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Un an après l’enquête Toxique de Disclose sur l’impact des essais nucléaires au Fenua, qui révélait que le nuage de Centaure avait touché la totalité des habitants de Tahiti et des Îles Sous-le-Vent, soit 110 000 personnes, une étude de l’université de Princeton, dont Disclose est partenaire, affirme qu’environ 3 000 personnes sont susceptibles d’avoir été contaminées par les retombées du tir Pallas, en 1973. Des « accidents nucléaires » qui ont été soigneusement passés sous silence par l’Etat français… tandis que le président de la Polynésie a appelé les Polynésiens, lors du colloque de l’UPF consacré au nucléaire, à « aller de l’avant », et à ne pas rester « sur des peurs et des ressentiments du passé » (lire l’article ici). Un colloque qui, rappelons-le, a d’ailleurs été boycotté par l’historien Jean-Marc Regnault, dont les recherches pourtant capitales viennent d’être remises en cause (lire l’article ici) !

« En février dernier, sur demande d’Emmanuel Macron, 35 000 documents ont été déclassifiés par l’Etat français. Ces archives concernent les essais nucléaires réalisés entre 1966 et 1996 en Polynésie française. « Je veux la vérité et la transparence avec vous », avait alors déclaré le président de la République. C’était quelques semaines après Toxique, notre enquête sur l’impact des essais nucléaires dans le Pacifique, en partenariat avec le collectif Interprt et le programme science et sécurité globale de l’université de Princeton.

Depuis, le chercheur Sébastien Philippe et son équipe de l’université de Princeton ont poursuivi leurs travaux de modélisation des retombées radioactives liées aux explosions atomiques. En suivant la même méthodologie que pour Toxique, ils se sont penchés sur le cas de deux nouveaux essais : « Sirius » (1966) et « Pallas » (1973).

En calculant la trajectoire des nuages de Sirius et Pallas sur plusieurs jours, là où le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et les autorités françaises se sont cantonnées à une projection sur 24 heures, l’équipe de Princeton a découvert deux choses : lors de l’essai Sirius, l’île de Tahiti a été fortement contaminée sans que la population ne semble avoir été informée ; près de 5 000 habitants de l’archipel des Australes sont susceptibles d’avoir été contaminés par les retombées de l’essai Pallas, en 1973. Or, les essais Sirius et Pallas n’ont jamais été considérés comme des accidents nucléaires par l’Etat français.

1966, LA PREMIÈRE CONTAMINATION DE TAHITI

Le 4 octobre 1966, à 18h15, l’armée française tire l’essai Sirius depuis une barge posée sur le lagon de Mururoa.  Selon la modélisation du nuage effectuée en laboratoire, celui-ci a frappé l’île principale de Tahiti 18 heures plus tard. Ce résultat vient donc confirmer un article récent de chercheurs internationaux, dont un membre de l’Inserm, qui stipule que le nuage de Sirius est le deuxième plus contaminant pour Tahiti. Pourtant, à notre connaissance, les habitants de l’île n’ont pas été avertis par les autorités des risques encourus.

Sirius a touché certaines zones de Tahiti plus que d’autres. La presqu’île de Taiarapu enregistre par exemple une radioactivité dans l’air dix fois supérieure à celle mesurée à Mahina, la station où sont réalisées les principales mesures du CEA. Malgré l’importance supposée de la contamination, le gouvernement français n’a jamais réévalué les doses reçues par les populations de l’île. Le nuage de Sirius a fini par se propager à travers toute la Polynésie française, des Tuamotu aux îles Marquises, sur une zone s’étendant jusqu’à 1 800 kilomètres à l’est de Tahiti. A notre connaissance, le rapport radiologique du tir Sirius n’est toujours pas libre d’accès.

Cet épisode s’ajoute à celui de l’essai Centaure réalisé huit ans plus tard, en juillet 1974. Dans le cadre de l’enquête Toxique, nous révélions en effet que le nuage de Centaure avait touché la totalité des habitants de Tahiti et des Îles Sous-le-Vent, soit 110 000 personnes. Une situation qui fut soigneusement passée sous silence par l’Etat français.

LES VICTIMES DE L’ESSAI PALLAS

En s’appuyant sur des données météorologiques correspondant à la date de l’essai Pallas, le 18 août 1973, des relevés scientifiques portant sur la taille du nuage radioactif et des archives militaires rendues publiques en 2013, l’équipe de Princeton a calculé qu’environ 5 000 habitants de l’archipel des Australes, situé à plusieurs centaines de kilomètres au sud de Papeete, ont pu être contaminés par les retombées de cet autre essai atomique.

Selon un document faisant partie des archives publiées par Disclose, les militaires s’attendaient dès le départ à ce que les retombées se dirigent vers l’archipel des Australes, au sud-ouest de Mururoa. Pourtant, à notre connaissance, les autorités françaises n’ont pas alerté les habitants pour qu’ils se mettent à l’abri. En 2006, le CEA a consacré un rapport détaillé sur six accidents nucléaires connus. L’essai Pallas n’y figure pas.

En 2021, une étude de l’Inserm avançait que la dose reçue par des mineurs de moins de 15 ans a pu atteindre 23 millisieverts (mSv) à la thyroïde, soit plus de 1 mSv sur tout le corps. Ces conclusions, en accord avec les modélisations de notre partenaire, signifient que près de 2 500 à 3 000 d’entre eux pourraient être reconnus comme victimes des essais nucléaires. De fait, ils pourraient demander réparation à l’Etat dans le cas où ils auraient développé l’une des 23 maladies radio-induites reconnues par la loi.

DE L’IODE RADIOACTIF DANS LE LAIT

En revanche, il est impossible de réévaluer en détail la contamination des adultes. Pour cause : les documents déclassifiés par Emmanuel Macron ne couvrent pas l’année du tir Pallas ni l’année 1974, qui marque la fin des essais atmosphériques.

La modélisation du nuage démontre que l’île de Tahiti a aussi été touchée par les retombées radioactives. Ce qui expliquerait pourquoi l’armée française a détecté quelques semaines après l’essai Pallas une augmentation du taux d’iode radioactif dans le lait de Tahiti. Un lait qui, selon un rapport scientifique daté d’octobre 1973, était distribué « aux enfants des écoles sous forme de lait glacé aromatisé » durant la période scolaire. »

Source : Disclose

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