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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 122 de mars 1958. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Si l’Islande a ses geysers dont les eaux tumultueuses après s’être élevées à de très hautes distances retombent sur elles-mêmes pour se terminer par une superbe girandole ; si le Canada a pu attirer de nombreux curieux aux bords de ses cataractes, dont la plus merveilleuse a été tant de fois chantée et décrite sous le nom de Cataracte ou mieux de Saut du Niagara, Tahiti, cette perle jetée comme par hasard au milieu d’un vaste océan, renferme également une curiosité, moins connue peut-être, mais digne d’exciter le plus vif intérêt des voyageurs moins avides de connaître les phénomènes actuels que d’étudier les causes qui les ont produits ; il s’agit du lac de Vaihiria.

La Reine ayant fixé son départ pour le lac à 7 heures, nous fîmes diligence, pour être des premiers au rendez-vous. Aussi à 6 heures et demie, perdions-nous de vue les dernières cases de Mataiea.

On suit fort peu de temps la route, on disparaît tout aussitôt dans un sentier tortueux où la marche est rendue difficile par les nombreuses racines qui font saillie au dehors, et nécessitent l’attention continuelle du voyageur.

Nous entrâmes bientôt dans le vallon, et le bruit du torrent nous annonça l’approche du sacrifice à accomplir ; il s’agit de se vêtir le plus à la légère et de se disposer à passer 67 fois la même rivière, dont les eaux resserrées entre deux montagnes, décrivent une foule de zigzags qu’il est préférable d’éviter. Ce chiffre 67, bien que l’expression de la réalité ne doive point effrayer ceux qui désirent voir l’un des curieux résultats de dislocation de l’écorce solide du globe.

Le cours d’eau est rapide mais il est peu profond et à la température extérieure de 28 à 30°, on ne redoute plus de transition brusque, la sensation qu’on éprouve est au contraire fort agréable. Joignez à cela un sentier complètement ombragé qui vous dérobe le ciel, le bruit continuel des galets roulés par le torrent, le plus vif désir de rencontrer la rivière pour diminuer d’autant le nombre de fois à franchir, la joie des femmes, les cris des enfants, tout est réuni pour donner de l’attrait à une course que l’on appréhende quand on ne l’a point faite mais qu’on recommence toujours avec plaisir.

Le vallon semblait plus étroit, les eaux roulaient avec plus de fracas, sans cependant augmenter de profondeur, lorsque la vue d’un arbre, dénudé de son écorce, fut le signal de la halte : nous étions alors à moitié route. Cette dernière partie nous effrayait davantage car lorsqu’il n’y aurait plus de rivières à passer, il nous resterait encore plus de 400 mètres de montagne à gravir et Dieu sait quelle montagne.

Bientôt les rochers isolés devinrent plus fréquents, nous n’osions cependant pas nous plaindre, à la vue d’enfants, à peine âgés de 7 à 8 ans, qui, comme autant de petits chimpanzés, sautillaient avec la même aisance que s’ils eussent été sur une voie ferrée. Deux ou trois cascades, descendant d’une montagne voisine, laissaient voir au loin deux vastes sillons rubanés, de couleur blanche, sur lesquels les rayons du soleil se réflétaient, pour faire jaillir des milliers de gouttelettes irisées et chatoyantes, simulant autant de brillants d’une riche parure, et retombaient sous forme d’une abondante rosée.

Un certain mouvement de la foule indique que la montagne seule nous reste à franchir. C’est un spectacle des plus curieux. L’enthousiasme est à son comble : hommes, femmes et enfants se disputent le passage, c’est à qui montera le plus vite à l’assaut. Le sentier difficile et abrupt, est uniquement l’ouvrage de la nature et ressemble à ce qu’elle enfanta lors de ses cataclysmes : aussi n’est-il pas rare, après quelques minutes d’ascension, de rencontrer un bloc de plusieurs mètres cubes, qui semble avoir roulé du sommet de la montagne et auquel il faut se cramponner, sans s’inquiéter un instant si les genoux et les mains ont été donnés à l’homme pour un tel usage.

À près de 300 mètres de hauteur, à droite du sentier, dans les flancs du ravin, on aperçoit une vaste excavation surplombée à l’avant par une forte portion de rocher, de telle sorte que les pierres lancées au fond de la voûte retombent avec fracas, et pendant sept secondes environ, ne rencontrent aucun obstacle. J’appelai, mais en vain, mon compagnon de route pour jouir de l’aspect de ce nouveau cratère, je le vis revenir pâle et défiguré, il s’était évanoui de fatigue et avait recouvré complètement ses sens en avalant à longs traits l’eau d’un coco qu’une Tahitienne amie s’était empressée de lui offrir.

Notre guide nous apprit qu’à une époque fort ancienne, lors des guerres fréquentes entre les différents chefs de l’île, cette caverne servait aux vainqueurs pour y précipiter les vaincus, après leur avoir préalablement coupé les oreilles.

À notre arrivée au lac, de nombreux Indiens nous avaient précédés, pour construire une vaste case, destinée à la Reine de Borabora. En peu d’instants chaque Tahitien s’est mis à l’œuvre : qui à faire le feu, qui à passer le lac à la nage sur des troncs de feïs [fē’ī] pour aller explorer la colline voisine et rechercher des vivres pour la journée ; la cime des cocotiers est bientôt couverte d’indigènes armés de haches et les feuilles détachées volent de tous côtés.

Le plateau sur lequel nous étions appartient à la montagne que nous venions de gravir, son élévation est de 400 et quelques mètres, les Indiens le nomment Terai-Otupu. L’observateur placé de façon à considérer le lac tout en tournant le dos au ravin a, à sa droite, une montagne que les indigènes appellent Poutara. Sa végétation n’a rien de remarquable, sa base est séparée du lac par un étroit sentier. En continuant toujours de droite à gauche, la seconde montagne est l’Oruaa. Lors des grandes pluies deux sillons tracés dans les flancs de la montagne déversent sous forme de cascade leur trop plein dans le lac. La troisième montagne est l’Aaioro qui est surmonté d’un pic appartenant au Tuuera ; une énorme vallée sépare cette montagne de la suivante appelée Paaroa. Enfin la dernière placée à gauche de d’observateur est désignée sous le nom de Vahite.

L’espace compris entre toutes ces montagnes a la forme d’un vaste entonnoir et sert à retenir les eaux du lac de Tahiti. Sur l’escarpement de l’un des bords, tout près d’une petite roche qui semble insignifiante, se trouve l’orifice d’un canal servant de déversoir au trop plein du lac, dont les eaux se rendent ainsi à la mer, au dire de nombreux Indiens qui assurent avoir trouvé à la plage les objets jetés dans le lac : de telle sorte que lors des fortes crues, par suite de pluies torrentielles qui tombent des montagnes voisines, le lac de Vaihiria est un lac dans toute l’acceptation du mot et n’est plus comme aujourd’hui un vaste étang dont les eaux verdâtres, sans écoulement, atteignent à peine la base d’un petit monticule assez verdoyant d’où l’on domine presque toutes les parties saillantes du voisinage.

Trois heures avaient suffi pour faire d’un lieu agreste un site des plus riants. Plus de douze cases de différente grandeur et de formes les plus bizarres avaient été élevées comme par enchantement. Quelques instants plus tard, un déjeuner confortable faisait oublier à chacun qu’il était à plusieurs cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

Pendant toute la journée les himénés [hīmene] n’ont pas cessé de se faire entendre. Aussi, à l’exemple de la Reine qui nous avait offert de prendre place à ses côtés, nous nous étendîmes sur des lits de feuilles sèches et dans un demi-sommeil, les yeux tournés vers le lac, nous pûmes repasser en nous-mêmes les événements de la journée tout surpris de nous trouver à une pareille fête, qui avait pour nous le mérite et le charme de l’imprévu et de la nouveauté.

À la tombée de la nuit, toute la suite de la Reine a changé de nom en souvenir de l’excursion au lac. Tel homme a pris le nom d’une montagne voisine, telle femme celui du lac lui-même, etc… Cet usage peut plaire aux Indiens en leur rappelant les moments de plaisir mais ces minces avantages ne sauraient compenser les nombreux inconvénients qui peuvent en résulter.

La Reine fatiguée de l’excursion voulut passer la nuit à Vaihiria et ne descendre de la montagne que le lendemain. Le plaisir et le charme des himénés [hīmene], l’aspect étrange d’un panorama aussi varié qui se déroule à la lueur blafarde des vacillantes veilleuses, ne sauraient détruire le sentiment pénible que fait naître une rosée froide et pénétrante qui vous glace.

Si pendant une semblable excursion, on a éprouvé quelques sentiments de fatigue, ils sont vite oubliés au retour, tandis que les souvenirs de ce que l’on a vu, soigneusement recueillis, doivent former un agréable feuillet du livre de l’existence humaine, où dans les moments d’ennui on est très heureux de jeter un coup d’œil afin de détruire par une lecture amusante d’un passé plein de charmes, la sombre monotonie du présent souvent fort triste.

A. Barion


Texte : Société des Études Océaniennes


 

 

Précision : la rédaction de PPM a conservé la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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