« Écouter et contempler la nature. Elle est superbe ici. On est entouré d’arbres, de fleurs, dont j’ignorais l’existence, d’une végétation luxuriante où circulent des odeurs, des parfums inconnus. Il y a aussi le jeu des lumières dans les feuilles qui frémissent dans le vent. Et puis ces bruits qui, soudain, rompent le silence, la quiétude de ce matin divin. Un chien, un oiseau, un coq… un moustique parfois aussi, qui vrombit subrepticement à mon oreille. Quand je ferme les yeux, j’ai l’impression d’être au cœur d’une forêt tropicale où cohabiteraient d’invisibles créatures, juste là, à proximité, bien cachées. Les chants des uns répondant aux caquètements ou sifflements des autres. » Marc Hélias, La Chute du flamboyant, Éditions Brava, 2022, p. 68.

Qui vit ou a vécu en Polynésie française retrouve probablement dans ces lignes les bribes d’une expérience connue, parfois captée et enregistrée dans l’intimité d’une subjectivité sensorielle indépendante de tout effort conscient. Cette espèce d’évidence empirique, que le Grand Siècle résumait volontiers par la notion de « pittoresque » et que je rapprocherais de l’enargeia antique, traverse, à mon sens, le dernier roman de Marc Hélias, La Chute du flamboyant, où le lecteur familier du Tahiti d’aujourd’hui reconnaîtra, magnifié par une armature littéraire solide, un tableau stylisé du Pays.
L’auteur n’en est pas à son coup d’essai ; c’est dans une écriture habile et au moyen d’une composition efficace qu’il nous présente l’histoire de la petite Pa’umotu Nakura, adoptée par le très parisien couple de Gerny et élevée dans les beaux quartiers de la capitale française sous le nom de Jackie. Je vais tenter, chers lectrices et lecteurs, de vous donner un aperçu de ce récit plein de force sans en dévoiler les moments-clés, puisque la proposition de l’auteur, entre satire sociale et tendre célébration, relève aussi du roman à suspense, voire du polar, dont la part de mystère mérite d’être préservée.

Jeune adulte, la petite Jackie, qui raconte fictivement son histoire à la première personne, revient à Tahiti rencontrer sa mère biologique native des îles Tuamotu, « maman Marie ». Ce choix d’une voix féminine (post-adolescente) portée sur le devant de la scène par la plume du romancier, interpelle d’emblée : les ressources de la fiction autodiégétique soutiennent ainsi un projet littéraire qui encourage le brouillage et la reconfiguration du moi, l’effacement de ses contours et, ultimement, la recomposition presque onirique des frontières entre soi et l’autre. Par touches successives, alternant entre réécriture semi-farcesque de poncifs divers (« types » sociaux revisités sur un mode parodique, idées reçues âprement débattues entre les protagonistes) et éloge discret de « caractères » recelant une complexité irréductible, souvent inattendue, le roman de Marc Hélias nous offre une opportunité de déconstruction ludique d’un moi à laquelle le lecteur se laissera aller avec profit autant qu’avec plaisir : la délicate question « Qu’est-ce qu’être Polynésien aujourd’hui ? » s’y pose sans ambages tout en faisant l’objet d’une allègre dédramatisation, non dépourvue de douceur.
Dans un dispositif proche de celui des Lettres persanes, ce roman d’un retour au pays natal qui est aussi, pour la narratrice, une plongée dans l’inconnu, a recours au déplacement du regard pour redonner au monde sa part de merveille, de spectaculaire : ce qui mérite d’être vu y retrouve son éclat perdu ; le regard acéré de la narratrice déracinée de sa terre d’origine rappelle celui d’Usbek et Rica confrontés à l’étrangeté parisienne, et c’est un Tahiti plein d’une captivante étrangeté que la jeune Jackie nous invite à (re)découvrir, alors même que, pour l’avoir trop vu, nous ne le voyons peut-être plus.
« Ce que la mer est lisse ce matin.
Pas une vague, pas de brise non plus. La pirogue à balancier fend l’eau au rythme des coups de pagaie de maman Marie, installée à l’arrière. (…)
Je n’ai qu’une chose à faire, admirer le magnifique spectacle qui s’offre à moi. À commencer par la lumière blanche qui rend tout si beau et pur. (…)
Ce matin, le lagon est notre royaume. Comme s’il était vierge de toute présence humaine. Comme si nous étions les premières à y évoluer. » (p. 166)
On pourrait croire en lisant la description de cette partie de pêche matinale entre femmes, entre mère et fille, que l’univers diégétique de La Chute du flamboyant se conforme au topos littéraire de la terre vierge, propice à une forme de retour vers un monde originel ; il n’en est rien, et la composition très dynamique du roman, marquée par des ruptures successives de tons et de registres, bouscule avec une fougueuse irrévérence la vision idéale d’une Polynésie idyllique, constamment mise à mal par l’irruption d’un rire sans concession, parfois mêlé de larmes. Dans ce jeu de masques salutaire où le soi et l’autre cheminent peu à peu vers un espace de rencontre, il devient possible de rire de l’autre comme il est admis de rire de soi, sans haine ni mépris, mais sans fausse indulgence non plus. On est alors moins Polynésien par le sang, le sol, la langue ou les traditions, que par la connivence tacite née d’une autodérision partagée, enracinée avant tout dans l’amour ressenti en commun pour une Polynésie contemporaine bigarrée, compliquée et un peu folle.

« Cools, casquettes à longue et large visière vissée sur la tête avec dessus des lunettes de soleil noires, tee-shirts de couleur parfois un peu courts au point de dévoiler une petite ou imposante bedaine. Tombante dans tous les cas. Ce qui ne semblait pas du tout les gêner. » (p. 64)
On aurait tort de prendre comme un outrage cette description de personnages polynésiens. Car l’auteur en réserve autant (sinon davantage !) aux supposés représentants de l’intelligentsia métropolitaine, aux « demis » ou encore aux pseudo-apatrides volontaires. Espace de jeu entre les parts de soi et d’autre en soi et en l’autre, le rire relie plus qu’il ne sépare.
Le livre de Marc Hélias reprend d’une certaine manière la célèbre question « Comment peut-on être persan ? », attribuée ironiquement par Montesquieu aux Parisiens et rapportée par l’un de ses épistoliers fictifs, mais il en inverse la formule, et fait vaciller son pouvoir de division : au fil de La Chute du flamboyant, dans l’esprit du lecteur, flotte plutôt la question « Comment peut-on ne pas être persan ? » Comment peut-on ne pas reconnaître la part d’autre en soi ?
« Ce qu’ils peuvent être cools. Ça me change de chez nous. Ils rient. C’est incroyable, comme ils rient. De tout, de rien, d’eux. J’ai eu l’impression qu’ils avaient en commun le talent d’être heureux. Ils ne sont pas aisés. Ou alors ils se fichent des modes. Un tee-shirt de couleur, souvent déchiré par endroits. Un peu trop serré car les bourrelets sont mis en évidence. Mais ça ne gêne visiblement personne. Un short et des tongs, enfin des savates, c’est comme cela qu’ils les appellent. » (p. 158)
« “Ici tout commence par une prière et s’achève en chanson” (…) Et dans le cas des bringues, entre les deux tout n’est que chansons, rires et blagues. Cela peut durer des heures. Durant tout ce temps, si joyeux, ils rient aux éclats, boivent tous de la bière Hinano – les femmes ne sont pas les dernières – et mangent comme quatre. Je comprends mieux ce que dit régulièrement papa : “passé la trentaine, beaucoup de vahine perdent leur fine silhouette et arborent, sans complexe, des ventres de sénateurs et des épaules de déménageurs”. Il faut dire que tout ce qui est servi est délicieux. » (p. 159)
Avec la saveur d’une bringue tahitienne, le roman de Marc Hélias, audacieux et moderne, affûté et vif, nous convie au cœur d’une fable contemporaine débridée, pleine de sensibilité et de finesse. Sans jamais tomber dans la sensiblerie ni dans la démagogie, La Chute du flamboyant nous raconte l’histoire d’une évolution. Polynésien ou pas, attaché à sa région ou non, le lecteur y retrouvera la sagesse puissante des contes, pourvoyeuse de la quiétude éphémère qu’engendrent les vérités en perpétuelle construction, envolées dès qu’on les pense capturées, à la manière du moustique.
« J’allais pouvoir ne rien faire. Me poser. » (p. 68)
Erreur de la jeune narratrice tout juste arrivée au Fenua : au pied du vénérable flamboyant, son itinéraire, comme notre voyage littéraire, ne fait que débuter.

