchékémian revendique un ancrage mémoriel arménien profondément lié à l’histoire de ses aïeux. Sa grand-mère, Aravnie Garabedian, est née à Beyrouth en 1922, lors des « marches de la mort » organisées entre 1915 et 1923 par le Comité Union et Progrès, à l’origine du génocide arménien. Sauvée in extremis alors qu’elle avait été laissée pour morte au cours de la déportation, elle rejoint la France avec sa famille, apatride, et s’installe à Valence. Ce parcours d’exil, de précarité et de résilience forge une mémoire familiale transmise entre générations. Son grand-père, Bedros Tchékémian, ouvrier immigré, a combattu pour la France durant la Seconde Guerre mondiale, bien qu’il ne fût pas naturalisé. Cette histoire personnelle nourrit l’engagement humaniste d’Anthony Tchékémian, en faveur de la reconnaissance des mémoires meurtries et des trajectoires migratoires. Très attaché à la transmission et à l’éducation, il s’investit dans une démarche de vulgarisation scientifique, en s’efforçant de rendre ses recherches accessibles à un large public, y compris hors du champ académique.
Depuis son arrivée à l’Université de la Polynésie française en 2013, Anthony Tchékémian oriente ses recherches vers les enjeux territoriaux et sanitaires spécifiques aux espaces insulaires tropicaux. Ses travaux – portant sur les liens entre souveraineté alimentaire, agriculture vivrière, politiques publiques de santé et dynamiques locales de développement – s’inscrivent dans une approche critique des modèles de développement dominants, parfois en tension avec certaines orientations institutionnelles antérieures. Le chercheur analyse les tensions entre modèles agro-industriels et pratiques traditionnelles, en mettant l’accent sur les initiatives communautaires (jardins partagés, circuits courts) comme réponses à la pandémie d’obésité en Polynésie. Ces recherches s’inscrivent dans une perspective transdisciplinaire et nourrissent la proposition d’un observatoire santé-agriculture-alimentation, visant à renforcer les capacités d’expertise et de coordination entre acteurs locaux. À travers l’étude de cas polynésien, il développe une réflexion plus large sur les territoires en transition, confrontés aux effets combinés de la mondialisation, du changement climatique et des vulnérabilités sanitaires. Il obtient son Habilitation à Diriger des Recherches en 2023 à l’École Doctorale 537 « Culture et Patrimoine » de l’Université d’Avignon, avec un dossier de recherche inédit consacré aux liens entre agriculture vivrière, alimentation locale et santé publique en Polynésie française. Ce travail s’inscrit dans une perspective territoriale et transdisciplinaire, analysant les réponses possibles à la pandémie d’obésité par le développement de pratiques alimentaires alternatives. Ses recherches récentes portent ainsi sur la promotion des circuits courts, l’agriculture vivrière et la souveraineté alimentaire comme leviers d’action publique en contexte insulaire.
Il se distingue par une approche inclusive, respectueuse des communautés locales, en intégrant les principes de diversité, d’équité et de respect des cultures dans ses travaux. Ses recherches sur les dynamiques sociales des sociétés polynésiennes, les enjeux alimentaires, environnementaux et sanitaires témoignent de son engagement en faveur d’un développement durable et équilibré pour les populations insulaires. Ses travaux s’inscrivent dans une géographie critique et transversale, croisant les apports de l’aménagement du territoire, de la géographie sociale et de l’écologie politique. Il développe une réflexion sur les interactions entre territorialisation des politiques publiques, vulnérabilités socio-environnementales et formes de résilience locale. En mettant en dialogue les concepts de « transitions », de « bifurcations » et de « dispositifs territorialisés », il propose d’analyser les transformations contemporaines des territoires à partir des conflits d’usage, des logiques d’adaptation et des pratiques habitantes. Sa posture transdisciplinaire, nourrie par la recherche-action et les collaborations avec la société civile, l’amène à défendre une géographie décloisonnée, engagée dans la résolution des problèmes publics. À travers ses recherches en milieu insulaire, il contribue à renouveler les approches sur la paradiplomatie sanitaire, la souveraineté alimentaire et les formes alternatives d’aménagement dans les outre-mer. Issu d’une famille marquée par l’exil, Anthony Tchékémian revendique un ancrage mémoriel arménien profondément lié à l’histoire de ses aïeux. Sa grand-mère, Aravnie Garabedian, née à Beyrouth en 1922, a survécu aux marches de la mort du génocide arménien avant de s’installer en France. Son grand-père, Bedros Tchékémian, ouvrier immigré, a combattu pour la France durant la Seconde Guerre mondiale, bien qu’il ne fût pas naturalisé. Cette mémoire familiale forge son engagement en faveur des trajectoires invisibilisées, de la reconnaissance des récits oubliés, et de la transmission intergénérationnelle. Très attaché à la vulgarisation scientifique, il s’efforce de rendre ses recherches accessibles au plus grand nombre. En Polynésie française, il développe une approche inclusive, respectueuse des communautés locales, en intégrant les principes de diversité, d’équité et de justice dans ses travaux. Ses recherches sur les dynamiques sociales, alimentaires et sanitaires des sociétés polynésiennes témoignent de son attachement à un développement plus durable et plus juste pour les territoires insulaires.
Annexe 1. À la mémoire du Chevalier de La Barre : sacralités subversives et poésie de l’exclusion
Dans Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire (1857) consacre un poème à une figure de la marginalité : À une mendiante rousse. Loin d’une représentation misérabiliste, le poète élève cette jeune femme appauvrie au rang d’objet poétique, d’idéal esthétique, voire de figure de dévotion érotisée :
« Maint page épris du hasard,
Maint seigneur et maint Ronsard
Épieraient pour le déduit
Ton frais réduit ! ».
« Tu compterais dans tes lits
Plus de baisers que de lis
Et rangerais sous tes lois
Plus d’un Valois ! ».
Ce poème, extrait de la section Tableaux parisiens dans Les Fleurs du Mal (1857 : 151-154), fut à l’origine du procès en immoralité intenté à Baudelaire. L’ouvrage est censuré, six pièces sont interdites, et le poète est condamné à une amende réduite seulement par l’intervention de l’impératrice Eugénie. Le scandale littéraire révèle les tensions profondes entre liberté artistique et ordre moral à la veille du Second Empire.
Dans ce contexte, il peut sembler audacieux – voire provocateur – d’établir un parallèle, même partiel, entre cette mendiante poétisée et la Vierge Marie. Dans une perspective herméneutique – assumée comme hypothétique –, une telle analogie permet d’interroger la manière dont les figures féminines marginales peuvent incarner une forme de sainteté inversée, de sacré profané ou d’idéal subversif.
Si Marie est traditionnellement associée à la pauvreté spirituelle et à la pureté, la mendiante rousse incarne une dignité nue, débarrassée des artifices, que Baudelaire sublime par son art. La première, Mater Dolorosa, incarne la douleur rédemptrice ; la seconde, figure urbaine et maladive, reflète une innocence sociale broyée par l’exclusion. Marie est l’objet de culte, la mendiante devient, dans l’imaginaire baudelairien, l’objet d’un désir poétique et d’un fantasme de réhabilitation esthétique.
La Vierge Marie relève d’un imaginaire sacré, alors que Baudelaire construit une esthétique du trouble et de l’ambivalence. Le rapprochement demeure donc poétique et spéculatif, non théologique.
Le corps de la mendiante est érotisé (« baisers », « seins radieux »), ce qui l’éloigne radicalement de l’icône mariale. Là où Marie incarne l’ascèse et la virginité, la mendiante évoque une sensualité blessée mais assumée.
La Vierge est une figure d’intercession et de salut. La mendiante est un symptôme du monde moderne, une fleur du mal, sans visée rédemptrice autre que celle de l’art lui-même.
Ce rapprochement, bien qu’hasardeux en apparence, éclaire les logiques d’inversion des valeurs qui traversent aussi l’affaire du Chevalier de La Barre. Comme la mendiante de Baudelaire, La Barre est une figure de la dissonance, du refus des normes dominantes, de la beauté ou de la pensée là où on ne l’attend pas. Tous deux – l’une par son corps exposé, l’autre par ses idées – incarnent une transgression des normes sociales et morales : là où l’ordre prétend imposer une vérité unique, ils font surgir une autre voix, dissidente, poétique ou philosophique, aussitôt marginalisée et réprimée.
Annexe 2. Analyse de la chanson « Où va-t-on ? », de La Tordue (1998) : une lecture contemporaine en écho à l’affaire du Chevalier de La Barre
Les paroles ci-après de la chanson « Où Va-t-on ? », du groupe français, La Tordue (1998), est une critique acerbe et désabusée de la société, de ses travers, de son hypocrisie et de l’indifférence générale. Elle dénonce plusieurs aspects : l’indifférence et la futilité face aux drames, la critique de l’intégrisme et de l’hypocrisie religieuse, le fatalisme et la bêtise humaine.
On se fout du tiers comme du quart
Le monde se fout du monde car
Si l’on s’arrête cinq minutes
On voit sous la cocotte-minute
Le feu à fond d’train la pression
La fin tenant à un bouton
Sur le fil de la dissuasion
Encore une belle idée béton
On fait pousser des champignons
Dans les caves de l’oncle Dom-Tom
Gentils, gentils les autochtones
Vous reprendrez bien un bout d’atome ?
[Refrain]
Où va-t-on papa
Je n’sais pas mais on y va
De qui descendons-nous maman
Pour être aussi condescendants
Où va-t-on papa
Je n’sais pas mais on y va
Comme dit mon tonton
Plus on est de cons
Plus ça s’voit .
Qu’un petit crime se commette
Là-bas à l’ombre d’une comète
Parce qu’une bande de vénusiens
Dans un bal en sont venus au main
Et aussi sec notre petite planète
Est au jus au courant du fait
Par la lorgnette des caméras
Prêtes à mater tous les coups bas
Tandis qu’en bas de chez toi
De chez vous, de chez moi
Quelqu’un tout seul de faim, de froid
Est mort en se bouffant les doigts
Des têtes à claques portant calotte
Clament à bas la capote
Pisse-froid béotiens du sexe
Qui mettent l´i.v.g. à l´index
Eux qui de la vie ne connaissent
Qu´les balivernes des livres de messe.
Un doigt de lacrima-christi
Un autre dans l´opus dei
Et si l´amour peut rendre aveugle
Il rend sourds ces fous qui beuglent
Ces onanistes consacrés
D’eux aussi il faut s´protéger
Où va-t-on papa
Je n’sais pas mais on y va
De qui descendons-nous maman
Pour être aussi condescendants
Où va-t-on papa
Je n’sais pas mais on y va
Comme dit mon tonton
Plus on est de cons
Plus ça s’voit
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Notes :
[1] Par « résistance aux normes imposées », on entend les attitudes critiques ou dissidentes face à des injonctions idéologiques, morales ou institutionnelles perçues comme dominantes. Ces normes – qu’elles relèvent de la religion, de l’État, du marché ou de la science – tendent à s’imposer comme naturelles ou universelles, en marginalisant les savoirs subalternes, les expressions alternatives et les récits minoritaires. Résister, ici, c’est refuser la standardisation des pensées, des croyances ou des comportements, au nom de la pluralité des expériences, des mémoires et des visions du monde.
[2] La « panique morale » désigne un processus par lequel des médias, leaders d’opinion ou institutions construisent une menace symbolique (une idée, un groupe, une pratique) comme une atteinte grave à l’ordre social, moral ou culturel, provoquant des réactions collectives excessives, souvent déconnectées de la réalité empirique du phénomène visé.
[3] On distingue généralement les discours climatosceptiques, qui contestent explicitement l’existence, l’ampleur ou l’origine anthropique du changement climatique, des formes plus diffuses de remise en cause du changement climatique, qui englobent des attitudes de déni passif, d’indifférence stratégique ou de minimisation, sans nécessairement s’inscrire dans un cadre idéologique structuré. Le climatoscepticisme constitue une rhétorique souvent politisée, tandis que la remise en cause peut relever d’un scepticisme ordinaire ou d’un défaut de mobilisation. Cf. Zaccai, Gemenne, Decroly (2021 : introduction, chap. 1, 5).
[4] Les platistes (ou flat-earthers) forment un mouvement contemporain remettant en cause le consensus scientifique sur la sphéricité de la Terre, en affirmant que celle-ci serait un disque plat. Cette croyance illustre un rejet plus large des institutions scientifiques et une défiance envers les autorités établies, souvent nourrie par la diffusion rapide de théories conspirationnistes sur les réseaux sociaux. Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique de « post-vérité » où les faits scientifiques sont contestés au profit d’explications alternatives fondées sur des perceptions subjectives et des mécanismes psychologiques liés à la méfiance et au besoin de sens (Byford, 2011 : 25-48 ; Douglas et al., 2017 ; Lewandowsky et al., 2017 ; Pahuus, 2024).
[5] Cf. article de Juliette Heuzebroc, « Un Français sur 10 pense que la Terre est plate », paru sur le site Internet de National Geographic, en ligne, [URL : https://www.nationalgeographic.fr/sciences/un-francais-sur-10-pense-que-la-terre-est-plate], consulté le 8 juin 2025.
[6] Terme désignant les personnes ou mouvements opposés à la vaccination, souvent en raison de doutes sur la sécurité, l’efficacité ou les motivations des campagnes vaccinales. Ce positionnement peut s’appuyer sur des croyances personnelles, des théories du complot, ou une méfiance envers les autorités sanitaires. Les antivax contribuent parfois à la propagation de fausses informations et à la défiance envers la médecine scientifique (Larson et al., 2014). Voir aussi Keck (2023) sur les régimes de vérité et les controverses vaccinales. Pour une analyse sociologique des discours antivax contemporains, lire aussi Salvadori, Vignaud (2019) dont les travaux montrent que les mouvements antivaccins, loin d’être marginaux, s’ancrent dans une défiance structurelle vis-à-vis de la science biomédicale, nourrie par des peurs, des croyances alternatives et des imaginaires complotistes ou libertaires.
[7] Personne adhérant ou diffusant des théories du complot, c’est-à-dire des explications alternatives aux événements, fondées sur l’idée qu’une élite secrète ou des forces occultes manipulent les faits pour dissimuler la « vérité ». Le complotisme s’appuie souvent sur une méfiance radicale envers les institutions officielles, les médias et la science, et peut renforcer des attitudes paranoïaques ou populistes (Douglas, Sutton, 2018). Lire aussi Taguieff (2021) qui démontre comment le complotisme nourrit la méfiance envers les institutions, les savoirs établis, et s’inscrit dans des stratégies politiques et identitaires contemporaines.
[8] Le négationnisme désigne une stratégie idéologique visant à contester ou effacer des faits établis par la recherche historique ou scientifique. Dans sa version historique, il nie des événements avérés, comme les génocides. Dans sa version scientifique, il rejette les consensus scientifiques établis, notamment en matière de climat, de vaccination ou de biodiversité. Cf. Oreskes, Conway (2010) ; Ramos, Rodrigues (2024).
[9] L’ultracrépidarianisme désigne la tendance à s’exprimer de manière péremptoire sur des sujets hors de son champ de compétence. Le terme, issu d’un proverbe latin – Sutor, ne supra crepidam – désigne une forme de surexposition publique d’opinions infondées, souvent amplifiée par les réseaux sociaux. Cf. Tchékémian (2023 : 23) ; Villain (2020).
[10] La censure ou la délégitimation de certaines recherches scientifiques est un processus consistant à discréditer ou empêcher la diffusion de résultats scientifiques, notamment dans les domaines des pandémies, de la biodiversité ou des vaccins, via des pressions politiques, de la désinformation, ou le contrôle médiatique. Ces pratiques mettent en danger l’intégrité scientifique et peuvent entraver la confiance du public. Cf. Yeager (2022) ; Battesti et al. (2018).
[11] Hirt (2022) distingue les approches postcoloniales, qui analysent les effets persistants du colonialisme dans les territoires contemporains, des perspectives décoloniales, qui contestent plus radicalement les cadres de savoir hérités et défendent des épistémologies alternatives. Cette distinction éclaire les façons dont certaines lectures critiques du fait spatial abordent les formes de domination liées au passé colonial.
[12] Dans les éditions de Tahiti Infos, du 8 juillet 2025, l’article « Conflits à l’UPF : un enseignant conteste sa suspension » rédigé par Thibaud Ségalart, puis celui du 18 juillet 2025, « Suspension maintenue pour l’enseignant-chercheur de l’UPF » rédigé par Garance Colbert, ainsi que dans mon droit de réponse, intégré dans l’édition du 23 juillet 2025, « UPF : l’enseignant suspendu exerce son droit de réponse », rédigé par Jean-Pierre Viatge, tous trois me mettent gravement en cause sans jamais m’avoir contacté afin d’avoir ma version, contrairement au code déontologique du journalisme. Or contrairement à ce que laisse entendre les intitulés, je n’ai pas fait l’objet d’une suspension disciplinaire, mais d’une mesure conservatoire exceptionnelle de 8 mois – alors que la durée maximale prévue pour les autres fonctionnaires est de 4 mois. C’est cette mesure qui a fait l’objet d’un recours devant le tribunal administratif, car elle soulevait de sérieuses questions de constitutionnalité. Cette durée disproportionnée portait atteinte à deux principes fondamentaux : l’indépendance des enseignants-chercheurs garantie par la Constitution, et l’égalité devant la loi en l’absence de toute justification objective à ce traitement plus sévère. En outre, la procédure était entachée d’irrégularités : l’administration n’a produit ni d’enquête contradictoire, ni défense argumentée ; les pièces à charge n’étaient ni signées, ni vérifiables ; des témoignages favorables ont été ignorés sans motifs. Puis, suite à la publication de mon droit de réponse, intégré dans l’édition du 23 juillet 2025, j’ai donc tenu à exprimer ma profonde réserve quant à la manière dont Tahiti Infos a encadré et commenté la publication en y ajoutant un paragraphe final qui, sous couvert d’information, induit manifestement les lecteurs en erreur. Il est indiqué dans ce complément que « la juridiction rappelle » un certain nombre d’allégations imputées à ma personne, notamment des témoignages rapportant des propos ou comportements supposés déplacés. Or, la décision rendue par le Tribunal administratif de Papeete le 17 juillet 2025 n’a en aucun cas porté sur la réalité ou la véracité de ces faits. Le tribunal n’a statué que sur la légalité de la mesure conservatoire prise à mon encontre, et non sur le fond des accusations évoquées par le journal. Outre le fait que jamais un des trois journalistes ne m’a contacté pour avoir ma version des faits, je n’ai jamais fait l’objet d’une mesure de suspension, mais d’une simple mesure conservatoire, qui a pris fin au mois de juin : j’exerçais donc pleinement mes fonctions d’enseignant-chercheur lors de la parution des trois articles de presse. Ainsi, présenter ces éléments comme des constats judiciaires est à la fois inexact et diffamatoire. Il ne s’agit pas de faits reconnus et encore moins de conclusions du tribunal administratif, mais de pièces issues de la procédure interne de l’Université de la Polynésie Française, dont le contenu – dévoilé pour porter atteinte à ma réputation – est très largement contesté par des témoignages d’étudiants en ma faveur. Il est donc particulièrement trompeur, et mal intentionné, de laisser entendre que le tribunal aurait validé ou confirmé la réalité de ces allégations ; ce qu’il n’a nullement fait d’ailleurs. En outre, je n’ai jamais été condamné par le tribunal, et la présomption d’innocence doit s’appliquer pleinement. En ajoutant, sous forme de prétendue objectivité, des éléments non tranchés par la justice, Tahiti Infos affaiblit artificiellement mon droit de réponse, et en mine la portée, au mépris de l’équilibre que cette procédure est censée garantir. Mais surtout ces trois articles violent le principe fondamental de la présomption d’innocence : aucun jugement n’a été rendu à ce jour ; l’article reprend les propos, non vérifiés de la partie adverse, comme s’ils étaient avérés ; la présentation de l’article est univoque, partiale, et clairement à charge. Je déplore que mon nom soit ainsi exposé, alors que dans d’autres affaires, y compris criminelles, l’anonymat est la règle. Enfin, je n’ai jamais été condamné ; mon engagement professionnel, mes articles et ouvrages sur et pour la Polynésie, mes actions associatives locales et le soutien de nombreux étudiants et collègues contredisent frontalement les insinuations portées contre moi. Me faire passer, sans preuve ni jugement, pour un « harceleur », un « raciste » est non seulement faux, mais
profondément injurieux. Ce type de publication contribue à fragiliser encore davantage une profession déjà bien exposée, avec des dénouements dramatiques (avec un taux de suicide 3 fois supérieur à la moyenne nationale). À l’heure où les enseignants sont de plus en plus pris pour cible, les médias ont une responsabilité particulière : celle de relayer les faits, pas des accusations non étayées.
À l’image de ce que vécut récemment notre collègue Mathias Chauchat, Professeur des universités, agrégé de droit public à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, où après huit mois de suspension conservatoire, la mesure disciplinaire à son encontre a été levée. Les conclusions de l’Inspection générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche indiquent que les propos tenus lors du conseil d’administration du 27 septembre 2024, bien que jugés maladroits, « ne peuvent être considérés comme constitutifs d’une faute disciplinaire au regard de l’incendie survenu peu avant sur le campus de Nouville ». Cf. Cochin, Coralie, « Des “propos maladroits” mais “pas de faute disciplinaire” : la suspension à l’encontre de Mathias Chauchat est levée », La 1ère – Nouvelle-Calédonie, 16 juin 2025, [URL : https://la1ere.franceinfo.fr/nouvellecaledonie/des-propos-maladroits-mais-pas-de-faute-disciplinaire-la-suspension-a-l-encontre-de-mathias-chauchat-est-levee-1595982.html, consulté le 19 juin 2025.
[13] Le mouvement des Indigènes de la République (IR), initialement lancé en 2005 par un appel public, s’est structuré en association puis en parti politique. Se revendiquant d’un antiracisme décolonial, il entend dénoncer les formes de discrimination systémiques en France, qu’il relie à l’héritage colonial de l’État. Dans une perspective critique, Fourest (2016) le qualifie de mouvement aux positions radicales, opposé à la laïcité républicaine, et l’accuse de soutenir des organisations controversées. En 2016, certaines prises de position du collectif ont suscité des signalements pour apologie du terrorisme.
[14] Le chapitre intitulé « Les Indigènes de la République », dans l’ouvrage La Tentation obscurantiste de Caroline Fourest, propose une lecture critique du collectif éponyme. L’autrice y dénonce une dérive identitaire qu’elle juge incompatible avec les principes universalistes de la République française, tout en s’inquiétant des effets d’une radicalisation du discours anticolonial au détriment de l’idéal laïque et républicain (Fourest, 2005).
[15] Le terme woke – dérivé de l’anglo-afro-américain woke, awake, awoke (« éveillé », « conscient ») – a donné naissance à ce que certains appellent le wokisme, une mouvance initialement militante, issue des luttes contre les injustices raciales et sociales, avant de se diffuser dans les sphères médiatiques, culturelles et académiques. Apparu dans les années 2010 (Pulliam-Moore, 2016), ce terme a connu une progression fulgurante en Occident (Hénin, 2025 : 89). Aujourd’hui, il désigne une idéologie fondée sur la dénonciation des systèmes d’oppression structurels – racistes, sexistes, hétéro-normés – mais aussi, selon certains auteurs, sur des usages parfois excessifs ou détournés de cette vigilance, donnant lieu à des formes de censure ou d’essentialisation identitaire (Fassin, 2024). L’essayiste Pierre Valentin (2025) décrit le wokisme comme une idéologie considérant les sociétés occidentales comme entièrement structurées par des mécanismes de domination invisibles, envers toutes les minorités – sexuelles, religieuses, ethniques – que le woke aurait pour mission de « réveiller ». Dans une perspective conservatrice, Chantal Delsol (2021 : 105) y voit une « quête éperdue des dominations cachées », orchestrée par l’usage stratégique de l’intersectionnalité, afin de désigner un coupable unique « le mâle blanc ». Si le wokisme se présente comme une quête de justice, d’autres y voient une forme de dogmatisme intellectuel, remettant en cause les fondements de l’universalisme, de la science et de l’esprit critique (Hénin et al., 2025). Loin de se limiter aux départements de sciences humaines, ce mouvement gagne désormais la médecine et les sciences dures, promouvant une « pseudo-science militante » qui, en récusant toute remise en question, fragilise le socle de références communes. Cette dérive, selon ses détracteurs, accélère le repli communautaire, la fragmentation identitaire, et le discrédit du savoir rationnel. A ce propos, je remercie chaleureusement Yves Garnier pour ses éclairages sur ce sujet.
[16] Le « dégel » du corps électoral en Nouvelle-Calédonie constitue une question juridique et politique majeure. Actuellement, ce corps est « gelé » sur le fondement de l’Accord de Nouméa (1998), dont les principes ont été constitutionnalisés par la décision du Conseil constitutionnel n°99-410 DC du 15 mars 1999. En droit international public, le maintien d’un corps électoral restreint se justifie par la reconnaissance d’un droit à l’autodétermination des peuples autochtones, en l’occurrence le peuple kanak. Toutefois, ce gel, s’il perdure au-delà de la période transitoire, entre en contradiction avec les principes constitutionnels français d’universalité et d’égalité du suffrage. Dans un avis n°407713 rendu le 7 décembre 2023, l’Assemblée générale du Conseil d’État a estimé que si la Constitution n’était pas modifiée (faute pour les forces politiques de réunir la majorité des trois cinquièmes requise par l’article 89 de la Constitution), alors le législateur organique serait fondé à élargir le corps électoral.
[17] Gérald Darmanin (ministre de l’Intérieur en 2024) a parfois dénoncé les revendications identitaires dans les Outre-mer comme des menaces à l’unité nationale, notamment lors de débats sur les symboles locaux.
[18] Marine Le Pen (présidente du Rassemblement National en 2024) a fréquemment dénoncé ce qu’elle nomme un « communautarisme » dans les territoires ultramarins et métropolitains, en soulignant la nécessité de préserver la République une et indivisible.
[19] Certaines éditorialistes comme Élisabeth Lévy (à Causeur ou Valeurs actuelles) ont critiqué les luttes mémorielles et revendications identitaires en les qualifiant de risques de division.
[20] Edenz, Salaün (2020) interrogent la portée réelle de l’assimilation scolaire dans les outre-mer français après 1946, en confrontant les discours officiels républicains à la persistance de pratiques éducatives inégalitaires en Guyane, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française. Leur étude met en évidence les tensions entre les promesses d’universalité scolaire et les réalités d’un enracinement postcolonial différencié selon les territoires.
[21] Dans une perspective politique et historique, Gonschor (2021) explore les tensions persistantes entre les revendications souverainistes portées par certains leaders polynésiens et la position de l’État français, en montrant comment les réformes institutionnelles, les flux d’aides économiques et les logiques électorales influencent les modalités concrètes de l’autonomie en Polynésie française.
[22] On ne peut s’empêcher de penser à cette expression rapportée dans les couloirs de l’université – « il y a 10 % de personnes problématiques » – attribuée à un ancien président de l’établissement, et censée expliquer les tensions internes à un proche collaborateur. Derrière cette statistique d’apparence anodine se dessinent avec désinvolture des situations de mise à l’écart, d’isolement, voire de harcèlement, touchant des collègues dont le seul tort fut parfois de poser une question, de défendre une idée divergente ou de ne pas se plier aux logiques dominantes. À l’inverse, d’autres, peu publiants, parfois médiocrement compétents mais bien intégrés dans les circuits du pouvoir local, parviennent à faire carrière par recyclage de mandats, opportunisme ou servilité pour exister dans ce « tout petit monde » (Lodge, 2006), mus parfois par la jalousie, l’amertume ou une ambition intéressée et affichée.
[23] Honoré comme symbole de la libre pensée par la Troisième République, le Chevalier de La Barre a vu sa condamnation annulée dès la Révolution française par un décret de la Convention (25 brumaire an II – 15 novembre 1793). Il n’a cependant jamais été réhabilité juridiquement au sens contemporain du terme. Sa mémoire, largement mobilisée dans les combats républicains pour la laïcité, reste marquée par une instrumentalisation idéologique ambivalente, où l’hommage civique masque parfois la complexité historique de l’affaire (Chassaigne, 1920 ; Konopnicki, 2018 ; Quantin, 2020).
[24] Cf. article « Découverte de Polynésie : les enjeux actuels », Petit Futé, 2024, en ligne, [URL : https://www.petitfute.com/p216-polynesie/decouvrir/d517-les-enjeux-actuels/], consulté le 8 juin 2025.
[25] Contrairement à Baudelaire ou Flaubert, Paul Verlaine ne fut pas poursuivi pour immoralité littéraire, mais condamné en 1873 à deux ans de prison après avoir tiré sur Rimbaud lors d’une dispute. La révélation de leur relation amoureuse pesa néanmoins dans la sévérité de la peine, dans un contexte où les sexualités dites non conformes étaient stigmatisées et assimilées à une déviance sociale. Ce poncif, bien que largement déconstruit par les sciences sociales depuis les années soixante (Goffman, 1963 ; Gagnon et al., 1967 ; McIntosh, 1968 ; Foucault,1994 [1976] ; Broqua, 2011), continue de nourrir certains discours réactionnaires, y compris dans le monde académique.

