Le 16 février 2024, le monde entier, choqué, apprit la tragique nouvelle : Alexeï Navalny, le principal opposant à Vladimir Poutine, était mort dans sa prison, au nord du cercle arctique, la colonie pénitentiaire la plus dure de toute la Russie, un ancien goulag où il avait été transféré en décembre. Retrouvez aussi en fin d’article, deux poèmes inédits à paraître prochainement dans un recueil.
Assassinat après trois ans de maltraitance, de privation, de « torture blanche », deux semaines avant l’élection présidentielle russe. Il aurait eu un accident cardiaque en rentrant de la promenade et les gardiens n’auraient pas pu le réanimer. Pourtant la télévision française montra une vidéo d’un interrogatoire qui avait eu lieu la veille de son décès ; Navalny, amaigri mais toujours offensif, répondait avec son habituelle ironie et son éternel sourire à un nouvel interrogatoire. Il ne semblait nullement malade.
Ce n’est pas le premier opposant à Poutine assassiné, la liste est longue, mais cet assassinat d’Alexeï Navalny a une résonnance particulière. Car il a choisi délibérément de braver la prison et la mort pour se dresser debout devant le tyran jusqu’au bout, pour continuer à résister depuis sa geôle. Il a révélé toute l’ignominie du régime car depuis sa prison il a continué à dénoncer les crimes du « système ». Le lendemain même de son arrestation, en février 2021, trois ans auparavant, il avait fait projeter sur les réseaux sociaux un film qui dévoilait le somptueux palais de Vladimir Poutine dont les Russes et le monde entier ignorait l’existence, obligeant ce dernier à se justifier en prétextant qu’il appartenait à un de ses amis milliardaires.
En effet, il avait su créer autour de lui un véritable réseau très organisé et avec ses amis il avait pu faire des reportages inouïs, réussissant à filmer avec des drones la résidence de Poutine, soigneusement cachée au peuple russe. Après sa tentative d’empoisonnement de 2020, il avait obtenu par ruse les aveux d’un des membres de la police secrète en se faisant passer pour l’un d’entre eux. Depuis 2013, il était devenu le principal opposant à Vladimir Poutine, après avoir obtenu presque 30 % des voix au poste de maire de Moscou Dès lors, il avait été persécuté, tantôt emprisonné, tantôt traîné en procès sous divers prétextes. Il n’avait plus pu se présenter à aucune élection alors que sa popularité grandissait. Enfin, en 2020, il avait failli succomber à une tentative d’empoisonnement et n’avait dû son salut qu’à l’intervention de son épouse et des pays occidentaux qui l’avaient transféré dans un hôpital en Allemagne.
Et à sa sortie de l’hôpital, il refusa l’asile politique que l’Allemagne et tous les pays occidentaux lui offraient. Sa décision parut insensée à beaucoup de gens. Mais Navalny savait que, de l’étranger, il n’aurait pas le même impact sur la politique russe. Il décida d’incarner l’opposition à Poutine en sachant très bien que, ce faisant, il sacrifiait non seulement sa liberté mais sa vie de façon quasi certaine. Il fut arrêté à la descente de l’avion et incarcéré et durant trois ans il subit procès sur procès, se trouvant condamné à des peines de plus en plus lourdes et envoyé dans des prisons de plus en plus horribles. Depuis ses prisons successives, il continua à faire passer des messages de résistance par le biais de ses avocats ou de partisans car lors de sa dernière incarcération il n’avait plus droit à des visites.
Au départ tenté par le nationalisme, il avait créé en décembre 2012 un parti : Le Parti du Progrès dont le programme était la lutte contre la corruption et l’avènement de la démocratie. Il avait un charisme immense et il avait su utiliser ses compétences d’avocat d’affaire et les réseaux sociaux pour organiser un véritable mouvement de résistance. Et il représentait pour beaucoup de Russes l’espoir d’une alternative à Poutine grâce à son talent et à de nombreux soutiens tant en Russie que parmi les Russes en exil.
Son corps ne fut rendu à sa maman que dix jours après le décès. Dans un premier temps, les geôliers refusèrent même de lui montrer le corps de son fils, puis lui firent du chantage pour qu’elle accepte d’enterrer son fils sans cérémonie près de la prison. Impressionnés par le courage et l’intelligence de cette mère qui leur opposa des arguments juridiques, ils finirent, au bout de dix jours, par rendre le corps sans qu’une autopsie sérieuse et contrôlée n’ait eu lieu (Navalny aurait fait une embolie). En fait, ils avaient peur que l’opinion publique ne soit trop choquée par leur refus. Et Lyudmila Navalnaya put rapporter le corps de son fils à Moscou.
Ils essayèrent encore d’empêcher que l’enterrement ne se passe en public mais ne purent refuser un office religieux (Poutine est proche de l’église orthodoxe russe) et, malgré l’interdiction de rassemblement, ils ne purent empêcher une foule de venir se recueillir sur la tombe de Navalny. Des dizaines de milliers de Russes vinrent déposer des fleurs sur sa tombe et dans les autres villes devant une photo. Navalny aura défié Poutine jusqu’au bout et ses compatriotes ont respecté son vœu : continuer la lutte même sans lui (car il avait prévu sa propre mort.) Ils continuent à fleurir sa tombe.
Sa veuve, Ioulia, réfugiée à Berlin avec leur deux enfants n’a pas pu assister à ses funérailles car elle est menacée d’arrestation, mais, elle qui l’a toujours assisté dans ses combats, « reprend le flambeau » depuis son exil.
Vladimir Poutine poussa le cynisme, lui qui n’avait jamais prononcé le nom de son opposant, à déclarer après son élection truquée à la Présidence, qu’il était triste que « Monsieur Navalny » soit mort en prison et que d’ailleurs il avait été question de le libérer en l’échangeant contre un espion russe ! Ce bruit avait couru deux jours avant la mort de Navalny dans le milieu de ses partisans ! Torture supplémentaire pour ceux qui espéraient…
La mort d’Alexeï Navalny et les événements qui ont suivi ont montré au monde entier le caractère mafieux du régime de Poutine. La police russe n’a pas pu empêcher la manifestation pacifique de soutien durant son enterrement car la foule était trop nombreuse mais enlevait les fleurs au fur et à mesure qu’elles étaient déposées et a procédé à des arrestations. Les services secrets ont même été jusqu’à calomnier Ioulia Navalnaya, lui prêtant une liaison adultère.
Mais Navalny, par son sacrifice, a aidé les Russes à vaincre leurs peurs. Son combat ne sera pas vain à long terme. On ne peut que rendre hommage à ce héros.

Deux poèmes à paraître dans un futur recueil de poèmes.
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À NAVALNY (2 MARS 2024)
« Alexeï, j’ai mal à la souffrance de ta femme, de tes enfants,
À la souffrance de ta maman venue et revenue réclamer, près du cercle polaire
Le corps émacié de son fils assassiné.
Qu’on ne voulait pas lui rendre.
Elle n’a pas supplié, elle a résisté, évoqué les lois, fait fléchir les inflexibles qui ont eu peur
De l’impopularité de leur refus à cette mère courage.
Elle a dû lutter pour obtenir un cercueil, une messe pour toi qui croyais.
Mais bravant la police et les interdits, des milliers de Russes sont venus,
Une fleur à la main
Te rendre hommage devant l’église ou sur ta tombe à Moscou
Et ils continuent chaque jour, risquant l’arrestation, voire la prison
À fleurir ta tombe.
Le 16 février une aiguille de glace a percé le cœur de Ioulia, de tes enfants, de ta maman, de ton frère, de tous ceux pour qui tu représentais l’amour ou l’espoir.
Nous tous bouleversés avons entendu l’horrible nouvelle,
Et ton nom, NAVALNY a résonné dans toute la Russie, dans toutes les démocraties.
Partout sur l’horizon nous avons vu ton regard bleu qui n’a jamais cillé, revu ton sourire,
Réentendu tes mots de mépris au tyran, aux faux juges.
La veille de ta mort encore ton sourire et ton ironie défiaient les juges, les oligarques corrompus,
Le nouveau « tsar »
Nombreux nous n’avons pas compris ton courage surhumain
Quand, à peine sorti de l’hôpital, tu as rejoint ton Pays,
Mais nous voyons maintenant la ferveur que tu as suscitée :
Le défi au tyran malgré la peur.
Alexeï, plus dangereux encore mort que vivant :
Malgré la terreur tu éveilles la résistance
Car un homme peut mourir mais pas un symbole. »
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UN HÉROS
(À Alexeï NAVALNY)
« Achille, le plus grand des héros de L’Illiade,
Déifié après sa mort,
Ne revint combattre et braver la mort que pour venger son ami Patrocle.
Et c’est pour sa gloire
Qu’il préféra une vie courte et glorieuse
À une longue vie heureuse.
Toi, Alexeï,
À peine sorti de l’hôpital,
Survivant par miracle à ton empoisonnement,
Tu pris l’avion pour Moscou.
Et c’est pour ton peuple que tu revins défier le tyran tout puissant,
C’est pour ton idéal de probité et de démocratie
Que tu acceptas la prison et une mort certaine.
C’est pour rester les pieds ancrés dans ta terre
Face au tortionnaire que tu humilias par tes révélations.
Que tu supportas stoïquement mauvais traitements, « torture blanche »,
Éloignement des tiens,
Offrant comme réponse à leurs maltraitances
Ton sourire et ton ironie.
Les Russes, Alexeï savent ce qu’ils te doivent
Leurs bulletins de vote ne sont pas les papiers qui seront bourrés dans les urnes mais les œillets rouges
Déposés sur ta tombe
Rouges comme le sang, rouge comme la révolte.
Alexeï tu n’as pas vaincu la mort mais tu as vaincu la peur ! »

