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Bien que cet article se propose de parler de l’écrivain Jimmy M. Ly, il est indispensable dans sa biographie d’évoquer ses nombreux engagements associatifs qui ont précédé l’écriture afin que les lecteurs comprennent sa démarche. Pour information, nous écrivons Jimmy Ly quand nous parlons de la personne et Jimmy M. Ly quand nous le citons…

LA BIOGRAPHIE

Né le 1er janvier 1941 à Papeete dans une famille hakka, descendant de la 3e génération, Jimmy M. Ly eut la particularité, tout en étant hakka, de naître avec la peau très blanche, les yeux bridés mais verts, et les cheveux blonds à l’époque, ce qui l’a sûrement prédisposé très tôt à se poser la question de l’identité. Il vécut une enfance très heureuse à Papeete auprès de sa famille : sa maman n’était autre que la fameuse couturière très connue Marie Ah You, son père, ses oncles et tantes l’entouraient. Il était, dit-il dans une interview, « le roi de la famille ». Baptisé catholique, il suivit une très brillante scolarité à l’école des Frères où il apprit, non sans souffrances, confie-t-il, le français qui n’était pas sa langue maternelle. Ses grands succès scolaires sanctionnés par la réussite du Brevet conduisirent ses parents à vouloir le pousser le plus loin possible dans les études qui s’arrêtaient au BEPC à Tahiti, ce qui nécessitait un départ pour la France pour l’obtention d’abord d’un Baccalauréat, puis pour entreprendre des études supérieures (ce qui paraissait aux Chinois de Polynésie, avant le CEP, la meilleure façon d’obtenir une bonne situation).  Le « boom économique » de l’après-CEP n’avait pas encore eu lieu, donc le commerce ou travailler la terre ne garantissait pas forcément des revenus très satisfaisants. Ainsi donc, « le rêve s’est déchiré »… 

Chassé du « paradis terrestre » à 14 ans seulement (Jimmy était précoce), il dut s’adapter à Paris à un mode de vie totalement différent au collège catholique Stanislas, un excellent collège-lycée catholique où il fut admis grâce à ses résultats mais aussi aux relations de ses parents. C’était, comme il le dit, la France de l’après-guerre, pas encore les 30 Glorieuses mais il aima ce « Paris un peu noir et blanc ». Son bon naturel lui permit grâce à son humour de s’adapter, d’être accepté par ses camarades de classe et il joua même au football, puis au rugby en tant qu’étudiant. Il eut pourtant des moments difficiles loin de sa famille et de son pays. Ainsi, il révèle dans une interview qu’il a parfois pleuré, et s’est demandé quand ses études allaient finir et quand il pourrait rentrer chez lui car, comme il le dit, « je me sentais d’ici (Tahiti), chez moi ». Il lui manqua de pouvoir s’intégrer dans une famille française et il connut beaucoup la France grâce au cinéma. Cependant, comme tous les étudiants « expatriés » polynésiens ou chinois, c’est à ce moment-là qu’il prit vraiment conscience de son identité hakka qu’auparavant il vivait naturellement sans y penser, de sa différence d’avec les Français et avec les Chinois de Chine ou de Taïwan.

Cet « exil » dura neuf ans, plus les années aux États-Unis. Car, quand il quitta la France, ce fut pour étudier aux États-Unis dans un « college » près de l’État de Washington où il rencontra celui qu’il appelle son « mentor » en matière de littérature : le professeur haïtien René Belance, qui devint un ami et l’initia à la littérature française à travers, au départ, de la lecture du roman de Stendhal Le Rouge et le Noir. Jimmy Ly affirme que c’est grâce à cette influence qu’il a pu, par la suite, écrire lui-même, devenant, comme il le dit avec modestie, « un écrivant » plus qu’un écrivain.

Ce qui le poussa à écrire fut le fait de défendre sa culture hakka et la langue orale menacée de disparition (la langue écrite n’étant possédée que par peu de personnes et lui-même ne la maîtrisant pas). Il lui sembla que le combat associatif ne suffisait pas. Quand il rentra enfin au pays, dans un premier temps, il créa un atelier d’impression de tissu pour aider sa mère Marie Ah You et son père à fabriquer des tissus et des vêtements originaux en ce qui concerne surtout les motifs. Puis il eut bien d’autres occupations professionnelles : notamment comme journaliste pigiste aux Nouvelles de Tahiti, par exemple.

Jimmy M. Ly, un militant associatif

Son engagement prit d’abord la forme d’une lutte associative. Comme il le dit : il « entra en résistance ». Il fut militant actif en France de l’AECT (Association des étudiants chinois de Tahiti),créée en 1959 par ses amis Julien Siu et Johnny Yau (avec qui il forma une sorte de « triumvirat), qui dut se démarquer de l’AET (Association des étudiants de Tahiti) en introduisant l’idée « de sauvegarder et développer la culture chinoise parmi ses membres, qui ne parlaient plus ou presque plus leur dialecte d’origine et savent encore moins l’écrire » (citation du livre Wen Hua de Jimmy M. Ly, page 35). Mais cette association se vida trop vite de son contenu culturel.

Si bien qu’en 1976 de retour au Fenua, il créa avec des amis l’association Wen Fa (nom qui signifie « civilisation » en chinois) dont les buts étaient : « d’offrir à ses membres, par une géniale approche française, un cadre et des moyens pour une meilleure connaissance de la civilisation chinoise » et « d’assurer la diffusion de la culture chinoise dans ses différentes composantes : littérature, arts, sciences, etc. même les plus prosaïques » (citation de Wen Hua de Jimmy M. Ly, page 61).

Il faut rappeler que les Chinois de Tahiti avaient acquis la nationalité française en 1973. Pour Jimmy Ly, dans ce contexte, la bonne attitude pour les Chinois de Tahiti était de « faire la synthèse des trois cultures, prendre le meilleur dans la culture chinoise, et l’assimiler en même temps que le meilleur des cultures tahitiennes et françaises ». Il a également participé à des revues, des articles très nombreux concernant la culture hakka, etc.

Jimmy Ly ne s’est jamais départi de cette volonté de dialogue entre les cultures pour créer la meilleure société polynésienne possible tout en défendant, bien sûr, sa culture hakka et la langue hakka. Il ne faut donc pas s’étonner de le voir parmi les membres fondateurs de l’association puis de la revue Littérama’ohi (revue littéraire apolitique, premier numéro paru en mai 2002) aux côtés de Flora Devatine, Chantal T. Spitz, Michou Chaze, Patrick Amaru, Danièle Helme et Marie-Claude Landgraf.

Dans le numéro 2 de Littérama’ohi (page 18) à la fin d’une très intéressante interview commune entre lui et Chantal T. Spitz, Jimmy Ly déclare : « Si tu me demandes si je suis français, je dis oui, polynésien, oui, chinois oui ». Jimmy Ly a continué au fil des années à participer souvent à la revue et à chercher à faire dialoguer les cultures. 

Dans Adieu l’Étang aux Chevrettes, il écrit à la page 127 qu’il avait « lancé comme un défi » lors d’une interview : « je suis à la fois un Français, un Polynésien et un Chinois mais les trois autrement ». Belle définition de la personnalité de Jimmy Ly et de son combat.

LES ŒUVRES DE JIMMY M. LY : JIMMY M. LY ÉCRIVAIN (OU ÉCRIVANT)

Présentation rapide des œuvres

Au fil du temps, Jimmy Ly se rendit compte que malgré ses efforts et ceux des diverses associations chinoises de Tahiti, la culture et la langue hakka périclitaient et il décida d’écrire en utilisant divers genres littéraires, souvent l’autobiographie et l’essai.

Tout d’abord il y eut « LA TRILOGIE » : HAKKA EN POLYNÉSIE, BONBON SOEURETTE ET PAI COCO et ADIEU L’ÉTANG AUX CHEVRETTES.

Son premier livre HAKKA EN POLYNÉSIE, publié en 1996 sous l’égide de l’association Wen Fa, est une sorte d’essai avec des passages autobiographiques dans lequel il évoque à la fois la force et la nécessité de son engagement pour sa culture qui risque de disparaître (en donnant des exemples issus de son histoire : sa naissance, son enfance et son adolescence), la communauté hakka de Tahiti mais aussi l’histoire des Hakkas, éternels migrants et leur arrivée à Tahiti, leurs débuts difficiles, le fait qu’après 1949 avec l’avènement de Mao ils ne tentèrent plus le retour au pays, puis leur intégration qui souvent leur fit perdre leur nom d’origine quand ils devinrent français en 1973.

Il veut rendre conscients ses lecteurs de l’immense problème, malgré certaines survivances comme la construction du temple de Kanti, le culte des morts, qu’est la perte de la culture et de la langue hakkas dans la Polynésie moderne alors que les Hakkas se sont intégrés mais risquent de sombrer dans l’uniformité d’une culture de plus en plus mondialisée. Il faut d’ailleurs noter le parallèle que fait Jimmy M. Ly entre les préoccupations des Mᾱ’ohi qui luttent pour préserver leur culture et leur langue, et son combat pour la culture et la langue hakkas (voir le combat de Henri Hiro).

Il faut mentionner la remarquable préface de Maco Tevane, qui eut une famille adoptive chinoise, vécut la même scolarité chez les Frères et se sent proche des préoccupations de Jimmy Ly en ce qui concerne sa propre identité de Polynésien et précise aussi que certains popa’a « s’interrogent sincèrement sur leur place en Polynésie » et donc qu’une harmonie entre les trois communautés est possible.

Un avant-propos d’Emmanuel Lou souligne la pertinence de la démarche de Jimmy M. Ly qui s’interroge sur son identité et « met le monde en question », tout en étant ouvert aux autres.

À noter que le livre commence par un poème et se termine par un poème.

Les premiers mots du livre : « Je m’appelle LY Gnen Sang » (que l’on retrouve aussi à la fin du livre en bas du poème de clôture) situe bien la préoccupation de Jimmy M. Ly : résoudre la question de son identité et de l’identité de sa communauté en n’étant pas passéiste mais en utilisant le passé pour aller de l’avant dans un esprit d’ouverture, pour créer une nouvelle identité polynésienne où la culture hakka aurait toute sa place en dialogue avec les deux autres cultures. (L’auteur un peu avant donne malicieusement l’exemple culinaire du poisson cru à la chinoise qui mêle les saveurs polynésiennes aux saveurs chinoises et que les popa’a apprécient également)

Son deuxième livre BONBON SOEURETTE ET PAI COCO (1997), très autobiographique, qui raconte son séjour en France et son adaptation pas toujours facile, est une sorte d’illustration du premier. Il comporte de nombreuses photos en noir et blanc de l’époque. À travers sa propre histoire et des anecdotes racontées avec humour (et parfois autodérision) il montre comment un jeune Hakka a pu acquérir la culture française mais aussi prendre conscience de sa propre identité. Certains passages sont carrément drôles, d’autres touchants. L’auteur dit l’avoir écrit parce que certains doutaient qu’il ne soit l’auteur du premier livre ! Ils ont dû être rassurés.

Enfin, dans son troisième livre ADIEU L’ÉTANG AUX CHEVRETTES (éditions Te Ite, juin 2003), après une longue adresse à son fils dans laquelle il développe sa vision des problèmes de sa communauté et son combat, l’auteur évoque son voyage en Chine, à la recherche de ses origines : » L’ÉTANG AUX CHEVRETTES » est le nom du village dont est originaire sa famille. En réalité, il est très déçu par sa visite dans son village où personne ne connaît sa famille, où l’étang est pollué et entouré d’usines. Par contre, avant cela, il est émerveillé par la visite de la cité interdite, de la Grande Muraille et d’autres lieux magnifiques et peut revenir à Tahiti enrichi par ce voyage. Le récit de son voyage en Chine est très documenté et très intéressant.

ENSUITE, UN RECUEIL DE HUIT NOUVELLES : HISTOIRES DE FEU, DE FLAMMES ET DE FEMMES (2006)

Comme s’il pouvait enfin se permettre, de façon plus apaisée, d’avoir recours à la fiction, Jimmy M. Ly écrit un recueil de huit nouvelles qui mettent en scène des personnages de la communauté chinoise de Tahiti à diverses époques et de divers registres. Toutes sont écrites avec la langue fleurie et l’humour de Jimmy M. Ly et permettent de faire connaissance avec la communauté hakka de Tahiti. Elles ont été inspirées, dit l’auteur dans une interview, par les nombreux récits de ses oncles et tantes quand il était enfant. Certaines sont réalistes, d’autres fantastiques, dans certaines se mêle de l’autobiographie.

La dernière et la plus longue : De la fleur à l’apocalypse relève à la fois d’une sorte d’énigme policière et présente de façon réaliste les terribles événements de 1987 quand la ville de Papeete fut en proie aux flammes suite à des émeutes. Le narrateur peut se livrer, à travers le personnage de Jojo, un ami tahitien, comme lui journaliste, à une analyse des causes de cette émeute liées aux effets néfastes de l’installation du CEP sur la société polynésienne et pas seulement au combat des dockers.

La nouvelle comporte aussi une grande part autobiographique puisque, au retour d’un voyage professionnel, l’auteur évoque son arrivée dans Papeete ravagée par les flammes, les dégâts du magasin de ses parents, son expérience professionnelle auprès des dockers (premiers instigateurs de la révolte) et des notes (page 213) précisent l’origine autobiographique de nombreux passages.

Trois des nouvelles relèvent du registre fantastique : Un esprit lanceur de pierres, Le pasteur et la vieille dame et L’ange perdu du Mayana. Elles montrent d’ailleurs les convergences de superstitions entre les Hakkas et les Polynésiens, et le suspense est soigneusement entretenu par des notes qui font suite aux nouvelles et qui soulignent un certain rapport avec la réalité des événements alors que le surnaturel s’est manifesté et que l’intervention d’un tahua désenvoûteur polynésien, cousin du grand Tiurai fut nécessaire contre « l’esprit lanceur de pierres », par exemple.

Les quatre autres nouvelles sont réalistes mais de tonalités très différentes Une mission minée sur le « Niagara » est inspirée d’une aventure qui aurait pu mal finir vécue par le grand-père de Jimmy M. Ly, et en même temps montre la solidarité des Chinois entre eux et la survivance de la religion d’origine puisque le héros Siu Kung Po attribue son salut final à Kanti, célébré dans le temple de Papeete.

Le Tyson des coqs de combat de mon cousin Pouen évoque la passion partagée des Polynésiens et des Hakkas pour les paris, et en particulier pour les combats de coqs dans un récit à deux personnages principaux rondement mené : un narrateur et le fameux cousin Pouen et le coq, évidemment !

Enfin, si le feu et les flammes sont omniprésents dans la dernière nouvelle, deux femmes réelles, autres que la sublime mais fantomatique « Vaite » de L’ange perdu de Mayana sont les héroïnes de deux nouvelles très différentes. La première nouvelle Le vieux maraîcher et la jeune épousée de Chine ouvre les yeux des lecteurs sur des aspects de la réalité hakka d’autrefois : des jeunes filles hakkas étaient envoyées de Chine en Polynésie pour y trouver un mari et ainsi décharger leurs parents d’une bouche à nourrir. La jeune fille de la nouvelle est trompée par son futur mari et l’entremetteuse puisque la photo qu’elle a reçue correspond au physique de l’homme dans sa jeunesse alors qu’il est maintenant âgé et physiquement « plus très beau ».

Mais cette nouvelle douce-amère nous montre la jeune fille qui se résigne « grâce à l’observance et le respect, quoi qu’il en coûte à l’individu des vertus ancestrales d’abnégation et de sacrifice de soi ». C’est toute la soumission des femmes hakkas de cette époque qui est montrée.

La plus poignante des nouvelles fictives (mais correspondant à des situations presque similaires qui existèrent) est Un amour de frère faamu. La nouvelle nous offre le récit d’un amour impossible entre une jeune fille hakka et son demi-frère, qui sera renvoyé en Chine, ce qui conduira la jeune fille à préférer la mort à un mariage arrangé imposé par des parents.

La variété des sujets et le ton alerte de l’auteur nous permettent d’aller de découverte en découverte en ce qui concerne cette société hakka ancienne ou plus récente. Beaucoup de ces histoires ressemblent à celles qui se racontaient dans sa jeunesse.

ENFIN UN LIVRE QUI EST L’HISTORE DE SON COMBAT ET DE SA COMMUNAUTE VUE PAR SES YEUX : WEN HUA (2012)

Le caractère WEN signifie « caractère et écrit littéraire », HUA signifie « changement et transformation ». « WEN HUA prend le sens de civilisation, culture qui, ainsi, veut dire : changer en mieux » (page 59)

Dans cet ouvrage, Jimmy M. Ly évoque l’histoire de son combat à travers associations et écrits, et celle de la communauté hakka en Polynésie à travers le prisme de sa vision et de ses nombreuses expériences. Le livre fourmille de photos et de documents sous forme de divers articles.

Il y est question bien sûr très souvent de l’association Wen Fa et de ses principes, mais aussi de l’AECT, des autres associations, des relations pas toujours faciles entre les associations hakkas. Des portraits de personnalités hakkas y sont rédigés, accompagnés de photos comme celui du Dr Yen Howan, de deux des trois mousquetaires (un des trois n’est autre que Jimmy Ly) : François Chung et Johnny Yau, ses deux amis d’enfance et condisciples à l’école des Frères, d’Emmanuel Lou, et de bien d’autres.

L’histoire du temple de Kanti y est évoquée à plusieurs reprises ainsi que les manifestations culturelles hakkas, surtout les festivités du Nouvel an chinois qui ont pris de plus en plus d’importance et ont évolué. Jimmy Ly fit même ses débuts d’écrivain en rédigeant le livret d’un spectacle tiré du « Voyage vers l’ouest » du roi Singe pour créer et mettre en scène un spectacle émaillé de danses et d’intermèdes musicaux dignes des plus beaux spectacles du Heiva (1992 et 1993, repris en 2003).

Puis à diverses reprises, il écrivit pour des spectacles à partir de contes traditionnels pour le Nouvel an chinois. Il introduisit également dans le cadre des festivités du Nouvel an chinois la projection de films asiatiques (de Chine continentale, de Taiwan ou de Hong Kong). On apprend énormément sur toutes les actions qui eurent lieu au fil des années pour promouvoir la culture hakka (dont des cours de mandarin et même une tentative de cours de hakka à la radio), la plupart du temps du fait de l’association Wen Fa ou en collaboration avec d’autres associations. Parfois sont insérées des « Confidences annexes de l’écrivain ».

Sont aussi posées des questions d’ordre économiques sur la possibilité de coexistence pacifique entre les communautés si une trop grande inégalité de revenus perdure (interrogations sur les causes profondes des incendies de Papeete de 1987 et 1995, non voulus par les syndicats).

En fait, ce livre témoigne de toutes les formes d’expression de la culture hakka et de toutes les occasions de dialogue entre les communautés créées par l’association Wen Fa (et parfois d’autres associations) et l’auteur. On peut citer un ahima’a intercommunautaire suivi d’un débat, un « repas du cœur » après les événements de 1987 pour les familles nécessiteuses polynésiennes à l’occasion du Nouvel an, des passages à la télévision dans des émissions de Claude Ruben, etc.

L’auteur nous informe aussi sur la création de partis politiques hakkas, tentative qui n’aboutit pas à des succès, en partie à cause de divisions persistantes entre deux partis. Le livre se termine par une sorte de bilan doux amer que l’auteur fait de son action et de l’action de ses amis de Wen Fa. Certes, ils n’ont pas pu accomplir tout ce dont ils rêvaient mais ils sont demeurés fidèles à leur idéal et ont redonné des lettres de noblesse à l’identité hakka et donné du sens à leur vie.             

Pour clôturer cette présentation, citons un extrait du texte de Chantal T. Spitz, en quatrième de couverture, qui définit la substance de ce livre :

« Avec Wen Hua, Jimmy Ly ne signe pas la simple quête d’identité ou la mémoire d’un Hakka dans une terre d’ancrage qu’il rêve d’enrichir de la culture de ses ancêtres. Bien plus, il nous invite au partage d’histoires de cultures d’identité afin de les perpétuer et fonder l’avenir de notre pays sur une société véritablement ouverte à l’autre riche et généreuse de ses différences ».

EXTRAITS DE TEXTES DE JIMMY M. LY

1) EXTRAITS DE HAKKA EN POLYNÉSIE (édité par ASSOCIATION WEN FA, 1996)

1er extrait

En ce début de texte, l’auteur constate que très probablement sa culture hakka va disparaître, puis il affirme son engagement pour sa culture et sa lutte contre toutes les usurpations.

« Si les gens d’église prêchent et vivent avec leur évangile, moi je vis et parle avec ma culture comme une foi que j’ai trop délaissée pour n’y avoir pas assez cru. Je la cherche comme une délivrance à la manière de ces chercheurs d’or qui aspirent avidement à la découverte de cette pépite magique qui les ferait changer miraculeusement de destin. Je cherche cette réalité intangible, authentique, hors des modes, ce petit rien qui caractérisait les Hakkas et les rendait si différents des autres Chinois. Et je me demande avec appréhension, si dorénavant il n’existe pas quelque part un héritage culturel perdu qui me serait inaccessible et à jamais fermé.

J’ai aussi en moi cette passion de faire partager cette recherche, car je me rends bien compte que, dans ma vie je n’ai qu’une seule chose à dire, qui tourne à l’obsession .Et c’est une lutte presque perdue d’avance, non sans désillusions, contre le temps qui passe, l’oubli mais aussi contre l’imposture, l’usurpation et la résignation qui règnent à l’intérieur de ma communauté, où chacun croit posséder un morceau de notre histoire, où chacun  croit en savoir quelque chose, et voudrait la réécrire à sa façon. Mais en réalité personne ne sait rien du tout.

Je me sens égaré parmi ces gens qui se disent aujourd’hui encore chinois mais prêchent bien tardivement comme un devoir de garder des valeurs et des principes qu’ils prétendent détenir de je ne sais quel travesti de traditions secrètes et obsolètes. Ils disent qu’ils sont seuls à savoir lire les caractères chinois, mais ils ne savent même pas raconter leur propre histoire à leurs enfants, comment pourraient-ils revendiquer une identité et dans quoi pourraient-ils se reconnaître et lire leur avenir ?

Surtout ils prétendent aussi me dénier ainsi qu’à mes amis de l’association Wen Fa, le droit de parler d’une culture dont, ironisent-ils, je ne connais même pas la langue écrite, s’arrogeant ainsi par omission l’honneur douteux d’être les fossoyeurs de notre propre identité, faute de n’avoir pas su comment la promouvoir ni comment la transmettre. »

2e extrait

Dans le chapitre intitulé « Plutôt que fulminer contre les ténèbres, mieux vaut allumer une petite lanterne » (proverbe chinois), l’auteur évoque (page 108) toutes les interrogations de ses amis de l’association Wen Fa lors de leurs repas hebdomadaires. Une idée très originale leur vient. Le poisson cru « à la chinoise » devient en quelque sorte la métaphore d’une société harmonieuse où les trois cultures s’épanouiraient en se complétant.

« Dans cette cuisine des idées, ils pensent à la passion culinaire, qu’elle soit chinoise, française ou polynésienne, comme un des moyens pour arriver à la fusion de ces affinités naturelles, complices et uniques, dans une vivante illustration du mythe qui voudrait qu’on se nourrît que de ce qu’il y a de meilleur chez les autres. Et à force ils en arrivent presque à s’identifier à leur plat favori, ce poisson cru dit « à la chinoise », plat de polyglotte s’il en est un, souvent galvaudé par une mauvaise préparation mais plat mythique quand il est sublimement réussi.

La recette d’un esthétisme cartésien et rigoureux à la fois est une savoureuse et délicate juxtaposition de fines lamelles de thon frais à peine mariné de jus de citron, sur un émincé de carottes et navets frais parsemés de gingembre et de légumes chinois confits aigre-doux, parfumée du léger filet d’huile de sésame, et saupoudrée d’un nuage odorant de cacahuètes finement écrasées : le tout enfoui sous une chape de vermicelles chinois craquants de bonheur sous la dent. C’est comme une jubilation, un bonheur de vivre et une rédemption tout à la fois où on rêve qu’on puisse faire le bonheur de tout un pays en flattant le goût de trois palais avec un seul plat qui devient le plus grand dénominateur trilingue. »

2) EXTRAITS DE BONBON, SOEURETTE ET PAI COCO

Après avoir évoqué son voyage en bateau au départ de Tahiti, l’auteur livre diverses anecdotes sur son intégration en France, avec parfois quelques retours en arrière comme ce délicieux récit dans lequel il raconte que lors de sa première communion à Tahiti, il avait si peur de manquer le rendez-vous qu’il s’était trompé de messe et avait donc en réalité communié deux fois et s’était retrouvé, comme il le dit avec humour, « avec deux petits Jésus dans l’estomac » (page 25).

1er extrait (page 58)

Lors de sa première sortie du collège, à Paris, le jeune Jimmy se trouve retardé par une panne du métro et arrive après une course folle une minute en retard. Le surveillant général ne fait preuve d’aucune indulgence et fait allusion de façon peu aimable aux origines de l’adolescent.

« Tiens, cela faisait longtemps qu’on ne me l’a pas faite, celle-là et un jeudi de retenue pour ce culot ». Des années qu’il était resté fidèle à ce poste sentinelle : il avait connu toutes les excuses possibles et imaginables que les retardataires pouvaient inventer et il n’allait certainement pas se faire avoir par le premier venu, qui plus est, de je ne sais quel pays exotique du Pacifique. « Pensez donc ! est-ce qu’ils parlent même le français comme chez nous ? C’est à voir, mon cher monsieur, c’est à vérifier. Et si on commence à admettre n’importe qui dans ce collège, où irions-nous ?»

A cet égard l’allusion à mes origines était également une découverte instructive sinon intéressante. A part me faire traiter à Tahiti de « Pak KuiTsai »[1], je n’avais jamais encore rencontré de réactions hostiles due à mon apparence ou à mon appartenance à des terres coloniales. Ne sachant ni lire, ni écrire un traître mot de mandarin, je n’avais emporté dans mes maigres bagages qu’une vague conscience de ma différence. Si partir étudier en France n’avait pas tellement de sens pour moi, je ne savais pas non plus ce que signifiait vraiment être chinois. Excepté que de temps à autre pendant mon enfance se produisaient des événements qui me permettaient de côtoyer et de fréquenter d’autres membres de ma communauté, c’est- à- dire des gens qui devaient à priori me ressembler : mais vu qu’ils disaient que j’étais un « Pak KuiTsai » leur ressembler, ce n’était qu’une façon de parler. »

[1] « Pak KuiTsai » : petit diable blanc. Allusion au physique particulier de Jimmy Ly à la peau très claire, aux yeux verts et aux cheveux clairs.

2e extrait (pages 118-119)

Jimmy et quelques compatriotes étudiants s’ennuient ferme et se sentent coupés de leur origine et de leur famille. Ils s’interrogent sur leur identité (ce qui aboutira d’ailleurs à la création de l’association AECT). Ils ont brusquement l’idée de confectionner un jeu de mahjong (jeu traditionnel chinois avec des dés et des « tuiles » qui se joue à quatre) avec du contreplaqué, faute de jeu en ivoire, et la partie commence. 

« Quand le plus ancien d’entre nous, assis côté EST, eut le premier, l’honneur de lancer les deux dés sur le centre de la table enfermant l’aire de jeu, en s’écriant rituellement : « Le jeu est ouvert », il passa alors sur cette partie de mahjong d’une chambre de bonne du Quartier Latin, ce moment magique indicible qui nous ramena vers cette Chine éternelle et immémoriale.

[…Nous nous sentions de nouveau en phase avec nous-mêmes, mais aussi avec tous ceux qui nous avaient précédés sur cette terre de l’Empire du milieu, de ceux découverts par les voyages de Marco Polo ou embarqués sur les expéditions maritimes de l’amiral Cheng Ho, de ceux de la diaspora et bien sûr de tous nos parents et amis restés en terre polynésienne. Et quand le plus chanceux des quatre joueurs gagna la première donne d’anthologie avec un « POUNG » retentissant, nous avions retrouvé nos racines perdues et l’âme oubliée, dispersée dans les pérégrinations forcées. »

3) EXTRAIT DE ADIEU L’ÉTANG AUX CHEVRETTES (éditions Te Ite, 2003, pages 113-14)

Après avoir expliqué à son fils, dans une assez longue première partie, son combat contre l’extinction possible de sa culture et de sa langue pour essayer de « le tirer de l’inertie » et l’inciter à, comme lui-même et ses amis, « créer un chemin », Jimmy M. LY raconte son voyage en Chine où il eut l’occasion de se rendre grâce à une invitation de quelques membres de sa famille.

Ce voyage revêt pour lui une importance considérable, il tient surtout à se rendre à XIA GONG TAN (L’étang aux chevrettes), village d’où étaient partis ses ancêtres. Il part donc « avec une tête pleine de rêves et d’illusions », inclus dans une délégation de l’Université de Berkeley de Californie en tant qu’ancien élève. Cette délégation se rendait en Chine pour fêter le bicentenaire de l’Université de Bejjing à Beida.

Après un passage par Hong Kong il atterrit donc à Beijing où il participe à de nombreuses visites qui le laisse ébloui : la Cité interdite, la place Tian An Men, la grande muraille etc. Puis le voyage continue et c’est seulement le vendredi de la 3ème semaine qu’il arrive enfin dans la sous-préfecture de Longgang, non loin de XIA GONG TAN. 

En prenant congé de nous ils (nos hôtes) nous indiquèrent approximativement la direction de mon village d’origine sur une départementale en pleine construction et au milieu d’une circulation démentielle. Le retour aux sources prenait l’allure d’une expédition. Nous dûmes nous arrêter quantité de fois pour demander notre chemin, et c’était toujours plus loin et tout droit. Guidés par notre chauffeur d’un optimisme inébranlable qui parlait à la fois hakka et mandarin, et qui, à cause de cela, nous avait pris en sympathie, nous arrivâmes péniblement dans un quartier qu’on nous certifie être l’ancien village de Xia Gong Tan.

Les yeux pleins d’espoir, je découvris un lieu inconnu et banal qui n’était pas tout à fait celui dont j’avais rêvé et même désiré. En incurable naïf, je m’étais imaginé une autre réalité qui ne correspondait en fait à rien de réel. Mais Xia Gong Tan n’avait rien à voir avec le petit village romantique perdu au milieu des rizières dont j’avais peuplé mes rêves de retrouvailles. Egaré parmi un assemblage d’usines hétéroclites fabriquant des Nike et autres Adidas, l’ancien village était devenu un labyrinthe décevant de vielles petites venelles débouchant sur d’autres ruelles ou impasses tout aussi secrètes sinon énigmatiques, recelant une vie intérieure dont il m’était impossible de forcer l’entrée.

Accompagné d’Oncle Frédéric comme interprète, Georges et moi fûmes conduits d’assez mauvaise grâce face à un groupe de joueur de mah-jong peu enclins à être distraits de leur jeu. Après quelques présentations en hakka ils firent semblant de s’intéresser à moi et à ma parenté éventuelle. Malheureusement je n’amenais ni cadeau ni argent, rien qui pouvait susciter leur intérêt.

Oui, ils connaissaient bien des familles LY qui avaient quitté le village depuis longtemps mais ils n’en avaient plus souvenance. S’il y avait encore des parents, amis ou connaissances, personne n’était capable de me dire s’ils habitaient encore là. En fait, ils s’en fichaient de moi comme de leur dernière chaussette.

Personne n’était très chaud non plus pour m’amener devant l’autel clanique, encore moins dans la maison familiale, si tant est qu’elle avait existé. Je me sentais de trop, presque étranger. Et un silence lourd d’incompréhension et de désintérêt s’installa, entrecoupé par le claquement des pièces de mah-jong sur la table et des exclamations de dépit ou de joie. Me laissant à mes interrogations, ils retournèrent bien vite à leur jeu bruyant favori. Contrarié, je sortis de leur cagibi servant de salle de jeu et me retrouvai dehors devant une succession de petites rues sinuant entre des maisons modestes aux minuscules fenêtres auxquelles apparaissaient quelquefois des visages aux yeux interrogateurs.

L’étang était caché derrière une ruelle, non loin de la grande route. L’eau était verte, remplie d’algues d’un marron douteux. C’était donc ça, Xia Gong Tan, une minable petite mare d’eau stagnante ? Où était passée la poésie exaltante du retour aux sources ? Me serais-je trompé d’endroit ?  M’avait-on montré n’importe quoi pour se débarrasser de ma présence au fond enquiquinante ? Point d’ancêtre à la voix chevrotante et à la barbe fleurie, au visage ridé de sagesse millénaire pour m’accueillir et me souhaiter la bienvenue, sauf cette vieille petite Chinoise au regard méfiant qui sortit de sa maison voulant voir de près cet énergumène aux yeux verts, vaguement enchinoisé, qui savait baragouiner deux mots de hakka. Elle devait se demander ce que le petit étranger pouvait bien chercher dans son village.

4) EXTRAITS DE HISTOIRE DE FEU, DE FLAMME ET DE FEMMES

Le vieux maraîcher et la jeune épousée de Chine (2006) – 1er extrait (pages 22-23)

Une jeune fille hakka, MuiFong, apprend un jour que ses parents ont eu recours à un entremetteuse et la destinent à quitter la Chine pour épouser un Chinois de Tahiti, ce qui les libérera des frais de son entretien. Très chagrinée mais éduquée dans l’obéissance, elle se prépare à rejoindre en sampan Canton puis Hong Kong où sa place est retenue sur un cargo qui la conduira jusqu’à Tahiti. Elle ne possède en signe de reconnaissance qu’une photo un peu jaunie d’un jeune homme à l’aspect plutôt avenant, ce qui la rassure un peu. A son arrivée à Papeete elle se met à la recherche du jeune homme mais en vain.

Elle s’aperçoit avec un peu d’inquiétude que le soleil commence à descendre derrière la ligne d’horizon, dessinant en ombre chinoise la silhouette dentelée des montagnes de l’île d’en face. Déjà quelques magasins ont commencé à baisser leurs stores et à fermer leurs portes, laissant aux échoppes chinoises qui ne dorment jamais le soin de finir la journée. Les ombres des acacias s’allongent de plus en plus, donnant au port un aspect un peu plus inquiétant que celui qu’il avait auparavant.

Près du bâtiment administratif des douanes où tous les fonctionnaires ont déjà vidé les lieux, elle remarque un vieux monsieur chinois au visage buriné, caché par un chapeau de paille informe. Juché sur une carriole remplie à ras bord de victuailles, de légumes et de marchandises, il semble somnoler. Elle s’approche timidement et voyant qu’il est en fait réveillé, lui montre la photo couleur sépia, en lui demandant s’il connaît le monsieur vaguement souriant sur le portrait.

En tournant la tête vers elle et tout en soufflant la fumée d’une cigarette roulée avec ce tabac nauséabond qu’elle reconnaît sans peine comme étant celui que tous les Chinois fument dans son village, il lui répond en hakka – grâce à Dieu – ou plutôt grâce à Kanti, le dieu protecteur des voyageurs :

« Ah moy, tu ne t’es pas trompée, je le connais même très bien puisque c’est mon visage qui est sur la photo. Ah ! Je te souhaite bien le bonjour et la bienvenue dans ce pays. Comment s’est passé ton voyage ? »

Un peu décontenancée, elle lui répond :

« Tu te moques de moi, car quand je te regarde, tu ne lui ressembles pas du tout. Je cherche ce jeune homme parce qu’il est mon futur mari et qu’il est censé m’accueillir à mon arrivée. Je suis fatiguée du voyage et j’aimerais me reposer. Si c’est une plaisanterie, elle est vraiment de mauvais goût. Il se fait tard et si je ne le trouve pas avant la nuit, je ne saurai vraiment pas ce que je vais faire. S’il te plaît, aide-moi plutôt et examine bien l’homme de la photo. C’est impossible qu’il ne soit pas déjà là et je suis fort étonnée de son absence.

C’est alors qu’il lui répond, en éclatant d’un rire presque goguenard, qui découvre une bouche édentée, hideuse, avec au fond des restes de molaires jaunies par le tabac âcre :

« Ha ! Ha ! Ha ! C’est bien normal que tu ne me reconnaisses pas, car c’est une photo de moi prise alors que j’étais encore jeune homme. » […]

La jeune-fille éclate en sanglots mais le vieux maraîcher lui explique que son destin est de le suivre. Il lui dit qu’il a préparé sa venue, fait nettoyer sa maison. Il finit par la persuader en lui disant qu’elle pourra bénéficier de son hospitalité et décider le lendemain si elle veut rester ou non. Finalement elle monte dans la carriole et réfléchit tout au long du voyage et décide de ne pas se laisser abattre par le sort. Lorsqu’ils arrivent l’homme va vaquer à ses occupations et la laisse devant la maison. Le panorama est superbe, elle aperçoit de petits champs géométriques dont elle admire l’ordonnance, la maison est sommaire, elle y entre.

Le vieux maraîcher et la jeune épousée de Chine (2006) – 2e extrait (pages 31-32)

Comme sa mère, et comme toutes les femmes chinoises avant elle qui n’ont jamais eu à choisir, elle aussi doit se soumettre à des évènements sur lesquels elle n’a pas de prise. Curieusement, au milieu de ses pensées passe une vision fugitive d’une vie familière qu’elle chasse vivement de sa tête. Elle doit se résigner vite et sans révolté. Au fond d’elle-même elle vient de décider qu’elle ne se laissera plus abattre par le sort. Contrairement à ces chipies oisives aux pieds bandés, le plus souvent vaniteuses, chichiteuses et paresseuse, elle n’a jamais rechigné au travail à la maison ni dans les champs. Elle n’est pas du signe du Chien pour rien.

Etouffant un soupir venant du fond de son âme et comme pour effacer ses dernières appréhensions, elle prend de l’eau dans une marmite. Elle ira la faire chauffer sur le feu de bois qui couve au dehors près de l’appentis qui doit servir de débarras. Tout à l’heure, derrière le rideau à moitié déchiré d’une salle d’eau vraiment trop sommaire, elle fera seule ses ablutions pour effacer les fatigues du voyage. Elle en profitera pour nettoyer ses effets personnels en même temps que le peu de linge sale du vieil homme qui traîne dans un coin au fond de la pièce.

Dans le petit cagibi qui sert de cuisine, elle a été un peu surprise de voir en train de réchauffer au-dessus des braises presque éteintes, une vieille casserole contenant un plat de poulet et de légumes avec à côté du riz encore tiède : sûrement une délicate attention du vieil homme à laquelle elle ne s’attendait pas. Une pensée reconnaissante lui traverse l’esprit. Elle lui en touchera peut-être un mot, car, s’il faut croire l’expérience de sa maman, ces hommes hakkas n’ont jamais été d’une sensibilité exemplaire pour exprimer leurs sentiments personnels.

Mais ce soir, elle pourra se passer de dîner comme de conversation. Ayant eu sa part d’émotions pour la journée, elle n’a vraiment pas le cœur à manger ni à parler. Hochant la tête, elle retrousse ses manches et prend le balai dans ses mains. En faisant ce geste banal mais capital, elle sait que, sans l’ombre d’un doute et loin de son village natal adoré, une nouvelle destinée commence pour elle, non plus individuelle comme avant, mais à deux cette fois. Elle se souvient que le plus lettré des gens du village lui a confié en partant, « Quand on dessine le mot balai à côté de celui de la femme, on écrit le caractère : épouse. »

Refermant la porte grinçante et retrouvant les habitudes ancestrales familiales, elle se met à balayer rapidement avant que l’obscurité crépusculaire n’envahisse totalement le plancher. Doucement dans sa tête, comme pour se donner du cœur à l’ouvrage et essayer de partir maintenant d’un bon pied, elle fredonne mélancoliquement un « san ko », un chant traditionnel hakka des montagnes qu’elle connaît par cœur. [..]

5) EXTRAIT DE WEN HUA (2012)

Extrait de l’article : Peut-être qu’il ne suffisait pas seulement de sauver la fête du Nouvel an chinois (pages 216 à 219).

Dans certains articles plus autobiographiques, Jimmy M. Ly expose ses interrogations, ses regrets, ses satisfactions, etc. en ce qui concerne son combat et le combat de l’association Wen Fa.

[…] Moi-même au départ je savais si peu de choses sur ma culture que je ne pouvais qu’exhorter mes enfants de ne pas abandonner la part de Chinois qui restait en eux, et qu’il faut me pardonner de n’avoir pas su leur enseigner comme leur transmettre cette identité qui me tourmentait tant.

Pourtant être Chinois et l’expliquer à mes enfants est devenu pour moi cette énigme complexe et passionnante à élucider : d’où, le pourquoi et le fondement de mes livres de « Hakka en Polynésie » à « Adieu l’Etang aux Chevrettes », en passant par « Bonbon soeurette et Pai coco », une trilogie involontaire pour raconter mes expériences accompagnant cette quête magique : « Trouver qui je suis pour ne pas être désespérément personne. »

En me donnant en exemple de défricheurs de chemins inconnus qui mènent à la découverte de soi, j’espérais que les nouveaux auteurs hakkas suivraient ma voie et sauraient transmettre la mémoire de l’exil aux jeunes qui n’ont pas quitté leur terre et ne l’ont jamais redécouverte.

Et ainsi ils seront obligés de rester vigilants devant une évolution qui pourrait les mener à l’extinction de leurs origines et à leurs questionnements sur les fondements de leurs vies. En même temps, sous-jacent à ma quête, il y avait cet autre formidable défi court-circuitant cette désolante et regrettable frustration de ne pas savoir parler ou écrire la langue chinoise.

Même si j’avais appris la langue hakka sur le tas, presque ramassé dans la rue, je m’en voulais beaucoup de ne pas pouvoir lire les caractères chinois qui me semblaient si énigmatiques et si compliqués mais porteurs d’une telle élégance formelle. Je n’avais jamais fréquenté l’école chinoise.

Après la guerre, la plupart des Chinois étaient obnubilés par l’acquisition des savoir-faire occidentaux beaucoup plus valorisants à leurs yeux. Ce qui n’était pas faux à l’époque de l’après-guerre. Par la force des choses, j’ai donc dû fréquenter l’école de mes ancêtres par procuration, les Gaulois. Et l’école chinoise devint pour moi, comme disent les Anglais « Another road not taken. »

Rien d’étonnant que mes livres traduisent avec les mots de la France, mon désir secret d’exprimer ma naturelle différence, sans concession ni culpabilité aucune, tout en traçant le chemin de ma propre rédemption. Ma quête identitaire ne pouvait s’ouvrir que vers le monde et non m’enfermer dans une identité prison, m’isolant du monde extérieur.

Etre Hakka en Polynésie, c’est donc aussi chercher cette illumination ultime intégrant le soi et les autres en une parenté universelle fondée sur l’amour et le respect. Riche de plusieurs savoirs, détenteur de plusieurs cultures et navigateur de plusieurs univers, n’est-ce pas le rêve accompli de tout citoyen du monde qu’on espère devenir ? […]

6) JIMMY M. LY ET LA POÉSIE

Jimmy M. Ly écrit parfois des poèmes dans certains de ses livres (Hakka en Polynésie, Wen Hua) et il en publia un certain nombre dans la revue Littérama’ohi.

RIVAGES LOINTAINS, poème paru dans Littérama’ohi n°7, page 78

                                       Sous l’alizé nocturne

                                    Au bord de la plage déserte

                                        Les purau décharnés

                                   Veillent en ombres chinoises

                                        Dans la clarté lunaire de

                                        La nuit corallienne.

                                    Sur cette île sans leçons

                                                   Rien

                                     Pour qui veut apprendre

                                          A devenir meilleur

                                 Ephémères sont les bonheurs d’ici

                                        Sans remèdes les peines

                                        Incurables les douleurs

                                           Solitaire et inquiet

                                   Songeant aux temps heureux d’avant

                                            Je baisse la tête

                                          Et fermant les yeux

                                          Je rêve pensivement

                                        A l’abandon insouciant

                                      D’autres rivages lointains

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