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À Fare ‘Ute, l’« hébergement » dit « provisoire » pour les personnes sans domicile fixe de Papeete, ainsi que son nom le laisse supposer, va bientôt prendre fin. L’opération de survie initiée par l’Association Te Torea depuis 2020 arrive au terme des accords conclus entre l’organisme de solidarité et les services de la mairie… au bout de trois ans. La prochaine destination du terrain veut promouvoir une aire de respiration et de loisirs littoraux pour les habitants de la commune. Quelles perspectives pour les sans-abri ? Reportage… (Crédit photos : Monak)

Du provisoire à la nécessité… Fare ‘Ute, zone industrielle, frange « désolée » d’un quartier bruyant et poussiéreux du bout du monde… Rien de bien harmonieux ni de douillet : un littoral-poubelle, soumis aux courants et au laisser-aller général, jonché de détritus solides de toutes sortes, venus s’y échouer. L’horizon se barre des hangars, entrepôts, paquebots de Motu Uta… Face aux installations portuaires les plus conséquentes de Polynésie française, sur le rivage le plus cabossé, le plus défiguré et le plus déserté de la capitale, a trouvé refuge le centre d’hébergement provisoire de l’association Te Torea. Suite au confinement pendant la crise Covid, la municipalité avait réagi favorablement en mettant à disposition des nécessiteux le terrain inoccupé d’une partie de l’ancienne base militaire, en leur possession.

Le « provisoire » ne s’annule que dans la mesure où les impératifs de nécessité sont satisfaits, quand une solution viable a été concrétisée, estimerait-on. Simple logique élémentaire sur le marché du travail, comme pour le marché lui-même. Il s’agit d’humains tout de même !

Il n’en est rien : tout se vend, même les zones les plus insalubres. Manque de chance, le nombre de demandeurs de refuge augmente et les palliatifs n’ont pas été trouvés. Pas de solution proposée par les instances communales, ni par les décideurs… Pas de miracle : Noël 2023 en berne.

Te Torea, une association au nom d’oiseau

À l’instar de l’oiseau – Pluvier ou Torea –   qui séjourne en mode saisonnier, d’août à avril à Tahiti, l’association du même nom Te Torea, déployant ses ailes sur plusieurs sites de la capitale, accueille des personnes sans-abri. Mais cette variété de volatiles migrateurs peut s’installer durablement.

Il en va de même pour les humains en transit, hébergés dans la plus grosse structure de l’association, le centre d’hébergement provisoire, sis en bord de mer. 

Sauf que les humains entre eux semblent peu respectueux de leurs semblables en perpétuel transit, ces naufragés de la vie qui ont pu se poser quelque temps, un temps trop court, inférieur à une nidification…

Seront-ils obligés de retourner dans la rue ? La rue inhospitalière, moins bien aménagée qu’un terrain de loisir communal : doté, lui, de points d’eau et de sanitaires confortables, de bancs publics et d’un environnement végétal entretenu !

Un refuge pour les sans-abri, vous y croyez ?

Subventionnée à « 100 % par le Pays, via le ministère des Solidarités », Te Torea,avec sa trentaine de salariés, recueille environ plus d’une centaine de demandeurs sur ses quatre structures. Ce qui ne paraît pas anodin, sachant qu’elle ne constitue pas le plus gros organisme d’accueil sur l’île capitale, Tahiti. D’ailleurs, peut-on s’interroger sur l’importance du chiffre des personnes sans abri ? Un fléau qui ne cesse de s’amplifier sur l’île porteuse du plus large secteur économique du territoire, d’opportunités d’embauches et de variété d’entreprises. 

Une soixantaine de personnes nécessiteuses, sur près du triple de concernés, sont logées au centre d’hébergement provisoire : point stratégique, proche de toutes les administrations et sièges d’entreprise du centre-ville.  Cloisonné du reste de la ville, entouré d’un grillage, il fonctionne à l’instar d’un mini-village (moins les points de vente), assujetti à des horaires d’ouverture et de fermeture précis (04h/22h), à des règles de vie qui prennent en compte la communauté abritée.

Le pôle d’accueil, à l’image de l’ensemble, est un kiosque rudimentaire, ouvert à tous vents, histoire de faciliter la communication. Nous y rencontrons Anne, embauchée depuis 2009, responsable du fonctionnement de cette structure sur les quatre qu’administre l’association, dans différents quartiers de Papeete.

Elle peut réguler sa présence journalière en fonction de son planning hebdomadaire. Elle gère une équipe de 11 agents (équipe éducative + agents techniques) qui se relaient entre services du matin (04h30/13h) et de l’après-midi (13h/22h) ; le service est allégé durant le week-end et les jours fériés. Sans « psychoter » sur la sécurité : « l’accent est mis sur l’Humain » ; la confiance induit plus facilement les individus vers la « sortie » et met fin à leur condition difficile.

Nous sommes lundi, la matinée a commencé tôt : avec les horaires de douche dans le petit bâtiment où la patience est de mise (avec 3 cabines de douche pour 60 usagers) et le petit-déjeuner distribué sous le chapiteau-réfectoire. Ne restent que les traces du lessivage qui s’ensuit : les gamelles sont rangées et le sol des sanitaires finit de sécher.

Un centre d’hébergement n’est pas une sinécure : il impose un rythme collectif au quotidien ; pour des motifs de sûreté, des horaires draconiens d’ouverture et de fermeture, ne permettant pas de sortie nocturne après 21h. Avec la brutale explosion de demandes d’hébergement, il a fallu parer au plus pressé pour ne pas reproduire la loi de la jungle propre à la rue. La traditionnelle solidarité ayant brusquement reculé face à l’adversité et à la précarité.

Le centre suppose un règlement qui exige de chacun un sens de l’autre plus astreignant qu’en famille et une discipline 24 heures/24. Bannissant l’intrusion d’alcool à portée de main dehors, sujet à débordements, sous peine d’exclusion, il réintroduit petit à petit le « vivre ensemble en société », totalement effacé depuis longtemps chez certains (la misère a tendance à « minéraliser » les victimes et à les figer dans des comportements d’ermites).

La direction planifie les réunions d’information pour faire circuler les messages promotionnels sur les démarches de formation, d’embauche, les consignes hebdomadaires de confort, les avertissements aux manquements, les permanences de l’assistante sociale, la venue des médias, etc. Par hasard, ma visite n’a pas été annoncée… Ce qui implique méfiance et distance tout à fait légitimes, de la part des résidents.

En ce milieu de matinée, la tournée de l’infirmière est guettée par ceux qui, alités passagèrement, ne peuvent décoller du centre, à cause de l’âge, de leur état de santé, du manque d’embauche…  Les médicaments approvisionnés sont serrés bien précieusement dans les semainiers, avant la distribution adéquate soigneusement contrôlée.

Et si les employés du centre manifestent activement leur présence, les dépendances sont quasiment vides : excepté les rares qui travaillent la nuit et quelques désœuvrés, à l’image du Pays.

Un parcours tout en surprise

Au commencement de son histoire, au cours de la dernière décennie du XXe siècle, qui laissait à la marge toute une population sans emploi, suite au retour du CEP, Te Torea avait été fondée pour pallier la délinquance juvénile avec des équipes d’éducateurs de rue, chargés d’entreprendre des processus de résilience avec les jeunes.

Quelle n’a pas été la surprise pour les équipes de terrain de rencontrer un nombre conséquent d’adultes dans la rue, parfois avec des enfants en bas âge… L’association se devait d’abriter les plus démunis, et donc de modifier et d’adapter l’orientation première.

L’actuelle organisme se répartit ainsi :

1/ La plus ancienne structure (2001), le centre de jour de Mamao, abrite le siège, et dispose de locaux pour l’accueil principal et la coordination.

2/ Le centre d’hébergement d’urgence (CHU), ouvert en 2013, reçoit actuellement plus d’une trentaine d’hommes pour moins d’une demi-douzaine de femmes ; les couples étant répartis dans les structures mixtes (dortoirs hommes/dortoirs femmes), domiciliés dans les anciens entrepôts OPH de la vallée de Tīpaeru’i. L’hébergement y commence à 16h – repas du soir et petit-déjeuner compris -, pour se clore à 7h du matin où les pensionnaires qui ont des rendez-vous administratifs sont véhiculés sur le centre de Papeete pour y faire leurs démarches d’insertion professionnelle et autres.

3/ Le centre d’hébergement provisoire, à Fare ‘Ute, ouvert pendant la crise Covid le 24 octobre 2020, pour une durée déterminée, malgré le nombre croissant de demandeurs d’asile. L’hébergement ouvert H24 favorise l’élaboration d’un projet de vie, grâce aux éducateurs : de l’insertion professionnelle à la constitution du pécule indispensable pour pouvoir sortir du centre et gérer sa propre domiciliation.

4/ Le centre de jour, (ouvert en 2023) dans le même quartier, accueille les personnes sans-abri qui vivent dans la rue, pour un petit-déjeuner et pour y déposer leurs baluchons et leur carton pour dormir.

Bien sûr, l’éligibilité aux différents centres répond à certains critères dont l’âge (adulte), l’absence de domicile (depuis une semaine), le manque de ressources, ainsi qu’un entretien avec l’éducateur pour déceler motivations, circonstances de la demande ainsi que présence de traces ou de troubles mentaux, avant de procéder à l’inscription.

Car les usagers de la rue, toujours sur le qui-vive pour survivre, développent des comportements réflexes liés à la peur, à l’instabilité, à la menace… Le passage par la rue laisse des traces souvent indélébiles.

Un hébergement formateur

Accueillir momentanément les demandeurs de toit pour les remettre dans le circuit de la vie active et de l’espace sociétal, tel est le rôle des centres d’hébergement et des équipes éducatives qui y travaillent.

Pour les « hébergés », l’éducateur représente « quelqu’un vers qui se tourner » : ce qu’ils n’admettent pas facilement, par crainte ; le séjour dans la rue les privant tellement de vrais contacts, d’affection, dans ce monde parallèle où ils survivent, qu’ils doivent parfois réapprendre les codes sociaux de base… Car tout le cadre ordinaire de la vie semble avoir fui avec la dose de violence, les frustrations qu’ils ont subies : il faut réexpliquer les rouages sociaux ; même les plus élémentaires, comme la douche quotidienne quand on en a été privé pendant longtemps. La notion d’horaire précis, les repères du sommeil, du lever, des repas, de la plus banale des activités… totalement perdus.

La priorité se situe dans cette formule qu’ils semblent ignorer ou avoir oubliée : « apprendre à prendre ». Démunis, ils ne savent plus accepter… même le cadeau le plus bénin.

Les liens relationnels sont difficiles ou inexistants. Quand ils s’établissent, le projet de vie peut commencer à se construire, le pas vers la socialisation étant franchi.

« 10 % d’entre eux parviendront à sortir définitivement du circuit de la rue contre 40 % qui n’en sortiront que temporairement ; dans les îles, le retour s’effectue plus facilement en famille », nous souffle-t-on.

Travailler sur l’humain requiert de la part des éducateurs une disponibilité à toute épreuve ainsi que l’exercice constant de pouvoir mettre des distances car « imprégnés par le vécu des résidents, nous devons savoir prendre des distances ». Il faut aussi « savoir anticiper, car le conflit est latent ».

Hébergement et accompagnement : une mission paradoxale

Le lieu d’accueil remplit une mission d’accompagnement, en plus de celle de refuge : les éducateurs nous l’expliquent (Malia, Jefferson, Maurua, Sabrina en particulier…).

« Le travail de recensement, au cœur de notre activité, nous permet d’orienter le demandeur, à l’issue de l’entretien, vers l’équipe de permanence. L’historique de vie est fondamental, à savoir le parcours médical, judiciaire, purement social ou médico-social. En cas de rupture de soins, l’intégration pose des problèmes de validité. »

« L’équipe éducative s’emploie à un rôle de proximité qui ne fonctionne pas forcément avec tout le monde. Certains sont hébergés depuis 10 ans, d’autres se mobilisent pour trouver une solution, renouent avec leurs attaches familiales, parviennent à devenir autonomes et à rester stables dans leur métier ; d’autres ne réussissent pas à dépasser les circonstances de leur naufrage, ni leur isolement. Certains résidents restent fermés. D’autres ne supportent pas le régime collectif… et retourneront dans la rue. »

« L’accompagnement de chacun n’est pas tenu au résultat : nous mettons en œuvre les moyens. » La rue dévaste. Chacun tente ici de se reconstruire… du moins en partie.

« La mission de l’hébergement, c’est de les (les résidents) faire sortir de la rue » : ce qui se traduit, hors jargon professionnel, par la réintégration d’un domicile fixe, indépendant et personnel. Ce qui explique la présence d’une équipe d’éducateurs et de moniteurs. Mais pas seulement : « Se retrouver à la rue cause un certain nombre de douleurs ou de déplaisirs qui peuvent provoquer une fermeture sur soi ou un total déphasage ». « Nous les suivons individuellement », « nous tentons d’y pallier »…

« Au CHU, le bureau, comme Internet, fonctionnent dès leur arrivée (16h30), nous pouvons les guider à définir leur projet, sans les bousculer ». Car le lendemain, c’est au centre-ville, dans les administrations, que l’équipe éducative épaulera les plus inexpérimentés.

Un nid d’appoint : du dénuement à la précarité

Dans la perception des « résidents », la précarité est le maître-mot : ils savent, pour la plupart, pour ceux qui ne parviennent à décoller de ce « nid de fortune », que du jour au lendemain, ils se retrouveront dans la rue… Et c’est la grosse majorité.

Le centre d’hébergement provisoire, ouvert en catastrophe au premier confinement lors du Covid, a pris ses allures de croisière depuis, même s’il garde son apparence rudimentaire. Plus rien à voir avec les images de lits pliants – de type lit picot – au vu et au su de chacun, ouverts à tous vents, diffusées aux actualités. Chacun des « résidents hébergés » tente de se reconstruire l’intimité dont ils ont été privés quand ils séjournaient dans la rue.

La grande innovation, que ne connaissent pas les autres refuges de Tahiti : c’est un « accueil à la carte ». Les couples y sont admis, tout comme les célibataires et aménagent les limites de leur baraquement… 

Avec ses quatre « chapiteaux », reposant chacun sur trois cloisons en dur, les habitants se sont élaborés des unités de cantonnement à partir de palettes de récupération. Certains, artisans d’origine, proposeront des embellissements, offerts gracieusement à la collectivité.

Un espace utilisable pour des ateliers…  deux services de restauration (matin & soir) livrés ; « certains se plaignent de la qualité de la nourriture », mais qui sait encore si l’appétit ne se dégrade pas, en même temps que le moral !

« Le strict nécessaire plutôt réduit à son strict minimum », commente un résident ; il faut le dire et la promiscuité est le maître-mot de ce type d’hébergement : mini-cuisine, sanitaires (la patience se cultive) ; lavoirs, utilisables à heures fixes.

Quelles sont les perspectives ?

Jeune, déterminée, une dose de constance à la clé, l’actuelle directrice générale Vai-Iti-Nina Ya-Matsy, tente de combiner les différentes données d’un problème qui ne pourrait se résoudre qu’avec le temps : comment parvenir à faire diminuer le nombre de résidents potentiels dans les délais impartis par la fin du bail municipal, à Fare ‘Ute et la presque totalité des usagers à reloger ?

Les aménagements, initiés par le centre d’hébergement provisoire, comme par les résidents constituent une réelle activité concomitante : la structure met à disposition des espaces de réalisation, les usagers décorent au mieux leur espace vital ; le souci de personnaliser, de rendre fonctionnelles et d’enjoliver des structures grossières, semble concerner certains des usagers et se propager.

Au vu de l’initiative de certains, manque juste l’infrastructure de collaboration interne capable de pérenniser les réalisations qui tiennent plus de l’artisanat que du bricolage… Petits bijoux de bureautique, astuces fonctionnelles avec un matériel de récupération, entre palettes, cartons, tentures qu’il faut reconstituer et agencer, redisposer comme un véritable puzzle, tant les espaces attribués à chacun sont exigus, et après chaque « grand nettoyage au jet des chapiteaux »…

Car dans cet espace aux allures de terrain vague, les résidents ont pour priorité d’humaniser, de végétaliser leur espace, de « cultiver leur jardin » ensemble…

De telles structures d’hébergement peuvent-elles se concevoir sans réellement disposer de solutions de continuité ?

Il est vrai que le volume octroyé à chacun est prévu pour n’inciter personne à vouloir y demeurer longtemps. Mais la réalité est tout autre : vu les difficultés que cumulent chacun des demandeurs d’hébergement.  La situation s’avérerait-elle insoluble ? Bien des paramètres le démontrent.

Les sans-abri à la  mer : un casse-tête sans nom

À se demander si une partie de la population doit être sacrifiée aux privilèges d’une autre. Les possesseurs d’embarcations, les clubs de navigation bénéficieraient d’accès de loisir sans aucun problème. Les déshérités, les miséreux, eux, n’auraient qu’à prendre le large pour qu’on ne les voie plus… sans le moindre état d’âme !

Où est passée la solidarité ? D’un terrain militaire inoccupé depuis plusieurs années et concédé à la ville, qui a eu la générosité de le destiner aux personnes sans-abri durant trois ans, on passe brusquement à l’attitude de les déloger sans même prévoir de les abriter quelque part !

Ce sont une soixantaine de personnes de tous âges et de toutes conditions qui vont se retrouver dans la rue à Fare ‘Ute ! La soixantaine étant la partie émergée de l’iceberg… Eh oui  : pour environ un semestre depuis 2022, une moyenne de 1 582 démunis entrent en contact avec  les secours d’hébergement. Le chiffre ne semble pas mobiliser les décideurs municipaux qui renvoient tout ce petit monde dans la rue. Sans point d’eau, sans même un banc, sans sanitaire… En pleine saison des pluies !

Pas de soucis, les investisseurs ne craignent pas l’eau ! Ni les détenteurs de « petit kau en alu » qui pourront s’amuser sans nuage…

L’espace communal ne pourrait-il pas se partager entre les navigateurs et les naufragés ?

Petit cadeau de Noël sans doute !

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