Si vous passez par Punaauia, arrêtez-vous au petit cimetière de la Pointe des Pêcheurs et saluez la dépouille de Jean-Charles Bouloc (25 novembre 1930-7 mars 2014), qui repose devant l’océan Pacifique, poursuivant, de la vague au volcan, ses itinéraires de la terre, dans l’infini de son regard bleu, pour la recréation des choses.

Car le propre des créateurs est de saisir les bribes de ce monde pour trouver l’harmonie d’un univers qui nous déroute et nous déborde. Ainsi, le peintre a su recomposer les végétaux, les animaux, les objets et les êtres, pour leur donner à vivre, ensemble, entre l’azur et l’eau, en déroulant un fil d’Ariane, avec l’écho des coquillages, la chair des fruits, une souplesse végétale, la modeste menuiserie des fare de chez nous, la transparence des voilages, les broderies diaphanes, les poissons translucides qu’une fillette-fée conduit, cerfs-volants éveillés, vers les pâturages du ciel et pour l’éternité.
Ne vous y trompez pas ! Seul un regard d’enfant peut créer ce miracle de la transmutation des choses. Un enfant, ou un dieu, ou le peintre-poète.
Un tel défi d’artiste, confirmant le refus récurrent de se soumettre aux conventions de la vie quotidienne et à l’ordre établi, fut le chemin de vie de Bouloc. Ils sont très peu nombreux ceux qui assument, sans déroger, leurs convictions et leurs choix esthétiques. Un enseignant-poète, pour l’instant oublié, René Guy Cadou, disait, à l’égard de lui-même : « Et j’étais déjà si mauvais poète que je ne savais pas aller jusqu’au bout ». Ce qui ne fut pas le cas de Jean-Charles qui refusa de vivre dans le confort des métropoles tapageuses.
Un bref rappel de son itinéraire de grand nomade prouve qu’il répondit à l’injonction de Nietzsche : « Il faut vivre dangereusement ».
De la Méditerranée à l’Afrique, en passant par le Moyen Orient et l’Asie, ce peintre « aux semelles de vent », cousin d’Henri Monfreid, de Romain Gary, de Rimbaud, choisit de parcourir les contrées d’aventure, où chaque pas pouvait être de trop. Certains, les mieux armés, franchissaient les épreuves. D’autres sombraient, engloutis par les sables, dilués par les pluies diluviennes, les savanes ou la forêt. Qui a vécu les temps troublés des empires coloniaux finissants, les soubresauts des tout nouveaux pays en recherche d’identités, a côtoyé les violences, les mirages, un quotidien, souvent tragique, de latérite et de fertilités. Vivre cela ne fut pas sans conséquence sur le peintre, si tant est que son art et sa vie sont bien les deux versants d’une seule réalité. Bouloc, témoin direct, saura construire un univers intime, puisqu’on ne peut changer en profondeur ni les autres, ni l’environnement. L’art est, à l’évidence, faute de mieux, le lieu privilégié de la recréation d’un habitat de soi-même.
Le monde est là, pour le temps d’un clin d’œil, comme seul héritage. Il n’y a pas d’autre issue que de tenter de lui donner une forme acceptable, en sélectionnant les regards, les visages, les couleurs et les formes, pour affronter notre précarité. Bouloc rassemble ces visages, et ces corps entrevus, avec leurs blessures diverses, leurs scarifications identitaires, leurs significations mystérieuses, les multiples couleurs des vêtements d’usage où chaque élément est le signe d’une sagesse qui globalise l’utile, le beau, le sacré. On ne tresse pas n’importe quoi n’importe comment pour n’importe qui. Le lien, la rupture, la séparation, la superposition, la clôture, l’ouverture, sont lourds de sens. Jean Charles recompose ces divers éléments dans le clair du regard. Ainsi, les portraits balisent sa route et il peint des visages d’amis, tel celui de Francis Sanford, par exemple. Mais, derrière cette peinture de facture classique, se dessine la nécessaire mise en ordre du bric-à-brac du quotidien, des hétérogénéités, des éléments contradictoires. Le temps d’une synthèse est venu.
Un des derniers grands peintres de Tahiti

C’est un regard énigmatique, dans un visage venu d’ailleurs, qui soulève le voile et qui ouvre un chemin vers la grâce. Bouloc questionne, à satiété, un portrait de petite fille, comme une liturgie sans cesse déclinée, s’interroge, et nous interpelle, sur le mystère d’un regard d’enfant grave, de douceur insondable, de silence profond, de candeur calme. Et c’est autour de ce prodige que peuvent désormais s’ordonner toutes choses. La vie est là, pour inspirer, sous les doigts de Bouloc, mille figures de lumières et de beauté. La chevelure se fait chemin floral de voie lactée, le sommeil devient songe, l’étal, jardin, le faré, atelier qui protège les essences des planches, les tressages savants, lieu enchanté d’un équilibre entre l’ouvert et le fermé, la fertilité, le fossile, l’accouchement du coquillage, la germination du bambou, la broderie ou la dentelle qui voisinent avec la natte, et encore, et toujours, ce regard fixe et grave, y compris si, dans telle encoignure, on aperçoit tel truculent rappel d’ accouplement discret. Pour un tel maelstrom, on imaginerait des orphéons de feux et flammes. Il n’en est rien. Bouloc ne se départit jamais d’une discrétion peu commune. Cet être de finesse et de silence ordonne un univers de teintes douces, juxtaposées avec patience, de minutieuses broderies, des transparences, qui ne sont pas sans rappeler le climat des peintres de Hollande. Et cependant, Jean Charles ne traque pas le clair-obscur. Il dévoile cette clarté d’aubier sous l’écorce des choses. Ne cherchez pas d’où viennent les rayons lumineux : tout diffuse son clair secret. De même pour la recherche éventuelle du point de fuite, impératif conventionnel, autrefois incontournable, des œuvres de facture classique. Chaque objet tient en lui, son « point de fuite ». Néanmoins, les tableaux de Bouloc recèlent quantité d’héritages. Les constructions qui organisent l’espace de la toile révèlent des réseaux de fils détendus, des gestes souples, des maillages infimes, des couleurs tendres qui ne cèdent en rien au sentimentalisme ou à la mièvrerie. Mais d’aborder, d’emblée, l’œuvre d’art, avec les « outils » de l’analyse n’est pas, me semble-t-il, la meilleure approche souhaitable. Il faut se mettre, tout d’abord, devant la toile pour recevoir, en plein visage, cette ultime clarté qui apaise et couronne toute vie de vacarmes. Et s’en trouver éventuellement bouleversé.

Si vous passez à Punaauia, n’oubliez pas le petit cimetière de la Pointe des Pêcheurs. Un des derniers grands peintres de Tahiti y repose, vous y attend pour une brève écoute du ressac, une touche de simple silence, un brin de la beauté des choses.
