Karl et Phil : le duo de la croisade paka

PPM lance une nouvelle rubrique signée Brigitte Olivier : « Un café avec… ». Nous avons voulu mieux connaître Karl Anihia, président fondateur de l’association Tahiti Herb Cuture, et Philippe Cathelain, président du syndicat professionnel du chanvre polynésien, deux hommes, devenus amis, réunis dans leur lutte quotidienne pour que la production de cannabis médical et thérapeutique soit autorisée en Polynésie. Ils se sont fixé deux objectifs, qui donnent le ton de leur campagne : la protection des mineurs et une application d’une politique de réduction des risques. Conditions sine qua non pour ces deux pères de famille. Deux personnalités très différentes, un même combat : celui de la légalisation du cannabis.

Karl Anihia, président fondateur de l’association Tahiti Herb Cuture

Le premier, c’est Karl Anahia, 38 ans, en couple, père d’un petit garçon.

Le grand public a entendu parler de lui la première fois en mars 2020, quand il est arrivé à Papeete, accompagné de quelques militants, avec un pied de cannabis qu’il plante devant l’assemblée de la Polynésie.

Un geste qui l’emmène directement en garde à vue pour un jour et lui fait perdre son emploi de commercial chez un importateur de la place.

En 2013, il avait fondé l’association Tahiti Herb Culture.

Karl est né à Tubuai, dans une famille modeste, de confession mormone.

Venu poursuivre ses études au lycée à Tahiti, il décide d’améliorer son ordinaire en vendant du paka. Il n’en consomme pas lui-même à l’époque, mais se dit que c’est une manière comme une autre de ne pas solliciter ses parents qui ont cinq enfants à charge.

ll fume son premier joint à 18 ans, après avoir obtenu son bac.

Il part à Hawaii poursuivre des études supérieures et il est confronté à ce moment-là à des drogues plus dures, expérience dont il sortira persuadé que le paka n’est définitivement pas dangereux comparé à la méthamphétamine, plus connue sous le nom de ice.

Il entend parler pour la première fois de cannabis thérapeutique, alors qu’une tante à lui mène un sevrage difficile grâce à l’usage du pakalolo.

Revenu à Tahiti, il travaille normalement, fonde une famille jusqu’à cet épisode de l’Assemblée où il comprend qu’il est marqué au fer rouge et qu’il lui sera compliqué de retrouver un travail.

Il s’engage alors à fond dans la lutte pour la légalisation d’une drogue qu’il considère comme moins dangereuse que l’alcool et aux promesses thérapeutiques certaines.

C’est à ce moment précis que sa route croise celle de Philippe Cathelain, lui-même fortement convaincu des vertus du cannabis en matière de soins et de santé.

Philippe Cathelain, président du syndicat professionnel du chanvre polynésien

Philippe, dit Phil, est un peu plus âgé. 53 ans aujourd’hui et il a été impressionné par les premières conclusions d’un rapport de l’ANSM, l’Agence nationale de sécurité du médicament sur les propriétés médicales du cannabis.

Enfant fa’a’a’mu, Phil a fumé son premier joint à l’âge de 13 ans, en même temps que ses camarades du quartier Estall où il a grandi. Une sorte de rite de passage, facteur d’intégration sociale.

À 14 ans, il est fortement marqué par la mort de son père adoptif, victime de l’alcool, mort jeune d’une cirrhose du foie.

Il trouve du réconfort dans sa communauté adventiste et ne fumera plus de paka jusqu’à l’âge de 25 ans.

Confronté à un chagrin d’amour, il soigne sa déprime en renouant avec la fumette.

Mais sensibilisé aux dangers des engrais et autres pesticides, il décide de faire pousser son cannabis pour sa consommation personnelle. Car entre-temps, Phil est devenu paysagiste, horticulteur, agriculteur et comptable.

Père de deux enfants de 17 et 19 ans, il ne fume jamais en public et se réjouit du sérieux de ses filles, pas du tout intéressées par l’usage du cannabis.

Son adage : fumer tous les jours, mais pas toute la journée.

Car il tient à gérer son entreprise le mieux possible. Tout est affaire de sagesse, dit-il. Comme pour l’alcool.

L’aventure commune

Depuis un peu plus de deux ans, les deux hommes, devenus amis, sont décidés à multiplier les actions pour la légalisation du cannabis.

Dans un premier temps à usage médical et thérapeutique ; mais plus tard pour son utilisation à usage récréatif.

Ils voient déjà grand avec une production locale de monoi, baumes, huiles à base de CBD dont le principe actif et psychotrope est absent. À ce sujet, ils relèvent cette profonde injustice : en Métropole, la production et la vente de ces produits est légale, avec pignons sur rue et environ 2 000 points de vente. Tandis qu’en Polynésie, ces produits de confort pour le massage ou en utilisation sublinguale pour dormir s’échangent encore illégalement.

Ils constatent par ailleurs que les fumeurs métropolitains réguliers sont au nombre (projection basse) d’un million. Une manne si la culture du cannabis local, particulièrement fort en THC (le produit actif), était autorisée. Un marché qu’ils évaluent au plus bas à plus de 36 milliards de Fcfp par an si seulement 10 % de ce marché était capté par la Polynésie.

Les produits CBD sont encore interdits à la vente en Polynésie.

Ils ont même estimé les recettes fiscales pour le Pays à plus de 7 milliards de Fcfp par an, toujours dans une optique basse. De quoi résoudre bien des problèmes locaux si la France se mettait au diapason de la plupart des pays européens qui ont légalisé depuis longtemps.

La consommation locale

Soutenus par le député Moetai Brotherson, Phil et Karl s’appuient sur une étude menée en 2020 pour affirmer que 11 % des habitants des États insulaires du Pacifique Sud consomment régulièrement du cannabis. À des fins thérapeutiques ou récréatives.

20 % des foyers polynésiens autoproduisent pour leurs besoins familiaux, soit 60 000 personnes qui utilisent le paka de manière quasi journalière. En témoigne la prise de 30 à 40 000 pieds par an par les forces de l’ordre pour un marché illégal de l’ordre de 20 milliards de Fcfp par an.

En finir avec cette immense hypocrisie, c’est le but des deux croisés de la légalisation.

Faire bien, faire mieux

Produits CBD vendus en Métropole, sur un marché breton.

Karl Anihia et Philippe Cathelain se consacrent désormais à une étude précise pour évaluer les besoins et envisager des moyens de production.

La situation devient trop complexe, y compris pour la justice, pour ne pas mettre sérieusement ce dossier sur la table des élus.

Il faut donc définir des normes de qualité, ce qui n’est pas actuellement à la portée des petits planteurs.

Former, puis embaucher une main-d’œuvre qualifiée afin que le cannabis local soit de premier choix, c’est ainsi que nos deux compères voient les choses. Et ils ne rêvent pas tout à fait, puisque le député Brotherson a déposé un projet de loi pour la légalisation du cannabis en mai dernier devant l’Assemblée nationale.

En précisant pour un « usage récréatif également, adulte et responsable ».

Dès lors, les choses pourraient s’accélérer, peut-être plus vite que prévu.

Mais Phil et Karl s’y engagent : si la culture du cannabis était enfin autorisée, il faudrait que cette manne profite à tous, en termes d’emplois comme de retombées économiques.