En exhumant un avis de 2019 de l’Autorité polynésienne de la concurrence (APC) sur les mécanismes d’importation et de distribution que l’on croyait (ou que l’on espérait) oublié, les « experts » d’ISLE ont, lors du colloque sur la vie chère, déclenché une forme d’irrationalité autour des marges pratiquées dans le Pays. Jusqu’à croiser parfois dans le débat des chiffres fantasques.
Cet avis (n° 2019-A-02 du 19 septembre 2019) pointe du doigt des marges qui représenteraient en moyenne 44 % du prix final. Tout d’abord, la méthodologie de l’avis est largement discutable, comme je l’avais expliqué à l’époque (« Encore un avis discutable de l’APC », Tahiti Pacifique, n° 417, 4 octobre 2019, pp. 30-31). Si l’APC avait cherché en 2019 un effet médiatique – et continue clairement encore de le faire –, c’était cependant au détriment de la pleine compréhension par le public des mécanismes réels. Il est important de rappeler que ce taux de marge est calculé en brut (et inclut donc toutes les charges des entreprises, les salaires, les impôts…) et comprend plusieurs niveaux de commercialisation de la chaîne verticale : c’est donc une marge cumulée par deux, voire trois entreprises.
Ensuite, le commerce mondial a connu de sensibles bouleversements depuis la publication de l’avis : crise Covid et arrêt brutal des échanges mondiaux, désorganisation durable des circuits commerciaux à la reprise de l’activité économique, très forte inflation comme on n’en avait plus connu depuis plusieurs décennies. Il serait donc largement temps de considérer que le chiffre avancé est trop ancien pour être réellement informatif.
Mais surtout, une analyse des données disponibles auprès de l’Institut de la statistique de la Polynésie française (ISPF) montre que les marges polynésiennes du commerce de détail à dominante alimentaire (puisque c’est bien lui qui était houspillé lors du colloque), brutes comme nettes, sont proches de celles que l’on observe en Métropole. Il est vrai, cependant, que l’ISPF n’a pas été associé aux travaux préalables au colloque et a ailleurs subi une critique assez violente de la part des « experts » de Métropole, très récemment intéressés par l’économie polynésienne et donc peu au fait du travail réellement effectué par l’institut depuis tant d’années.
Malgré le manque de rigueur de l’analyse et plus encore de la communication qui l’accompagne, le message est choc et le mal est fait dans les esprits. Et on le sait, le monde actuel n’est pas avare d’exemples, il est bien difficile de faire entendre raison face aux discours démagogiques et à la désignation d’un bouc émissaire.

Dans un récent reportage de TNTV (journal télévisé du 8 avril 2025), j’ai tout de même tenté une nouvelle fois d’éveiller les consciences en rappelant que de tels propos « participe[nt] d’un fantasme complet sur les marges des commerçants où on considère à tort, très café du commerce, que les commerçants font des marges indues ». Le président du Pays, qui était invité sur le plateau, m’a fait l’honneur de me répondre en disant : « pour revenir sur un point qui a été évoqué par l’économiste, il y a la discussion du café du commerce, mais il y a aussi une réalité des chiffres qu’on a relevés. Un produit qui arrive à 17 francs dans un entrepôt et qui est revendu à 450 francs dans les rayons, il y a un petit bug ». Prenons le temps de raisonner un peu sur cet exemple de marge outrancière.
Si un produit vaut 17 francs en entrepôt à Tahiti, cela signifie qu’il s’agit de son prix après les coûts d’approche (transport, assurance…) et les droits de douane. Prenons par exemple (et ce n’est qu’un exemple), des coûts d’approche de 30 % du prix d’achat et des droits de douanes de 20 %, cela signifierait que ce produit a été acheté, mettons en Métropole, à 11 francs (9 centimes d’euros). Revendre en magasin à Tahiti un tel produit à 450 francs implique donc de réaliser une augmentation de 4 000 % du prix d’achat ! Rappelons pourtant que, pour mémoire, le coût de la vie est supérieur à Tahiti de 30,8 % par rapport à la Métropole. Pas de 4 000 %.
Par ailleurs, de quel produit parle-t-on ? Que peut-on avoir pour 11 francs en Métropole (9 centimes d’euros) ? Un lot de 5 trombones ? Une mine de crayon ? Un demi-petit beurre ? Un petit bouton de culotte ?
S’il semble donc possible de s’accorder sur le fait qu’il doit y avoir « un petit bug », il réside sans doute plus dans les chiffres eux-mêmes que dans de quelconques pratiques commerciales abusives.
Faisons néanmoins l’hypothèse que, par extraordinaire, l’exemple cité par le président du Pays ait effectivement été observé dans un magasin, que se passerait-il alors ? Croit-on réellement que les Polynésiens seraient prêts à payer 450 francs leur petit bouton de culotte ? Bien trop intelligents pour cela, ils passeraient leur chemin et le produit aux marges colossales resterait tristement sur son rayon… en n’ayant donc pas eu le moindre impact sur la vie chère.
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