L’évangélisation, en Polynésie comme ailleurs, procède d’une rencontre inégale, avec ou sans force armée. L’évêque sud-africain Desmond Tutu l’illustra par cette formule : « Nous avions les terres et les missionnaires avaient la Bible. Ils nous ont dit « prions ». Quand nous avons ouvert les yeux, nous avions la Bible et eux avaient les terres. »

Trois termes clés se sont affirmés progressivement comme essentiels pour la société polynésienne d’hier et d’aujourd’hui : évangélisation, colonisation, civilisation. Une domination morale et religieuse symétrique de la domination politique et économique. Au nom du progrès, de la civilisation, missionnaires et colonisateurs en sont venus hier à un partage des tâches et on assiste aujourd’hui encore à des prises de position des églises et des hommes politiques qui aggravent les risques de confusion entre croyance et politique.
Le 28 juillet 1595 a lieu la première messe catholique aux îles Marquises. « L’adelantado(1) descend à terre avec son épouse et la plupart des gens pour assister à la première messe pendant laquelle les Indiens restèrent à genoux, attentifs et pacifiques »(2) Quarante-deux jours plus tôt, quatre navires espagnols commandés par Alvaro de Mendaña avaient quitté le Pérou pour les îles Salomon afin d’y établir une colonie.
Quand le 21 juillet Mendaña aperçoit une île haute, il pense être arrivé à destination. Mais quand ses navires approchent de la côte, il ne reconnaît pas les îles Salomon. Sa flotte jette l’ancre à Tahuata, dans la baie de Vaitahu qu’il nomme Madre de Dios. Il donne à l’archipel le nom de Marquesas de Mendoza pour montrer sa gratitude au vice-roi du Pérou qui a financé son expédition.
Après la messe, Mendaña regagne son navire et y demeure. Se produisent alors des escarmouches entre marins et indigènes. Cette première escale d’un navire européen aux Marquises se solde ainsi par plusieurs dizaines de morts. Le 5 août 1595, les Espagnols repartent en direction des îles Salomon.

Le 4 août 1838, l’Amiral Dupetit-Thouars pose, lui aussi, le pied dans la baie de Vaitahu. Cette date marque le début de la colonisation avec l’annexion des Marquises par la France qui sera parachevée en 1842. A bord de son navire : trois missionnaires catholiques de la congrégation de Picpus…
Dupetit-Thouars avait théorisé la politique de points d’appui nécessaires pour garantir la sécurité du commerce français. A ses yeux, les Marquises comptaient parmi les terres à conquérir face à la puissance rivale, la Grande-Bretagne. Il favorisa la diffusion du catholicisme par les frères Picpuciens qui s’étaient déjà installés aux Gambier. Le plus emblématique d’entre eux, le père Laval, y avait débarqué avec deux autres missionnaires. Leur emprise va être telle qu’ils feront édifier sur Mangareva, – à quel prix (3) – une colossale cathédrale en pierre de corail !
L’archipel des Marquises est rapidement délaissé par Dupetit-Thouars au profit de Tahiti qui s’avère plus abordable et stratégique. Le 9 septembre 1842, Tahiti devient un Protectorat français.
L’évangélisation de ces îles, qui débute avant leur colonisation, est d’abord le fait des missionnaires protestants de la London Missionary Society (LMS) qui se répandent vers l’ouest dans le Pacifique Sud à partir des îles de la Société. D’autres missions protestantes britanniques œuvrent également en Océanie et, devant cette activité foisonnante, l’Église catholique romaine réagit. En 1825, le pape Léon XII confie à la congrégation des Sacré-Cœurs de Jésus et de Marie (appelée aussi congrégation des Sacré-Cœurs de Picpus) la tâche d’évangéliser l’est du Pacifique, spécialement Hawaii, puis les îles Gambier et les îles Marquises dans les années 1830. Les pères picpuciens et maristes entrent alors en concurrence avec les missionnaires protestants et avec ceux des églises américaines mormone et adventiste quand la reine Pomaré IV (1813-1877) doit accepter le protectorat français à Tahiti.
Les missionnaires protestants de la London Missionary Society y avaient accosté dès 1797. Les marins anglais permirent d’élever la chefferie des Pomare, qui dominait le point de mouillage des navires, au-dessus des autres clans.
Les relations s’envenimèrent entre les autorités françaises et la reine Pomare IV. Après un conflit armé de deux ans, la Reine fut rétablie sur le trône, le contrôle du pays passant aux mains des Gouverneurs français. Le processus de colonisation se poursuivit avec l’annexion du royaume Pomare le 29 juin 1880. Il sera élargi avec celle des Iles Sous-le-Vent définitivement intégrées au domaine colonial français en 1897, et celle des Australes en 1901 pour former les Établissements français d’Océanie (EFO).
Excepté un nombre réduit de Polynésiens victimes des « négriers » du Pérou et de La Réunion pour aller y exploiter le guano et la canne à sucre, la Polynésie n’a pas subi l’esclavage (aboli en 1848). Elle n’a pas, non plus, été une colonie de peuplement comme la Nouvelle-Calédonie. Elle a néanmoins dû affronter de terribles agressions telles que les épidémies et l’alcoolisme. La population marquisienne, par exemple, a bien failli disparaître. Fin 1863, il ne restait qu’un peu plus de 9 000 Marquisiens sur environ 100 000 estimés en 1800 !
L’évangélisation : la colonisation sans nom
Les missionnaires ont imposé un cadre autant religieux que social. Tout missionnaire connait l’importance de la christianisation par l’école. Ainsi, pendant des décennies, l’enseignement reposa sur les internats de la Mission. Un autre domaine dans lequel le missionnaire est actif est celui de l’agriculture qui permet de lutter contre l’apparente oisiveté des Polynésiens. L’habitat dispersé est abandonné au profit de villages, centrés sur l’église dont la cloche invite aux offices religieux et ponctue le labeur désormais régulier de la population.
Deux évêques ont marqué l’histoire du catholicisme en Polynésie : Mgr Dordillon (1808-1888) et Mgr Le Cléac’h (1915-2012). Lire le dossier paru dans Pacific Pirates : Inscription des Iles Marquises au patrimoine mondial de l’UNESCO : un label prometteur ?
Le premier fut le fondateur du Code qui porte son nom. Le second fut à l’origine du « réveil culturel marquisien » dans les années 1970. Mgr Le Cléac’h parvint à délier les langues et à ouvrir la mémoire d’une population soumise.
Outre les maladies, l’alcool et le mal de vivre, l’une des plus dures épreuves fut le Code Dordillon qui soumit les Polynésiens à des interdits régissant tous les aspects de la vie. Il entra en vigueur en 1863. En voici quelques extraits : « II est défendu de battre le tambour à la manière païenne… Les chants païens et indécents sont défendus… II est défendu de s’oindre d’huile de coco, de porter des colliers de fruits de pandanus et des habits couverts d’odeurs… le tatouage est défendu…».
« Tel est-il le message évangélique du christianisme ? Détruire la raison d’être du passé d’un peuple en lui insinuant la honte du passé… L’Evangile de la honte du passé, voilà le message chrétien qui a profondément motivé l’ignorance des Tahitiens de leur passé ! » (Henri Hiro)
Plusieurs auteurs tahitiens ont écrit sur les bouleversements issus de l’évangélisation et de la colonisation. Des ouvrages sans concessions sur une identité en perdition, comme L’Ile des rêves écrasés de Chantal Spitz ou Mutismes de Titaua Peu. Est aussi dénoncée la domination qui oppose le « petit peuple » à l’élite, comme dans Le Bambou noir de Jean-Marc Pambrun. Une élite « demie » se trouve aujourd’hui à la tête du pouvoir politique. Moins métissés, les Chinois détiennent un pouvoir économique conséquent, particulièrement dans le commerce de gros et l’importation.
Pour rappel, voici ce qu’écrivait Paul Gauguin au début du XXe siècle lorsqu’il exhortait les Marquisiens à ne pas payer l’impôt. « Ce n’est pas juste d’imposer un « impôt vicinal » aux misérables habitants d’une petite île où l’Etat n’a pas construit un mètre de routes, de sentiers ou de voies, et où dès qu’on sort d’Atuona, on affronte de partout une forêt abrupte et dense ».
Tahiti vaut bien une messe
Désorganiser la société traditionnelle à travers ses dieux, c’était remettre en cause un système social polynésien hiérarchisé où les chefs (Arii) disposaient d’un pouvoir divin et sacré. A l’arrivée des Européens, Oro était le plus grand dieu du panthéon polynésien. Dieu de la fertilité, il devint dieu de la guerre à cause des conflits quasi permanents qu’il entraînait entre tribus. L’édifice sociétal dominé par Oro s’écroula avec une rapidité surprenante au profit du monothéisme chrétien. Les chefs pouvaient avoir un certain intérêt à aller dans le sens des missionnaires. C’est ainsi qu’un code de lois, le Code de 1819, vit le jour, connu aussi sous le nom de Code Pomare.
Comme le remarquait l’artiste tahitien John Mairai, « quand Pomare a compris que le monde allait changer et pensait que ses propres dieux l’avaient abandonné, il a demandé aux missionnaires de l’aider à constituer un code de lois : le code Pomare. C’était un visionnaire, car il savait que cela lui donnerait la possibilité d’unifier son royaume. Les missionnaires souhaitaient une monarchie constitutionnelle comme en Angleterre plus démocratique, mais Pomare a refusé ; il voulait garder la main mise sur son royaume. La plupart des chefs ont adopté ensuite le Code de 1819 et ont accepté les nouvelles règles. Il était alors interdit de travailler le dimanche ou bien de se tatouer, par exemple. C’était quasiment une théocratie avec les missionnaires qui étaient des législateurs aidant les chefs à constituer leur façon de gouverner ».
Une économie coloniale
Une économie de rente se met en place dès la seconde moitié du XIXe siècle. Les cocoteraies se multiplient, notamment aux Iles Sous-le-Vent, aux Marquises et aux Tuamotu. La nacre est l’autre produit d’exportation. Suite à la chute des cours, l’aquaculture perlière la remplace à la fin des années 1960 aux Tuamuotu-Gambier connaissant une période euphorique dans les années 90 suivie d’une longue crise. L’exploitation du phosphate à Makatea (Tuamotu) est le troisième pilier de cette économie coloniale. La Compagnie française des phosphates d’Océanie, fondée en 1908, y obtient une concession et une ville de près de 3 000 habitants sort de terre. L’exploitation s’arrête en 1966 avec l’épuisement du gisement.
Si l’arrêt de l’exploitation du phosphate passe presque inaperçu, c’est qu’au même moment, s’installe le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). Pendant 30 ans, la Polynésie française, en tant que site d’essais nucléaires, devient l’avant-poste stratégique de la France. Le CEP réoriente les activités économiques car les Polynésiens délaissent les activités traditionnelles pour y travailler. Il produit une croissance sans réel développement, entraînant des bouleversements sociaux, économiques, environnementaux et sanitaires.
Le statut de colonie perdura jusqu’à la Quatrième République qui institua les Territoires d’Outre-mer en 1946… Le changement d’appellation changea-t-il la donne ? C’est l’objet de débats engagés entre ceux qui s’accommodent de la présence française et ceux qui la contestent malgré un statut de Collectivité territoriale et une autonomie renforcée à plusieurs reprises depuis 1977.

Un territoire dont le but essentiel est de préserver les intérêts de la France
Le colonisateur n’a-t-il considéré que ses intérêts sans tenir compte de la volonté des populations d’origine, lors de l’installation du CEP ? La dissuasion nucléaire était, et reste, la base de la politique de défense de la France.
Faisant peu de cas des protestations diplomatiques internationales suscitées, notamment par les Etats riverains du Pacifique, la France a utilisé des méthodes abruptes compensées par une prospérité factice apportée à la Polynésie grâce aux énormes investissements du Centre d’études du Pacifique. Elle a ainsi contribué au développement du Pays tout en freinant le mouvement vers l’autonomie aussi longtemps que le contrôle absolu des îles a été nécessaire au programme nucléaire français. Ce n’est que lors de l’arrêt complet des essais, en 1996, qu’elle a renforcé l’autonomie de la Polynésie française en opérant de nouveaux transferts de compétences.
L’occidentalisation des mœurs des Tahitiens
Dans le tome 2 de son livre Des Tahitiens, des Français : Essai sur l’assimilation culturelle en situation coloniale consentie, l’ethnologue Bruno Saura constate que « Les Tahitiens commencent malgré eux à ressembler à des Français… C’est original, parce qu’il y a très peu de « peuples autochtones » encore dans les restes de l’empire français. Il y a Wallis et Futuna, la Nouvelle-Calédonie et Tahiti. Pour le reste, aux Amériques ou dans l’océan Indien, il n’y a pas de peuple autochtone. Les gens sont des descendants d’esclaves qui sont arrivés avec le colonisateur. Et ils ont toujours eu un rapport avec le colonisateur… »
A la question posée « L’uniformisation des mœurs « à l’occidentale » et surtout « à la française » des Tahitiens menace-t-elle la culture ou l’identité polynésienne ? » (Tahiti Infos, 15 novembre 2021), Bruno Saura répond : « Non, parce que le colon c’est celui qui achète la terre et qui installe un domaine colonial. Après, on peut être colon au XXIe siècle et ce n’est pas la même chose qu’au XIXe siècle. Je ne pense pas que tous les Français métropolitains qui vivent en Polynésie soient des colons. Maintenant, ils viennent dans une « colonie » où le système administratif et commercial est calqué sur le mode de vie de la Métropole. » Un mode de vie proche de celui de la Métropole donc, mais à quel prix !
La vie chère est-elle le résultat du colonialisme ?
Les échanges commerciaux en Polynésie française et plus généralement dans les Outre-mer sont caractérisés par une dépendance quasi-totale aux importations.
Ils sont largement assurés par les importations en porte-conteneurs en provenance majoritairement de la Métropole (terme utilisé sans arrière-pensée colonialiste malgré l’amendement remplaçant le terme « métropole » par celui de « Hexagone », NDLR). A ce fait, s’ajoutent : une capacité de production faible en particulier à cause de la géographie et du marché local restreint ; une dépendance financière élevée à la Métropole, sans compter les menaces globales comme le changement climatique, la dépendance aux ressources énergétiques, le pillage des ressources marines…
Cette organisation des importations est-elle héritée de l’époque coloniale ? A Cette question, on pourrait répondre oui pour la plupart des Outre-mer car pendant des siècles, une monoculture (canne à sucre, bananes…) et l’achat de produits manufacturés en France ont été imposés par la Métropole.
Ces dernières semaines, la Martinique est le théâtre de manifestations contre la vie chère avec des violences qui ont entrainé l’envoi de Compagnies de CRS par la Métropole en guise de première réponse. Les dernières discussions portaient sur la suppression de la TVA sur certains produits avec le risque, comme pour les PPN en Polynésie française de voir les prix des autres produits augmenter pour compenser le manque à gagner des distributeurs. A un degré bien supérieur, les émeutes sanglantes de Nouvelle-Calédonie, à la suite du changement annoncé du mode de scrutin électoral, ont conduit à l’envoi de la force publique et à quelques milliards pour financer la reconstruction et pour l’avenir du Caillou car le nickel néo-calédonien n’est pas aussi compétitif pour permettre un rebond économique…
La réponse à la question La vie chère est-elle le résultat du colonialisme ? est plus nuancée pour la Polynésie. Même si comme aux Antilles, l’économie locale est aux mains de quelques-uns, elle n’est pas aux mains des descendants des anciens colonisateurs. Néanmoins, on peut considérer que l’implantation du CEP a conduit un très grand nombre de Polynésiens à délaisser les cultures vivrières au profit d’un emploi beaucoup plus rémunérateur.
Autre constat : en Polynésie, la consommation de légumes a diminué depuis plusieurs décennies au profit des produits animaux et des produits gras et sucrés. Ces nouveaux régimes alimentaires s’appuient sur des modes de consommation plus occidentaux, en particulier les produits ultra-transformés, qui délaissent les produits traditionnels.
Le taux d’obésité en Polynésie française est de plus de 40 %. A l’obésité s’ajoute la prévalence du diabète qui est bien supérieure en Polynésie qu’en Métropole et on ne peut que déplorer le nombre important de décès dus au Covid en raison des pathologies annexes dont souffrent les Polynésiens.
Des inégalités notables existent aussi en matière de dépenses publiques pour les infrastructures de base (transport, assainissement, logement, numérique, subventions au titre de la continuité territoriale…) par rapport à d’autres territoires français comme la Corse, par exemple. L’aide de l’Etat équivaut tout de même à 30 % du PIB de la Polynésie française avec plus de 200 milliards de francs en 2023 alors que « la Polynésie française ne contribue pas » (Emmanuel Macron lors de son voyage en Polynésie – Eté 2022).
L’Etat et le Pays n’ont pas résolu les véritables problèmes sociaux avec une économie polynésienne peu compétitive qui, en dehors du tourisme, a peu de ressources propres. Ce constat crée à la fois de la dépendance et du ressentiment. Ainsi, à l’issue des législatives de juin 2024, les Outre-mer ont envoyé 18 députés de gauche gonfler les rangs de la Nupes à l’Assemblée nationale.
La Polynésie française est dotée de dispositifs spécifiques qui ont pour conséquence le renforcement des inégalités sociales, du fait de trois raisons majeures : la concentration de la distribution commerciale, l’absence d’impôts sur le revenu des personnes physiques, des taxes douanières et indirectes qui pèsent lourdement sur le budget des ménages les plus modestes. D’autre part, on constate l’absence d’allocations chômage et de RSA. Le revenu moyen est ainsi inférieur à celui de la Métropole, malgré un coût de la vie supérieur d’environ 40 % !
A cela s’ajoutent une classe politique dirigeante dont le seul but semble être de maintenir ses privilèges et ceux des grandes familles polynésiennes, le clientélisme, la corruption pointée du doigt dans une récente enquête de l’organisation non gouvernementale Transparency International.
Autant d’éléments qui entraînent une volonté de « dégagisme ».
Références chrétiennes dans les discours politiques
L’influence du christianisme reste fondamentale dans tous les aspects de la vie quotidienne. Une balade dominicale suffit pour s’en convaincre avec des offices religieux qui se succèdent au rythme du ‘ukulele et des hīmene. Dans l’intimité des foyers, on récite le bénédicité avant le repas. Les compétitions sportives commencent par une prière, ainsi que les sessions de l’assemblée territoriale !
Durant l’été 2022, Edouard Fritch, le président de la Polynésie française, proposait une Journée de prière pour lutter contre la propagation du Covid…
Le 25 octobre 2024, Gaston Flosse annonçant la création de son nouveau parti politique, le Taho’e Tatou, a recouru à la Bible en s’auto-adjugeant le titre de « bon pasteur ».
« Celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte… est un voleur et un bandit. Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis… moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance » (Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean).

La Religion : un acteur omniprésent dans la vie quotidienne et dans la société polynésienne
Si d’un côté, l’Eglise catholique avec le Père Christophe est active sur le terrain de de la pauvreté et des sans abri, les autres héritiers des missionnaires, telle l’Eglise protestante mā’ohi (EPM), sont, dans un registre plus politique, devenus les porte-étendards de l’identité polynésienne d’avant le christianisme, la revendiquant. Elle s’oppose ainsi à des projets immobiliers qui menaceraient l’intégrité du fenua ou réclamant, réclame des études indépendantes sur les effets des essais nucléaires dans le Pacifique. Lire Pacific Pirates Média d’octobre 2023 : Nouveau gouvernement en Polynésie française : l’identité mā’ohi avant tout
Récemment, les représentants de l’EPM ont même fait le déplacement à New York et à Genève pour soutenir le droit à l’autodétermination du peuple polynésien auprès des instances de l’ONU (voir encadré en fin d’article).
Ceux-ci ont dû certainement se sentir visés par le discours d’Éric Spitz, Haut-commissaire de la République en Polynésie française. Lors de la dernière journée des Nations Unies à Tarahoi, il a renvoyé les religieux « à la sphère privée de la croyance » alors que le président de l’assemblée de la Polynésie française, Tony Géros, a choisi de revenir sur « les droits fondamentaux des peuples autochtones ».
« Les religieux n’ont pas à parler au nom des peuples, encore moins au nom des États » (Éric Spitz, Haut-commissaire de la République en Polynésie française)
———
L’arrivée de l’Evangile : une reconstruction mémorielle associant Christianisme et identité océanienne
En 1977, la Polynésie accède à une autonomie institutionnelle. En quête d’un jour de fête susceptible de rassembler en plus du 14 juillet, le jour de « commémoration de l’arrivée de l’Evangile à Tahiti le 5 mars 1797 » est retenu suivant l’idée que l’unité des habitants découle de leur appartenance au christianisme, religion de la paix.
Les Polynésiens sont restés fidèles à l’héritage des premières missions. Environ la moitié d’entre eux se réclame de l’Eglise protestante et près d’un tiers de l’Eglise catholique. Les mormons rassembleraient aujourd’hui 7 % de la population, le reste des adeptes se partageant entre l’Eglise adventiste du 7e Jour, les Pentecôtistes et les Témoins de Jéhovah. Les « sans-Eglise » représenteraient à peine 5 % de la population.
———
« Être moderne, c’est suivre Jésus et faire du business »
Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle). Peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser ? Tel est le titre de l’ouvrage qu’a fait paraître l’anthropologue Maurice Godelier. Cet essai qui compte parmi les ouvrages majeurs parus en 2023 (lire Pacific Pirates Média d’août 2024) dresse un bilan sans concessions de la colonisation et de la post-colonisation.
Maurice Godelier a travaillé et vécu à partir de 1967 en Papouasie, faisant son terrain parmi les Baruya, l’une des tribus récemment découvertes alors. Vingt ans plus tard, alors qu’il quittait le pays, une délégation des Baruya est venue le voir, lui demandant d’écrire leurs noms sur un cahier afin qu’ils puissent être baptisés et puissent porter leur nouveau nom chrétien. Quand il leur a demandé pourquoi ils voulaient changer de nom, ils lui ont répondu que c’était pour être modernes.
Il relate n’avoir jamais oublié la réponse pleine de bon sens lui a été faite par un jeune qui avait travaillé en ville : « Être moderne, Maurice, c’est suivre Jésus et faire du business ».
Sa réponse constitue une formidable synthèse de quelques-uns des principaux apports de l’Occident au monde : le capitalisme, qui est la forme d’économie marchande la plus développée qui ait existé dans le monde et un certain rapport à la religion… « Non, les ex-colonisés n’oublient pas les brutalités perpétrées par les agents de l’impérialisme occidental, ils n’oublient ni les répressions, ni les justifications mensongères consistant à légitimer les violences sous prétexte d’apporter aux colonisés la vraie religion ou encore les valeurs de la civilisation ».
République française ou Empire français ? Peu importe… La France et la Polynésie se trouvent aujourd’hui à la croisée des chemins. Il s’agit avant tout pour l’État comme pour le Pays qui sont à la gouverne de ne pas naviguer avec une vision dogmatique mais de définir un cap précis après avoir établi une stratégie planifiée et partagée.
Reste à savoir qui est le pēperu qui barre le va’a polynésien…

———
ONU : la Polynésie sur la liste des peuples à décoloniser de l’ONU
Lire Pacific Pirates de juin 2023 : Le Tavini à la barre : cap sur un référendum d’autodétermination
En inscrivant de nouveau en 2013 la Polynésie sur la liste des peuples à décoloniser (elle en avait été retirée en 1947), l’ONU affirme « le droit inaliénable de la population de la Polynésie française à l’autodétermination et à l’indépendance » demandant ainsi au gouvernement français de faciliter et d’accélérer la mise en place d’un référendum d’autodétermination par lequel la population polynésienne pourrait à terme se prononcer en faveur de l’indépendance.
Dans les instances internationales, la France a toujours nié posséder sur son territoire des minorités et des peuples autochtones. Ainsi, en 2007, la France a bien signé la Déclaration des Nations Unies des droits des peuples autochtones, mais elle exclut que celle-ci puisse s’appliquer sur son territoire.
Notes :
(1) Le Roi d’Espagne accordait à une personne le titre d’Adelantado des terres qu’il découvrirait
(2) Journal de Pedro Fernandez de Quirós, chef-pilote de l’expédition qui sera le premier Européen à découvrir les Tuamotu et le Vanuatu en 1606
(3) Le prix à payer consista en l’épuisement des ressources naturelles et le dépérissement de la population
