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Portrait d’un écrivain engagé et d’un artiste inspiré, dont de nombreux textes restent d’actualité en ce qui concerne la critique sociale mais aussi l’évocation de l’identité mā’ohi.Crédit photos : DR – Merci à la famille de Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun pour son aimable autorisation

Cet article et ceux qui suivront sont dédiés à VAITE, son épouse bien-aimée et à leurs deux filles HINATEA et TE RAURI MOANA que j’eus le plaisir de compter parmi mes élèves et bien sûr à la mémoire de Jean-Marc qui me fit l’honneur de m’accorder son amitié et sa confiance. Avec toute mon affection pour eux tous et la certitude qu’il va continuer à vivre dans nos mémoires et dans ses œuvres qui, bientôt, nous l’espérons, seront de nouveau disponibles.

PREMIÈRE PARTIE : présupposés d’après L’ALLÉGORIE DE LA NATTE et LA FONDATION DU MARAE et échos de HUNA, secrets de famille, recueil de nouvelles et du roman Le BAMBOU NOIR.

Un ou plusieurs autres articles suivront dans un autre numéro de PPM.

BRÈVE BIOGRAPHIE

Je conseille vivement la lecture de l’article très documenté de Daniel MARGUERON dans le numéro 1 de la revue annuelle CONFLUENCES OCÉANES (Association TᾹPARAU).

Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN naquit le 22 décembre 1953 à Paris d’un père très engagé dans le renouveau culturel polynésien, Eugène PAMBRUN et d’une mère passionnée par les civilisations anciennes, originaire de Bretagne et d’Ariège.                           

Après un bac B passé au Lycée Paul Gauguin de Papeete en 1975, il fit de brillantes études d’anthropologie à Paris mais aussi en histoire de l’art et archéologie mention ethnologie. Dès 1979, il travailla pour le Musée de Tahiti et des îles, puis pour le service des traditions du Centre polynésien des sciences humaines, il y occupa diverses activités dont celle de Directeur du département des traditions du Centre polynésien des sciences humaines entre 1983 et 1992. Il en fut limogé à cause de ses prises de position politiques et jusqu’en 1998 exerça différentes fonctions et activités : consultant patenté, chef du service de la culture à la mairie de Faa’a avant d’être réintégré dans l’administration en tant que conseiller technique chargé de la culture auprès du Gouvernement puis de devenir Directeur de la Maison de la Culture entre 1998 et 2000, poste dont (comme Henri HIRO en son temps) il démissionna en 2000 pour cause de désaccord avec son ministre de tutelle après avoir rendu un hommage à Henri HIRO en mars 2000.

Entre 2000 et 2005, il fut, comme il l’écrit lui-même, « écrivain, artiste et parent au foyer ». Il fut aussi pendant ce temps pigiste et correcteur du mensuel d’opposition Tahiti Pacifique Magazine dirigé par Alex du Prel.

En 2005 et jusqu’à son décès prématuré le 12 février 2011, il occupa le poste de Directeur du Musée de Tahiti et des îles.

Parallèlement ; il intervient en tant que chercheur dans des colloques et donna des cours d’ethnologie et de sociologie dans divers organismes et, sans avoir terminé sa thèse d’anthropologie, publia en 2010 L’Ile aux anthropologues (éditions Le Manuscrit) dans lequel il formule une critique de l’anthropologie polynésienne en tant que « mā’ohi et anthropologue ».

En ce qui concerne ses activités artistiques, Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN eut des activités comme dessinateur et graphiste (il illustra plusieurs de ses œuvres et exposa des dessins à l’encre de Chine à Paris, puis à Papeete), il était excellent guitariste, mais son domaine de prédilection est l’écriture et surtout la littérature depuis sa première œuvre L’Allégorie de la natte (1993) et La Fondation du Marae (1998) mais surtout entre 2000 et son décès. Il s’illustra dans tous les genres littéraires : poésie, théâtre, essais, légendes, nouvelles et roman, biographies. Quand il était Directeur de la Maison de la Culture, il fut l’auteur d’un film Pour un soir à Vaiete et s’impliqua dans le théâtre en tant que metteur en scène et même comédien.

Sa vie fut une vie d’engagement totale en faveur de sa culture et d’idéaux politiques indépendantistes et anticapitalistes. Dès ses années d’étudiant, il devint président des étudiants de Tahiti (1976-1978), fonction dont il démissionna en 1978 pour fonder le « Comité Opuhara » afin de sensibiliser l’opinion locale et métropolitaine à propos du procès des auteurs de la mutinerie de la prison de Nuutania à Faa’a, :  le procès de « Toto Tupuna » (cet engagement lui fit perdre sa bourse d’étudiant). Il fut secrétaire confédéral de la CSIP en 1984, en 1992 président de l’association Ia Ora Te Natura (1991-1997), il s’engagea très fortement en faveur de l’association Ia ora o Nu’uroa, qui s’opposait à la construction d’un hôtel aux dimensions pharaoniques sur un site culturel nommé Rivnac (ce qui lui valut son licenciement). Il fut, un temps, également président de la Ligue des Droits de l’Homme.

Dès le numéro 2 de la revue Littérama’ohi (décembre 2002), il y participa, publiant de temps à autre des contributions diverses.

Des projets interrompus par la maladie : Jean-Marc Pambrun devait racheter les éditions Le Motu (l’accord était signé avec Emmanuel Deschamps) lorsque la révélation de sa maladie l’empêcha de souscrire un emprunt bancaire. Il avait comme projet de développer la publication d’écrits bilingues (tahitien, français) de créer un lieu d’échanges littéraires. Il travaillait sur un projet de roman historique consacré en partie à Opuhara.

La maladie, prise en charge tardivement, l’emporta, hélas, le 12 février 2011 et son enterrement eut lieu sur son terrain de Moorea à Maharepa le 20 février après le rapatriement du corps. Le rituel funéraire traditionnel fut assuré par Sonny Walker. Étaient présents la famille et les amis, les politiques se firent discrets à la demande de la famille. Jean-Marc était revenu à sa terre, à ses traditions, et comme le raconte Daniel Margueron dans son article récent paru en avril 2022 dans la revue Confluences Océanes, l’artiste peintre ’A’āmu (qui réalisa un magnifique portrait de Jean-Marc peu avant son décès) remarqua au moment où l’on jetait les dernières pelletées de terre un scolopendre gris qui sortait de la terre. L’homme allait le tuer lorsque Vaite, la femme de Jean-Marc s’écria « ‘Aita ». Le veri (« scolopendre ») est le tāura (« animal totem ») de la famille. Comme dans la « La Légende du scolopendre de la Mer sacrée » mais sans être d’abord blessé, l’animal symbolique fut sauvé de la mort et repartit sous terre.

Est attendue maintenant la rediffusion et/ou la réédition des œuvres de Jean-Marc qui sont actuellement introuvables en librairie.

COURTE BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE (concernant les principaux textes littéraires publiés)

TEXTES « FONDATEURS »

L’Allégorie de la natte ou Le Tahu’a- parau-tumu-fenua dans son temps texte bilingue : Te Pe’ue Ia Hipahipahia aore ra Te Tahu’a- parau-tumu-fenua i roto i te roaraa o te tau, 1993

La Fondation du Marae : La Légende du scolopendre de la Mer sacrée (1998)

PAMPHLET :                                                                                                                                                                 

Le Sale Petit Prince (1995)

POÉSIE

Te Ata MauC’est une terre mā’ohi :photographies de Michel CHANSIN, textes de Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN, (éditions Au Vent des îles, 2001)

– De nombreux textes publiés dans la revue Te Fare Tauhiti Nui :  Numéros 15, 17, 18, 20, 21, 22, 23 et repris dans le recueil Les Voies de la tradition (éditions Le Manuscrit, 2008)

Poème : L’Écorché in Littérama’ohi 2 (décembre 2002)

POÈME MYTHIQUE ILLUSTRÉ

– La Naissance de Havai’i, Te Ti-pu-ra’a ‘o Havai’i Réécriture poétique bilingue du mythe de la création du monde illustré par Jean-Luc BOUSQUET, préface de Sylvia TUHEIAVA-RICHAUD, traduction en tahitien par Winston PUKOKI (éditions Le Motu, 2006).

THÉATRE

La Nuit des bouches bleues (éditions de Tahiti, 2002)

Les Parfums du silence (éditions Le Motu, 2003, réédition 2009) paru sous le pseudonyme d’Etienne Ahuroa, Prix de la fiction du libre insulaire de Ouessant 2004

La Lecture (éditions Le Motu, 2009)

RECUEIL DE NOUVELLES

– Huna, secrets de famille (Ibis rouge éditions, 2004)

ROMAN

– Le Bambou noir (éditions le Motu, 2005)

BIOGRAPHIES

Francis PUARA COWAN, le maître de la pirogue polynésienne- Tahu’a va’a (éditions le Motu, 2007)

Henri HIRO, héros polynésien (éditions Puna Honu, 2010)

PRÉSUPPOSÉS D’APRÈS L’ALLÉGORIE DE LA NATTE et LA FONDATION DU MARAE (premières œuvres littéraires)

Pour aborder correctement la lecture des œuvres de Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN, il est préférable de connaître sa conception du savoir et de la création artistique en rapport avec les connaissances transmises d’une manière ou d’une autre par les ancêtres, connaissances qui, retrouvées et « tressées » ensemble, forment une natte sur laquelle chaque Polynésien peut trouver sa place.

Dans L’Allégorie de la natte (1993), Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun fait un parallèle entre le grand marae de Atahuru « disloqué » mais dont les « pierres sont retournées à la terre et restent parmi les hommes […] Le grand marae de Atahuru est enterré mais n’est pas mort » (page 8) et les connaissances du monde mā’ohi ancien dispersées mais toujours accessibles pour celui qui prend « le chemin du cœur ». Il se propose donc de se « dépouiller de ses loques d’anthropologue » pour exprimer ce qu’il a ressenti à partir d’un songe et de la lecture d’un texte d’un auteur samoan. Il s’agit de faire se rapprocher toutes les connaissances non seulement du Centre polynésien des sciences humaines (Anavaharau) maisde tous les tahu’a (« spécialistes ») de toutes les disciplines pour les tresser en une natte qui reconstitue le tissu des connaissances ancestrales pour que chaque Polynésien puisse trouver sa place sur cette natte reconstituée : » Le Tahu’a-parau-tumu-fenua dans son temps ». Etc’est dans le (« le monde de la nuit, du rêve, de l’intuition, de la communication avec le monde ancestral ») que chaque Mā’ohi retrouvera cette part d’identité et apportera sa contribution. Il faut noter aussi un esprit de tolérance : ne pas hésiter à accueillir aussi d’autres formes de pensée (il est bien précisé « dans son temps »). Comme le dit Hiti TEPARII qui rédigea la postface de ce texte : « Jamais pourtant Polynésien ne porta la réflexion jusqu’à la limite-transfuge entre le culturel et le cultuel » (page 32).

Plus tard, il renoue d’ailleurs avec la tradition des légendes mais « dans son temps » en inventant La Légende du scolopendre de la Mer sacrée dans LA FONDATION DU MARAE (1998).

Dans sa « présentation », AIMEHO I TE RARAVARU, l’ami de toujours de Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN, explicite bien la démarche : cette légende « redonne en même temps, à l’approche des légendes anciennes, une vigueur nouvelle ». En effet, « les trois moments sont inséparables : le passé, le présent, le futur » et « se mêlent les événements réels en -dessous [La lutte contre la construction d’un hôtel sur un site sacré à Nu’uroa en 1992 et 1993], le sens direct caché au-dessus et la référence immémoriale, en sommet. »

Selon Aimeho, Jean-Marc, le brillant intellectuel formé par la pensée universitaire occidentale est aussi Tera’ituatini, le Mā’ohi, passionné par sa culture, qui exprime avec « autant de rigueur », « une sensibilité ignorée ».

Cette unité des deux facettes de l’auteur s’exprime dans toutes ses œuvres ultérieures. Tout en pouvant analyser des situations de façon très cartésienne dans ses romans et nouvelles, il ne perd jamais le contact avec le monde ancestral dont il se nourrit [1]. En ce qui concerne La Légende du scolopendre de la Mer sacrée, il faut rappeler que le scolopendre (veri) est le tāura de la famille de Jean-Marc Tera’ituatini. Il fut d’ailleurs accompagné dans sa dernière demeure par un scolopendre comme cela est raconté à la fin de la biographie.

Note :

[1] J’eus des discussions avec Jean-Marc concernant les traces du passé d’avant la colonisation par le biais d’écrits (souvent du fait d’étrangers qui avaient recueilli des récits d’autochtones) et de transmissions orales dans les familles. Il ajouta que, pour sa part, il était persuadé qu’à travers des rêves et des intuitions, les ancêtres communiquaient beaucoup de choses à ceux qui se mettaient à leur écoute.

LE RÉALISME ET LE SURNATUREL DANS HUNA, secrets de famille (Ibis rouge éditions, 2004)

Dans ce recueil de sept nouvelles, la place du sacré est très grande mais n’empêche pas l’analyse parfois ironique des travers de la société polynésienne.

Dans Un Tiki sur l’oreiller, on trouve l’influence d’un tiki sur la disparition d’un homme qui avait été licencié de son travail pour avoir dénoncé des atteintes à la liberté d’opinion et des détournements de fonds et l’homme réapparaît dans un songe à son meilleur ami.

Dans Les Petits hommes rouges est affirmée l’intervention de tiki pour lutter contre l’opportunisme des candidats à des élections locales.

Dans Un Secret bien gardé est dénoncée l’incompréhension de la justice métropolitaine face à une action liée à d’anciennes croyances (il faut brûler le cadavre d’une grand-mère qui, après sa mort, provoque la maladie mortelle de petits enfants). Il est question de pierres sacrées qui, si elles ne sont pas mises à la bonne place, selon le bon rituel, peuvent provoquer la mort de ceux qui sont responsables dans La Pierre perdue de Vai-ora et La Pierre de la montagne blanche et c’est grâce à un tāura (un grand chien noir tacheté de gris) qu’une jeune-fille peut replacer sur un marae une pierre ce qui permettra la guérison de sa mère (avec l’aide du tāura) dans la nouvelle Le Gardien des familles.

Enfin, dans La Passe du voyant, un homme à qui le nom de son fils a été suggéré par un rêve doit déposer le « pito » de son enfant dans la passe de Maupiti, là où réside l’esprit de l’ancêtre dont l’enfant porte le nom.

EXTRAITS DE LA NOUVELLE : LES PETITS HOMMES ROUGES

La nouvelle où se trouvent le plus mêlées, avec humour et ironie, la critique sociale et l’intervention du sacré est sans conteste Les Petits hommes rouges. En effet, à travers des dialogues hauts en couleur (si l’on peut oser l’expression), l’auteur dénonce l’opportunisme de candidats à des élections locales. Une femme, Irma, qui vend à domicile des tee-shirts, dialogue avec plusieurs interlocutrices qui évoquent leur « engagement » ou celui d’un de leurs proches. Trois partis sont en lice : les bleus, les orange et les jaunes. L’opportunisme semble de mise. Cependant vont intervenir, en leur temps « les petits hommes rouges », messagers des ancêtres…

 Irma parle avec Violette

« – Tu es la fille à Victorine ? demanda Violette.

  – Oui.

  – J’ai bien connu ta maman. Et ton papa, il est toujours dans la politique ?

  En cette période préélectorale, la question était on ne peut plus banale. Irma ne se fit pas prier. :

   – Oui, il est inscrit sur une liste pour les élections municipales.

   – Ah, c’est bien ça !

   – Il est bien sur la liste du Parti bleu, lui ?

   – Ben oui, comme toujours !

   – Je devais aussi monter sur la liste du Parti bleu.

   – Ah oui ?

   – Maki m’a téléphoné pour me demander si j’étais d’accord. J’avais dit oui, mais je voulais qu’il vienne me voir pour en parler. Il n’est jamais venu. Alors j’ai cru qu’il voulait plus de moi et j’ai accepté d’être sur la liste du parti jaune. C’est dommage !

  […]

 – Mais tu n’étais pas au Parti orange avec Igor, toi ?

 – Si, tout au début, il y a trois mois, on a eu une réunion pour préparer tout ça mais ils m’ont chassée.

– Ah bon !

– Oui, j’avais demandé à Igor qui serait notre tavana. Son copain René nous avait répondu : « J’en sais rien, mais moi je veux une place de ministre ». Alors, je me suis proposée comme maire. Eh bien quand j’ai dit ça, ils m’ont chassée !

– Pourquoi ?

– Ils n’ont pas aimé quand je me suis imposée.

– Enfin maintenant tu es tranquille sur la liste pour le Parti jaune ! 

– Tu crois ça, c’est pire ! Tu sais qui est mon employeur ? C’est Fong Yen. Je travaille pour lui comme secrétaire. Lorsqu’il a appris que je courais pour le Parti jaune, il a menacé de me licencier si je faisais une faute professionnelle.

[…]

– Eh oui, c’est comme ça ! Quand les élections arrivent y’en a plein qui deviennent taravana. Et Dany, il est sur la liste de ton papa ?

– Oui ! Mais il a failli ne pas y être. Il ne venait jamais aux réunions. Les autres candidats ont été vraiment sympas avec lui.

– Lui aussi, c’est un cas !

– Ah bon ! Pourquoi ?

– Tu sais pas ? Je l’avais appelé pour qu’il vienne sur ma liste. Il m’avait dit d’attendre. Si ton papa et les autres ne l’avaient pas accepté, il aurait couru avec nous. Attends, il a dit la même chose à Igor ! Tu crois ça ? Il s’en fout d’aller avec le Parti orange, le Parti bleu ou le Parti jaune, du moment qu’il a une place. Y’a des gens, je te jure, ils ont vraiment pas de morale. Tout est bon pour eux. Aue ! Bon on va bien voir.

Le dialogue se poursuit un peu entre les deux femmes, puis Irma se rend chez d’autres personnes avec qui la conversation sur les élections s’amorce également et elle apprend d’autres turpitudes. Après le déjeuner, elle va chez Léna, une femme riche, qui se présente aussi sur une liste et lui raconte comment le responsable de secteur a imposé un candidat, Nicolas, transfuge d’un autre parti, sans faire voter les militants mais elle termine son récit par une phrase mystérieuse :

– [..] Mais ces combines ne lui porteront pas chance. Nos ancêtres ne leur permettraient pas. (C’est moi qui souligne)

– Comment cela ?

– Il y a une semaine mon mari a fait un rêve. Il est sculpteur et il taille des tiki dans un bois rouge. Eh bien, il a vu ses petits bonhommes marcher la nuit dans la maison et aller lire la liste des candidatures que j’avais laissée sur la table ! Ensuite ils sont venus vers lui et lui ont sauté sur son ventre comme des gosses qui font du trampoline. Ça a duré assez longtemps. Il m’a dit que durant sa vision, il entendait un bourdonnement incessant à l’extérieur de la maison, comme celui que fait un essaim de guêpes.

– Et ça veut dire quoi ?

– Chaque fois que mon mari fait ce genre de rêve, c’est que quelqu’un veut prendre un travail qui n’est pas pour lui. Et chaque fois, les gens concernés ont eu des problèmes, parfois même très graves, certains sont restés handicapés. Enfin, c’est ce qu’il dit. Je ne sais pas s’il faut le croire. Nicolas n’est pas vraiment méchant, malgré tout.

 Cette histoire de tiki qui marchent la nuit avait suscité l’intérêt d’Irma. Du coup, la discussion s’était engagée sur différents phénomènes portés à leur connaissance que les deux femmes entreprirent de commenter, à défaut de pouvoir expliquer.

[…]

Malgré la critique ironique, souvent parodique de l’opportunisme qui est bien du domaine du réel, le surnaturel fait son apparition, d’autant plus que le mari d’Irma lui rapporte une autre intervention des « petits bonhommes rouges » qui ont rendu aveugle un tahu’a qui voulut posséder un savoir trop fort pour lui.

LE RÉALISME ET LE SURNATUREL DANS LE BAMBOU NOIR (éditions Le Motu, 2005)

Ce roman d’origine autobiographique, bien que transposée, présente un héros nommé le Tahitien qui, comme l’auteur, est un être hyper sensible, doué de multiples talents (mais plutôt orientés vers le graphisme) qui traverse les années 1975 à 1993, en tant qu’étudiant à Paris, puis en tant que graphiste-architecte très reconnu à Tahiti. En quête de son identité et de justice sociale, il accomplit en quelque sorte son destin qui va le projeter en marge de la société mais lui permettre de trouver l’inspiration pour terminer son œuvre graphique. Un certain parallèle est fait avec le héros de Camus, Meursault (dans le roman L’Étranger) mais l’inadaptation du héros au monde dans lequel il vit n’a pas la même origine que chez Camus. Chez Jean-Marc Tera’ituatini, le Tahitien se sent étranger jusque dans son propre pays, car il est colonisé, dirigé par des personnes corrompues et que lui est une sorte de « voyant » dissident, « d’homme révolté » presque malgré lui. Il trouvera d’ailleurs l’accomplissement de son art graphique lorsqu’il se sera dépouillé de tout ce qui faisait de lui un être malgré tout intégré, malgré un certain mal-être, avec femme, enfant et situation sociale enviable.

Il faut noter la critique sociale très importante qui pourrait faire de ce livre une sorte de roman d’éducation réaliste : le héros vit les mêmes aventures politiques que l’auteur : suppression de sa bourse d’étudiant à cause de son engagement politique, surveillance lors de son arrivée à l’aéroport de Tahiti (à son retour), rejet et perte de son emploi lorsqu’il dénonce un projet  architectural aberrant et destructeur d’un lieu sacré avec des complicités entre le promoteur et le pouvoir, et prend le parti des contestataires de l’association « Ia ora o Nu’uroa ». Il faut noter d’ailleurs que ce roman décrit la société d’avant le Taui (« changement politique ») de 2004, même s’il est publié en 2005.

Mais l’on voit aussi tout au long du récit le surnaturel à l’œuvre : en Bretagne, le Tahitien parvient à « voir » la maison des grands-parents d’Agathe telle qu’elle était des dizaines d’années avant, dans une sorte de « transe » il soigne sa grand-mère très malade en perdant conscience de lui-même, il « voit » dans les cheveux de Brigitte le visage d’Alexandre, l’ami militant détruit par le « système » et l’on retrouve dans l’avancée de son esquisse cette technique d’appropriation de l’inconnu par l’intuition, pour aboutir à une réalisation comme ce qu’il décrit dans L’Allégorie de la natte.

Il faut noter que l’action du roman Le Bambou noir paru en 2005 se termine en 1993, qui est l’année où paraît L’Allégorie de la natte, sa première œuvre qui annonce toute son esthétique et son éthique, que ce soit en tant que penseur ou en tant qu’écrivain. Le Tahitien peut achever son dessin et en 1993 « naît » l’écrivain Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN qui un jour, dans un roman, racontera l’histoire du Tahitien !

Jean-Marc Tera’ituatini PAMBRUN continue à travers ses œuvres à nous parler aujourd’hui de la société polynésienne d’hier et d’aujourd’hui avec ses incohérences et ses imperfections mais aussi de l’identité mā’ohi telle que chaque Polynésien peut la retrouver s’il suit « la voie du cœur ».

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1 réflexion au sujet de « Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, un auteur tahitien dont les œuvres nous parlent aussi d’aujourd’hui            »

  1. Jean-Marc nous manque.
    Peu de jours avant son départ définitif, à la cafette, répondant à ma colère de lui dire comment j’étais offensé, moi popaa, d’être assimilé à ces flibustiers de tous bords, « étrangers » ou pas, alors que mon épouse est tahitienne et que j’ai choisi ce fenua, cette idée aussi lamentable que celle des colonialistes pour qui tous les colonisés étaient « cons ». Après un instant de silence, Jean-Marc m’a regardé en face, souriant, en commentant : « C’est vrai, nous n’avons pas encore assez pensé à ça ». Alors, il devint, pour toujours, mon frère. Pierre Dargelos

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