Retour

Un séminaire portant sur l’usage et l’apprentissage du reo mā’ohi dans les écoles semble préfigurer, par ailleurs… la fin programmée de l’école publique !

Tahiti Infos du jeudi 15 février 2024, commentant les travaux de ce séminaire, cite la directrice, Sandra Poheroa, de l’école Erima d’Arue, qui se demande, alors qu’elle expérimente « le système », quel « genre de dispositif est mis en place pour que les enfants puissent réussir à parler le reo tahiti 50 % du temps, et le français l’autre moitié du temps, dans tous les domaines confondus ». Le journaliste, Tom Larcher, place « le tahitien dans les cœurs, mais pas dans les bouches ».

Il rappelle le constat fait par les linguistes de l’Université, Marie Salaün, Mirose Paia et Jacques Vernaudon, dans le bulletin de L’observatoire des pratiques linguistiques : « La langue d’origine est (désormais) moins perçue dans sa fonction d’outil de communication que comme une composante primordiale de l’héritage et comme marqueur d’identité ». Il cite enfin John Doom : « On peut parler de notre langue, discuter du sens des mots, on peut créer une Académie, mais si on ne parle pas le tahitien à la maison, cela ne sert pas à grand-chose ». A mon avis, tout est clairement dit concernant ce beau souci linguistique, et c’est la raison pour laquelle je relaie largement ces paroles qui font honneur à la vérité scientifique et à la qualité des auteurs. On comprend qu’on avance à tâtons et que l’expérimentation est une improvisation respectable mais hors sol, non un projet étayé.

Je me contente d’ajouter, après avoir sonné l’alarme maintes fois dans Pacific Pirates Média, à propos de la médiocrité de notre école, en écho à celle de la Métropole, classée parmi les plus inefficaces en Europe, que le mal est sévère car tous les apprentissages déclinent. Il suffit d’écouter la télé pour s’en convaincre. Langue française et reo tahiti déclinent.

Car, en effet, ne nous y trompons pas : c’est bien l’ensemble du système éducatif qui sombre dans des vocables vides de sens (« immersion », « adaptation » aux enfants, « respect » de leurs désirs, pratiques « ludiques » multiples…) alors que l’école doit tout simplement apprendre à parler, écrire, lire, compter, opérer, mémoriser, réfléchir, innover. Alors qu’elle doit simplement aider un enfant, sans le brutaliser, comme ce fut le cas, trop souvent, autrefois, à devenir un adolescent. Socialiser cet écolier, c’est clair, de manière à ce qu’il se respecte, respecte autrui, les animaux du ciel, de la terre et de l’eau, les environnements naturels et artificiels, dont les mobiliers municipaux ! L’ensemble d’un tel projet de base impliquerait l’acquisition de savoirs très précis dans nombre de disciplines, et pour ce faire, une autorité de l’Institution et non « le tu et le toi » entre des élèves et des maîtres qui doivent enseigner avec rigueur, patience et bienveillance. Or, où sont les objectifs fixés à notre école, où sont les Instructions officielles du Territoire, les orientations, les conseils méthodologiques, l’ensemble des outils de tout projet scolaire ? Sur le site « pédagogique » du ministère ? Sauf erreur de ma part, il n’y a rien. Alors, où se dirige la barque ? Et comment rassembler des moyens (découpage annuel, organisation des transports, formation des enseignants, budgets…) quand on ne sait pas où l’on va ?

On transforme des enfants en cobayes, sans le vouloir

Nous ne sommes plus, tout le monde en convient, sur une trajectoire claire, et c’est un crève-cœur, car on transforme des enfants en cobayes, sans le vouloir, dès lors que l’on ne dispose pas des moyens humains et matériels (livres, programmes et méthodes) pour leur scolarité. Après l’épreuve coloniale, on est dans celle de la décolonisation, alors que nous savons un peu ce que nous devrions éviter. C’est ce que nous vivons, comme si dans une clinique on opérait des patients sans avoir les compétences et les outils pour rattraper des erreurs éventuellement fatales. On ne doit « opérer » sur le corps ou l’esprit qu’avec prudence et parcimonie, après avoir prévu de possibles échecs. C’est une exigence absolue d’éthique, en la matière.

Or, que venons-nous d’apprendre ? Que non seulement cette école sans trajectoire fait silence sur les contenus des disciplines enseignées mais qu’on va … consulter les parents pour décider d’une nouvelle année scolaire, semblant ignorer que les attentes de ces parents seront très diverses et sans doute contradictoires, en raison de leur lieu de résidence, de travail, de moyens de déplacements, du nombre d’écoliers, de collégiens, de lycéens. Il en sortira de tout, et son contraire, mais ce genre de « consultation » justifiera, on peut le craindre, des choix déjà faits. Cette enquête piégée se fera, alors que dans le même temps les enseignants auront été « neutralisés » par des horaires allégés de trois heures, ce qui permettra aux plus astucieux de se dire « en formation continue », en plus des journées pédagogiques dont on se demande qui les anime, qu’est-ce qu’on y fait, qui intervient, pourquoi et où. Car nous savons, pour couronner le tout, que les inspecteurs, possibles formateurs, sont devenus des « animateurs », c’est-à-dire qu’ils ne forment plus, conseillent peu, ne notent guère, laissant en « liberté » des enseignants qui se débrouillent comme ils peuvent. Au total, suite au dépouillement des avis parentaux, les décideurs picoreront ce qui leur conviendra et laisseront sur le talus ce qui leur déplait ou les gêne. J’ai, dans le temps, connu cela et ce « picotage » malin de quelques attentes donne aux naïfs l’impression d’avoir participé à une réforme « démocratique ». Vous en doutez ? Regardez bien ce qui se passe pour l’agriculture, en Métropole, en ce moment !

Pour en revenir à nos moutons, soyons certains que le nouveau directeur de cabinet du ministre, M. Johnny Biret, le sait, pour avoir fait ses classes à Huahine, puis aux Tuamotu-Gambier isolées, sans communication, parfaitement conscient du fait que même si les moyens matériels s’améliorent, ce n’est pas pour autant que la qualité de la pédagogie suit. Il l’a dit, en avril 2018, sauf erreur, avec raison. Tel conseiller pédagogique engagé, dévoué, assurant des fonctions d’inspecteur n’est pas pour autant compétent pour ce type de poste. Pas plus qu’une infirmière généraliste ne peut remplacer un chirurgien, ou sa collègue spécialisée, dans un bloc opératoire. Il n’y a pas de honte à le reconnaître : que chacun fasse le métier pour lequel il a vraiment été formé et tout ira mieux. Le choix d’une idéologie ne vaut jamais compétence professionnelle. Les politiques « clientélistes » donnent partout des résultats désastreux.

Vous suspectez, chers lecteurs, une trace de colère dans mes propos ? Tant mieux, c’est vrai, car il y a des temps où il faut s’insurger sans violence physique, puisque nombre de responsables en fonction se taisent, tenus par une obligation de réserve que l’on n’a plus, à la retraite. Etre « de bon conseil », c’est ce que je tente de faire : c’est tout.

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage