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Le gouvernement s’intéresse à raison au vapotage (et pas seulement au tabac) depuis assez longtemps. En janvier 2024, un arrêté visant à suspendre la vente des produits de vapotage de plus de 20 mg de nicotine par millilitre avait été publié au JOPF. Mais depuis deux mois, les choses se sont accélérées pour aboutir à une interdiction totale de vapoter. S’il reste à voir comment la juridiction administrative appréhendera le dispositif, il est intéressant de se pencher sur la manière dont cette interdiction s’est imposée et sur ce qu’on peut en attendre au point de vue de l’analyse économique.

Lutte contre le tabagisme et développement du vapotage

Dans un contexte où l’on observe un relatif recul de la consommation de tabac au plan mondial[1], alors que la proportion de fumeurs a plutôt tendance à se maintenir en Polynésie française[2], se trouvait fin août au programme des travaux de l’Assemblé de la Polynésie française (APF) l’étude d’un projet de loi du pays relative à la lutte contre le tabagisme. L’enquête Ea Piahi – Santé jeune 2024 ayant mis en évidence que quatre jeunes sur sept ont déjà essayé la cigarette électronique (p. 94 s.), le texte soumis à l’APF s’intéressait légitimement au vapotage. Cette pratique soulève en effet nombre d’interrogations dont le risque de dépendance à la nicotine et les problèmes de santé spécifiques à la pratique du vapotage, dont l’appréhension s’inscrit dans la recherche du contrôle des dépenses de santé et les difficultés de financement de la protection sociale généralisée (PSG).

Le texte prévoyait ainsi d’interdire les « puff » (ces vapoteuses à usage unique, colorées et aux arômes sucrés, très attractives pour les jeunes[3]), la vente des produits de vapotage aux mineurs, ou par des professionnels non agréés, les liquides trop dosés en nicotine, les arômes trop attirants pour les plus jeunes, la promotion ou la publicité… Il instaurait globalement un cadre réglementaire proche de celui du tabac pour la « vape » et ses dérivés.

Au-delà de la question de la dépendance que peut créer la e-cigarette et de l’éventuelle porte d’entrée vers le tabac qu’elle pourrait constituer, toutes les études menées montrent que vapoter n’est pas bon pour la santé. L’OMS recommande donc d’empêcher son usage chez les non-fumeurs et les mineurs, sans toutefois demander son interdiction totale compte tenu de son rôle potentiel dans la réduction du tabagisme chez les adultes déjà dépendants.

Une prohibition portée par le climat de peur lié à l’ice

Lors de la discussion du projet de loi, il semble que le gouvernement ait été « pris de court » (Radio 1, 29 août 2025) par une représentante de l’opposition, qui a déposé un amendement pour interdire purement et simplement l’importation et la distribution des appareils et produits de vapotage. L’amendement a été très majoritairement suivi par les représentants de l’APF, y compris ceux de la majorité gouvernementale. Seules cinq voix contre se sont élevées.

La justification du dépôt de cet amendement tient au fait que certains jeunes détourneraient l’usage des vapoteuses pour y fumer de la drogue, qu’il s’agisse d’huile de cannabis, mais aussi et surtout de méthamphétamine (également appelée « ice » ou « sana » en Polynésie). Un argument qui avait déjà été avancé par le maire de Teva I Uta lorsqu’il avait pris un arrêté municipal interdisant à compter du 12 août 2025 le vapotage dans tous les lieux publics de la commune. La réunion du maire avec la Fédération de lutte contre les drogues et la toxicomanie, le 7 août précédent, avait déjà fait remonter cette utilisation dévoyée des vapoteuses dans la consommation d’ice (Polynésie 1ère, 12 août 2025).

Mais cette réunion elle-même ne faisait que transmettre l’information préalablement issue du témoignage d’un éducateur de Maha’ena qui avait incriminé cette utilisation des cigarettes électroniques dans la consommation d’ice et ses conséquences violentes ayant conduit à l’annulation le 30 juillet 2025 des finales du Heiva i Hitia’a o te Ra prévues à Papeno’o, après la soudaine arrivée d’une importante bande de jeunes manifestement sous l’empire de substances – alcool et drogue – et hors de contrôle (Polynésie 1ère, 2 août 2025).

Cette scène de violence n’était malheureusement pas la première. L’ice ravage la société et les familles polynésiennes. Les témoignages poignants se succèdent ; les drames aussi. Le président du Pays indiquait voilà quelques mois qu’on dénombrerait 30 000 consommateurs d’ice actuellement, contre 10 000 il y a quelques années (Polynésie 1ère, 24 février 2025). Un chiffre qui bat en brèche l’idée d’une consommation liée à des situations de marginalisation. Une étude menée de février à août 2024 par le cabinet Kairos Consulting à la demande du gouvernement montre d’ailleurs que seuls 11% des consommateurs d’ice sont sans emploi (TNTV, 5 mars 2025). Les conséquences sociales et sanitaires sont terribles : violences domestiques, pertes d’emploi, ruptures familiales, vols et délinquance. Le 6 septembre 2025, une marche contre l’ice a réuni à Papeete 6 500 personnes, une mobilisation rare à Tahiti (TNTV, 6 septembre 2025).

Les effets économiques de l’interdiction

L’ampleur de la consommation d’ice et la peur collective qu’elle suscite a conduit à cette extrême rigueur d’une interdiction totale de la cigarette électronique souhaitée à terme. Si on peut comprendre le symbole politique fort qui est derrière cette décision, et qui affiche une détermination de fermer toutes les portes d’entrée vers l’addiction, on dit également souvent que la peur est mauvaise conseillère. Alors qu’en est-il ici ? Qu’attendre du point de vue économique de cette mesure inattendue ?

Bien entendu, les professionnels du secteur se sont rapidement exprimés, mécontents. Ils « fulminent » (Radio 1, 31 août 2025) d’autant plus que de longues discussions avaient été menées avec le ministre de la santé depuis un an et qu’il n’en ressortait pas une menace d’interdiction. On pourra toujours ignorer cette grogne des vendeurs en arguant que le jeu (de la santé publique) en valait bien la chandelle. « Considérons l’humain plutôt que l’argent » a ainsi déclaré un représentant (de la majorité) à l’Assemblée.

Mais en matière d’économie, les signaux envoyés au marché sont importants. Ces importateurs, ces distributeurs, se sont lancés dans une activité qui était parfaitement légale. Ils ont conçu leurs projets et leurs investissements en s’inscrivant dans un temps long, nécessaire à la rentabilité de leurs entreprises. Changer les règles du jour au lendemain – et sans respecter les concertations préalables – envoie comme signal qu’une telle situation pourrait bien se reproduire ailleurs, que la stabilité réglementaire ou politique, nécessaire au dynamisme des investissements, n’est peut-être pas aussi assurée qu’on aurait pu le croire. Les répercussions, à ce titre, pourraient donc bien dépasser le seul marché de la « vape ».

Les mécontents ne sont pas seulement les entreprises, qui vont perdre des « profits », mais ce sont aussi les consommateurs, qui perdront en « utilité ». Autant de « bien-être » (welfare), qui disparaît avec une moindre efficacité des échanges, selon la terminologie de la science économique, et qui peuvent alimenter la méfiance, notamment à l’égard des autorités sanitaires. Dans un monde post-Covid où les complotistes ont acquis une place importante, c’est un effet à ne pas négliger. L’acceptabilité sociale des réglementations, d’une manière générale, joue un rôle non négligeable sur le fonctionnement des démocraties.

On sait à cet égard que les interdictions incomprises, ou vécues comme injustes, ne sont pas respectées. L’Histoire en multiplie les exemples et celui de la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis de 1920 à 1933 n’en est pas le moindre. Le risque de marché noir, de contrebande, avec son cortège de délinquance ou de criminalité n’est jamais très loin.

La santé est-elle vraiment passée avant les profits ?

Selon la conception de chacun, on pourra toujours considérer que la perte d’argent n’est rien par rapport à la santé, ou pire encore par rapport à la vie humaine. Les économistes s’essaient pourtant régulièrement à une « valorisation » de la vie humaine. S’il s’agit d’un mécanisme complexe et souvent incompris, il a cependant son utilité dans certaines situations assurantielles ou de choix publics. S’agissant du sujet qui nous occupe, toutes les études s’accordent à dire que le vapotage est mauvais pour la santé, mais que son impact est moindre que celui du tabac. Certaines études estiment même jusqu’à 95% de réduction de risques par rapport à la cigarette classique[4].

D’un point de vue strictement sanitaire, le vapotage ne devrait donc pas être pratiqué à long terme, mais il peut être intéressant comme moyen de sevrage tabagique, au même titre que d’autres substituts nicotiniques plus anciens sur le marché, comme les gommes à mâcher ou les patchs. Le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), tout en recommandant bien évidemment la vigilance, reconnaît un potentiel d’aide bénéfique[5]. L’interdiction des vapoteuses risque donc, pour certains anciens fumeurs de cigarette, de déclencher un retour aux vieilles habitudes dont la nocivité extrême n’est pas discutée. Cela risque également de freiner l’arrêt de la cigarette en transformant les volontés des repentants en velléités. Le chef du service de pneumologie du centre hospitalier de Polynésie française (CHPF) s’en est ému (TNTV, 1er septembre 2025), tandis que des inquiétudes similaires s’étaient déjà fait entendre en métropole dans le cadre de l’opportunité d’une taxe sur le vapotage (France 3 Occitanie, 23 octobre 2024).

Si une commercialisation devait se poursuivre malgré l’interdiction (marché noir), on risquerait aussi de perdre un contrôle qualité et de voir consommer des produits plus nocifs encore. De même, les effets de la « vape » en matière de tabagisme passif sont sans doute positifs. Or, si le tabac est responsable de plus de 7 millions de morts chaque année sur la planète, 1,6 million de ces décès seraient des non-fumeurs, involontairement exposés à la fumée du tabac, selon les estimations fournies par l’OMS[6].

Tout en gardant en tête la réelle nocivité des vapoteuses (par rapport à ne pas fumer du tout) et l’insuffisance de preuves scientifiques concernant leurs effets de long terme, l’interdiction totale reste donc, de manière communément partagée, considérée comme une mesure extrême pouvant avoir des effets pervers.

Quels enseignements tirer de cet épisode ?

Le caractère soudain (brutal ?) de la mesure soulève des interrogations d’ordre juridique. Si les professionnels du secteur ont promis de saisir la juridiction administrative, le Haut-commissaire a lui-même envisagé cette possibilité, de même qu’il a indiqué être en lien avec le maire de Teva I Uta pour son arrêté municipal dont nous avons fait état plus haut (Radio 1, 10 septembre 2025). Il est en effet probable que le Conseil d’Etat trouve à redire quant au caractère proportionné de la mesure, eu égard à l’atteinte aux libertés individuelles et au commerce qu’elle représente. N’oublions pas que les « vrais » produits du tabac continuent à être distribués.

De façon plus générale, cet épisode soulève une question universelle : jusqu’où un gouvernement peut-il aller pour protéger la santé publique, au risque de restreindre la liberté individuelle et le commerce ? L’Assemblée semble avoir tranché, mais sans doute sous le coup de « la surenchère et l’émotion », comme la dit un des rares représentants à ne pas avoir voté le texte (Radio 1, 29 août 2025). Jusqu’où un pouvoir démocratique peut-il faire le « bonheur » de ses administrés malgré eux ? Comment définir la frontière entre le souhaitable et l’arbitraire ?

Joseph Stiglitz, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 2001, raconte dans son livre Principes d’économie moderne (De Boeck Université, 2ème édition, 2000, p. 279), une intéressante anecdote qu’il semble opportun de rappeler ici.

A l’été 1990, le Congrès américain a mené des auditions pour étudier la nécessité d’imposer en avion des sièges spéciaux pour les enfants en bas âge, comme on le fait pour les voitures. L’administration fédérale de l’aviation (FFA ou Federal Aviation Administration) reconnaissait que cela permettrait de sauver la vie d’un enfant tous les dix ans. D’un autre côté, non seulement il aurait fallu pour les parents supporter le coût de tels sièges, mais il aurait surtout fallu acheter le billet correspondant (alors que jusqu’à deux ans, les bébés peuvent voyager gratuitement sur les genoux de leurs parents). On voit bien que l’on pourrait là aussi opposer en première lecture l’humain et l’argent, mais il faut pousser plus loin l’analyse. La FAA a ainsi estimé que, du fait de ces coûts supplémentaires, une famille sur cinq renoncerait à son voyage ou préfèrerait utiliser sa voiture. Il en résulterait alors une augmentation du trafic automobile qui, sur la même période de dix ans, entraînerait des accidents routiers supplémentaires causant la mort de 9 personnes, 52 blessés graves et 2 300 blessés légers.

Joseph Stiglitz conclut : « Même si l’on estime que sauver la vie d’un enfant n’a pas de prix, on ne doit pas se limiter au seul marché qui a été réglementé. (…) Exiger des sièges de sécurité (…) en avion provoquera de façon presque certaine un nombre plus important de morts sur les routes ». Les bonnes intentions (et il est certain que les représentants de l’APF n’en manquaient pas) ne font malheureusement pas toujours les bonnes réglementations. Le texte nouvellement voté interdit une pratique, le vapotage, parce qu’elle a été dévoyée par une extrême minorité d’utilisateurs. Mais si on devait faire de ce choix un dogme généralisé, il faudrait alors interdire la plupart des objets que nous utilisons dans notre vie courante.


Notes :

[1] Selon l’Organisation mondiale de la santé, un adulte sur cinq fumait en 2022, tandis que c’était un adulte sur trois en 2000 (https://www.who.int/news/item/16-01-2024-tobacco-use-declines-despite-tobacco-industry-efforts-to-jeopardize-progress/?utm_source=chatgpt.com).

[2] Selon le rapport sur le projet de loi du pays relative à la lutte contre le tabagisme déposé à l’APF le 8 juillet 2025 (p. 2), la Polynésie française comptait 37% de fumeurs en 2019, contre 36% en 1995.

[3] La distinction entre « puff » et cigarette électronique tend cependant à s’estomper, certains distributeurs proposant dorénavant des « puffs rechargeables ».

[4] Voir le rapport de Public Health England (PHE) d’août 2015, qui s’appuie sur une revue d’experts, une compilation d’études et des comparaisons d’exposition à des substances toxiques connues dans la fumée de cigarette par rapport à l’aérosol de vapotage (http://www.gov.uk/government/news/e-cigarettes-around-95-less-harmful-than-tobacco-estimates-landmark-review). Ces résultats sont cependant contestés, notamment en raison du manque de données à long terme et de la méthodologie employée, qui n’est pas basée sur une mesure directe (http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(15)00042-2/fulltext).

[5] Avis du HCSP relatif aux bénéfices-risques de la cigarette électronique ou e-cigarette étendus en population générale du 22 février 2016.

[6] https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/tobacco

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