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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 158-159 de juin 1967. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Le 19 Juin 1767, lorsque Samuel WALLIS, commandant du H.M.S. DOLPHIN, aperçut une haute terre que la vigie venait de signaler dans le Nord-Ouest, il eut un instant d’indicible émotion. Ces montagnes dont les sommets se perdaient dans les nuages et qui semblaient se prolonger dans la direction du Nord-Ouest lui rappelaient les premiers contreforts de la Cordillère des Andes tels qu’ils apparaissent en mer au large des côtes du Pérou. C’était là à n’en pas douter la pointe extrême du continent austral – ce fameux continent hypothétique – qu’il était chargé de découvrir et de reconnaître avec le capitaine CARTERET sur le « Swallow » qui lui, suivait une route plus au Sud.

Philippe de CARTERET avait déjà traversé le Pacifique sur ce même DOLPHIN, une des premières frégates entièrement doublées en cuivre dont l’Amirauté désirait tirer des enseignements. Ce précédent voyage avait eu lieu deux ans plus tôt, en 1765, sous les ordres du Commodore BYRON qui sera le grand-père de l’illustre poète.

À peine de retour en Angleterre, le DOLPHIN avait repris la mer sous le commandement de Samuel WALLIS alors âgé de 38 ans qui avait été chaudement recommandé aux lords de l’Amirauté par l’Amiral BOSCAVEN dont il avait été l’officier d’ordonnance.

On comptait parmi l’état-major, le Second, ROBERTSON qui laissera une relation détaillée très intéressante du voyage, CLARK le premier lieutenant, puis FURNEAUX et MOLYNEUX que l’on retrouvera faisant partie plus tard des expéditions COOK, de même que GORE, un officier non commissionné, sorte d’officier des équipages, qui jouera un rôle important au cours d’autres expéditions à travers le Pacifique. Notons incidemment le nombre relativement important de noms français : FURNEAUX, MOLYNEUX, CARTERET, ce dernier ayant opté pour la nationalité anglaise et dont le père était Sénéchal de Normandie, avait préféré supprimer une particule gênante alors que la France et l’Angleterre étaient en guerre.

WALLIS devait se rendre compte rapidement avec un certain désappointement que cette terre n’était en réalité qu’une île de 50 lieues de tour à peine, mais cette découverte allait par contre lui permettre de rétablir la santé de son équipage gravement compromise par le scorbut. Environ un tiers en était plus ou moins atteint et lui-même, était alité depuis deux semaines.

La vue de cascades d’eau fraîche et bouillonnante tombant de hauteurs situées parfois dans les nuages, la végétation qu’on devinait luxuriante, les cultures et les arbres fruitiers que l’on remarquait un peu partout, émerveillaient et rendaient tout à coup espoir aux malades dont un certain nombre étaient déjà moribonds.

L’approche de la côte devait durer trois jours, chaloupes et canots ayant été mis à la mer pour sonder afin de trouver un mouillage satisfaisant pendant qu’une quantité de pirogues de toutes tailles parties de terre entouraient le DOLPHIN.

La première impression que les Anglais eurent des habitants de l’île fut favorable. Grands, bien faits, avenants en général, ils ne semblaient transporter dans leur pirogue aucune arme – ce qui fit bien augurer pour les relations futures. Par contre, ils étaient curieux de tout ce qui paraissait nouveau à leurs yeux et tâchaient de s’en emparer avec une dextérité qui stupéfia les Anglais. C’est surtout le fer qui retenait leur attention. À n’en pas douter, ils en avaient une connaissance assez généralisée car les premiers qui montèrent à bord tâchèrent, vainement- d’ailleurs, d’arracher les cadènes de hauban. D’où tenaient-ils la connaissance de ce métal ? C’est une question à laquelle on n’a pu répondre d’une manière satisfaisante jusqu’ici. Tout au plus peut-on retenir le naufrage dans les Tuamotu d’un des navires du Hollandais ROGGEVEIN une cinquantaine d’années auparavant, ce qui aurait permis aux habitants de disposer d’une quantité relativement importante de ce métal. Car, si la vue de l’or faisait perdre tout contrôle aux Espagnols, celle du fer avait sensiblement le même effet sur les Tahitiens, et ceci explique sans doute leur attitude vis-à-vis des Anglais les jours suivants. Déjà les chaloupes avaient essuyé plusieurs tentatives d’abordage de la part des grandes pirogues dont l’avant (‘ihu va’a) possédait une planche permettant à un ou plusieurs hommes de bondir au milieu de l’embarcation adverse.

Celui qui dirigeait les sondages, GORE, fit tirer une salve au-dessus de la tête des assaillants afin de les décourager dans leur entreprise mais les Tahitiens ne firent qu’en rire ; il fallut bien se décider à viser l’homme qui s’apprêtait à bondir, lequel frappé sur une si courte distance s’écroula grièvement atteint. Ceci calma pour un certain temps les velléités d’abordage mais elles reprirent un peu plus loin sur la baleinière du bord et, là aussi, il fallut tirer. Il y eut un homme vraisemblablement tué. Pendant ce temps, le DOLPHIN s’approchait de la baie de Matavai, mais n’ayant pas très bien compris, au milieu de cette confusion, les signaux faits par la chaloupe, il vint talonner puis s’échouer sur un banc de corail situé à l’entrée de la baie. Le choc fut assez violent pour entrainer la rupture d’un des mats de flèche.

La situation du navire et de son équipage devenait des plus critiques lorsqu’une brise providentielle poussa le navire vers le large. Le mouillage put alors être pris à deux encablures du rivage environ. Aucune avarie majeure n’ayant été constatée et le navire ne faisant eau de nulle part, tout le monde à bord s’estima heureux de s’être tiré à si bon compte de ce mauvais pas.

Des relations commerciales s’établirent rapidement entre la terre et le bord, mais un certain malaise cependant subsistait. Le 24 Juin, le DOLPHIN vit arriver plusieurs grandes pirogues doubles montées par 15 ou 20 rameurs n’ayant aucun objet d’échange mais ayant par contre à bord des pierres rondes posées en tas. Sur un signal parti d’une pirogue isolée, une attaque générale fut déclenchée au moyen de pierres lancées avec adresse et beaucoup de force par les hommes des pirogues armées de frondes, mais les Anglais protégés par les bastingages risquaient peu de ce tir. Lorsque les pirogues s’approchèrent de trop près, on fit lever les sabords de quelques canons chargés à boulet et tirer à bout portant sur quelques pirogues qui volèrent en éclats et dont les équipages se trouvèrent disséminés sur la mer. Ce fut une fuite générale et les Anglais purent aller faire de l’eau à terre en toute tranquillité. Un vieillard vint même les aider pour compléter leur provision d’eau.

Le 26 Juin, une attaque bien plus importante se prépara, mais les Anglais étaient sur leur garde. WALLIS estime que 300 pirogues au moins de toutes tailles, et 15.000 personnes environ étaient présentes dans la baie. La manœuvre des grandes pirogues de guerre se précisait ; elles se glissaient le long du rivage pour revenir en force sur le DOLPHIN. A bord, tout le monde était à son poste et les canons étaient chargés, à mitraille cette fois. Dès que l’attaque commença les canons firent ravages parmi les pirogues qui se débandèrent instantanément et dont les survivants se sauvèrent sur le rivage et disparurent sous les arbres.

WALLIS ne perdit pas de temps ; il envoya à terre une équipe de charpentiers qui, à coups de hache, sabordèrent toutes les pirogues de guerre qu’ils trouvaient tirées sur la plage.

On a souvent épilogué sur cette attaque concentrée des Tahitiens, unique d’ailleurs, car elle ne devait jamais se reproduire par la suite. WALLIS et son second ROBERTSON pensaient que c’était un prêtre qui en donna le signal. En réalité, ce fut le fer, ce métal précieux par-dessus tout, aux yeux des Tahitiens, qui décida certains chefs de l’île, et peut-être AMO lui-même, à donner l’ordre d’une attaque générale pour s’emparer de ce trésor.

Après ce dernier incident, les Tahitiens firent tout à coup preuve des meilleures intentions et leurs dispositions pacifiques ne devaient se démentir à aucun moment par la suite, mais les Anglais – cela se conçoit – demeurèrent longtemps sur leurs gardes.

Un poste avait été établi à terre sur le rivage et la rivière de Matavai en formait la frontière. En l’absence du commissaire, malade, ce fut HARRISSON l’officier-canonnier qui fut chargé des transactions. Celles-ci étaient en général honnêtes et le bord fut pourvu très rapidement de vivres frais en quantités suffisantes, et même en abondance, ce qui améliora nettement la santé des malades. Ceux-ci furent d’ailleurs débarqués le 1er Juillet et logés sous des tentes montées à cet effet. Ils s’y rétablirent rapidement au point de commencer à entretenir des relations suivies avec l’élément féminin de la population, et ceci amena de sérieuses perturbations dans les échanges faits par le canonnier.

En effet, l’ouverture du « commerce antique » comme le nomme curieusement ROBERTSON, provoqua un phénomène que l’on appellerait aujourd’hui une dépréciation de la monnaie d’échange, laquelle était constituée par des clous. Donner pour un simple service rendu un clou aussi long que pour un cochon paraissait aux Tahitiens le comble de l’aberration. De ce fait, le prix des denrées augmenta dans des proportions alarmantes et HARRISSON dut en rendre compte à WALLIS qui décida de rembarquer tout le monde. Mais le chirurgien fit observer que les malades à peine rétablis, risquaient une rechute et finalement il fut décidé de surseoir à cette mesure. Quelques jours plus tard, la chaloupe qui venait de pousser du bord avec des permissionnaires, fut rappelée ; le maître-charpentier venait de s’apercevoir que dans les râteliers plusieurs cabillots de fer servant à tourner les manœuvres courantes avaient « été remplacés par des cabillots de bois ; ceci n’étant manifestement pas l’œuvre des Tahitiens. De même on s’aperçut que plusieurs hommes de l’équipage couchaient dans leurs hamacs posés à plat sur le pont, les crocs en fer servant à les suspendre aux barrots ayant disparu. WALLIS fit donner lecture des règlements concernant la destruction volontaire d’apparaux ou de matériel appartenant à la Marine Royale ; cela allait jusqu’à la peine de mort. On somma les coupables de se dénoncer. Trois ou quatre pauvres diables furent ainsi condamnés » à faire trois tours de ponts, frappés à coups de garcette, la tête protégée par un panier, par l’équipage réuni. Mais les coups étaient donnés si mollement que WALLIS comprit que l’équipage entier était coupable. Le DOLPHIN risquait tout simplement de se désagréger peu à peu. Pour cette raison, les hommes se rendant à terre, furent dorénavant, consciencieusement fouillés.

Au début du mois de Juillet, plusieurs personnages paraissant d’un certain rang, autant par le nombre des serviteurs qui les accompagnaient que par le respect que leur marquait la population, se présentèrent au poste du canonnier, mais celui-ci, esclave de la consigne reçue, ne permit à personne de franchir le bras de rivière et refoula tout le monde. On pourrait penser que HARRISSON est à l’origine de l’appréciation peu flatteuse dont on gratifiait autrefois l’officier canonnier dans la Marine, c’est tout au moins l’opinion que ROBERTSON parait avoir eu à son égard.

Quelques jours plus tard, WALLIS suffisamment rétabli, put faire une longue promenade en baleinière le long de la côte. Il vint jusqu’à la baie de Taunoa ; en revenant, ils s’approchèrent du marae « AHU ROA » situé à la pointe « Papaoa » où se trouve actuellement le tombeau POMARE V. Ce monument alors en parfait état, les intrigua ; ils pensèrent que c’était un cimetière.

C’est à ce moment que vint s’installer à Matavai un personnage important : PUREA, à qui les Anglais donnent, à tort d’ailleurs, le titre de Reine de Tahiti. En réalité, PUREA n’était même pas suzeraine de l’île, car la plupart des chefs ne reconnaissaient pas son autorité ni celle de son mari AMO qui résidait à Papara. PUREA à cette époque, était âgée de 45 ans environ. C’était une femme assez forte, intelligente et ambitieuse. Elle voulait faire reconnaître son fils TERIIRERE comme chef suprême de Tahiti, mais devait se heurter à l’opposition des chefs, et finalement deux ans plus tard, elle et son mari seront dépossédés. Pour le moment, elle désirait se concilier l’amitié de ces étrangers dont elle avait, compris toute la puissance.

Elle devait s’installer avec toute sa suite dans l’habitation spéciale qu’elle possédait à Matavai. C’était une immense case tahitienne de près de 100 mètres de long, très haute et pratiquement sans aucune séparation intérieure. PUREA y reçut WALLIS et ses officiers et, remarquant que le chef de l’expédition avait assez mauvaise mine, entreprit de le déshabiller et de le masser elle-même. WALLIS ne pouvait se dérober à un tel honneur et d’ailleurs il éprouva un réel bien-être après ces soins prodigués par des mains royales.

PUREA vint lui rendre visite à bord mais il semble que AMO se soit tenu à l’écart. Peut-être se sentait-il compromis dans l’échauffourée du 24 juin. Quoiqu’il en soit, les attentions et les prévenances de PUREA et de tout son monde pour WALLIS et son équipage confondirent les Anglais.

Parmi les présents que PUREA fit porter abord du DOLPHIN : cochons, poulets, poissons, fruits, etc., il y’en eut qui intriguèrent les Anglais, en particulier, les serviteurs de PUREA présentèrent avec componction un certain nombre de chiens dont les pattes antérieures avaient été liées au-dessus de la tête. Ces animaux ne paraissaient guère se distinguer de tant d’autres de leur espèce, aussi bien par leur physique que par leur intelligence. On délia les animaux qui se mirent à errer sur le pont. Le lendemain, les Tahitiens qui montèrent à bord marquèrent leur étonnement en voyant les chiens en liberté et firent comprendre aux Anglais, horrifiés, qu’ils étaient destinés à être mangés. En effet, ces chiens, nourris spécialement, constituaient un mets de choix réservé aux grands personnages, ainsi qu’aux sacrifices sur les « marae« . COOK qui lui, tenait à connaître toutes les particularités d’un pays nouvellement découvert, dégusta ce mets qu’on lui offrit à son second voyage et avoua avoir apprécié cette chair, comparable dit-il, « au meilleur mouton d’Angleterre ».

Cependant le moment du départ approchait. Les malades étaient à peu près tous rétablis, les provisions d’eau et de vivres étaient renouvelées et le gréement avait été entièrement vérifié. Le 27 Juillet, WALLIS fit ses adieux à PUREA qui tâcha par tous les moyens de le retenir. Plusieurs officiers, pensaient que ce n’était qu’une ruse permettant d’attendre des renforts pour tenter une autre attaque. En réalité la malheureuse femme, sentait l’animosité des chefs grandir autour d’elle et avait conçu le fol espoir de voir ces étrangers la soutenir dans ses prétentions.

Le lendemain on mit à la voile alors que PUREA et sa suite sanglotaient dans les pirogues en voyant s’éloigner le DOLPHIN. WALLIS avait passé un peu plus d’un mois à Tahiti. BOUGAINVILLE avec la « BOUDEUSE » et « L’ÉTOILE » devait y arriver neuf mois plus tard.

Au cours de son voyage de retour, le DOLPHIN ne fit aucune découverte particulièrement intéressante. Le scorbut reprit ses droits et continua ses ravages. La dissension parmi l’équipage et parmi les officiers se fit plus aigüe et le navire, lorsqu’il atteignit l’Angleterre, était aussi bien à bout d’hommes qu’à bout de moyens.

Tout compte fait, les résultats de ce voyage étaient médiocres et l’Amirauté s’en rendit parfaitement compte. On peut être un brillant officier d’état-major et n’être qu’un piètre découvreur. Un défaut d’organisation matérielle au départ dans une campagne aussi longue et un manque de curiosité scientifique de la part de WALLIS, qui était, il est vrai, malade, firent que l’expédition passa le plus clair de son temps à soigner ses malades et à immerger ses morts. Le Commandant n’avait probablement qu’une seule idée qui était de ramener son bateau à Portsmouth. Quelle différence avec les expéditions qui suivirent immédiatement, celle de BOUGAINVILLE et surtout celle de COOK, où tout avait été préparé minutieusement bien à l’avance. BOUGAINVILLE pourra s’enorgueillir de n’avoir perdu que quatre hommes au cours d’une expédition ayant duré deux ans et comprenant près de deux cents hommes répartis sur deux navires. Des résultats identiques furent obtenus par COOK – et que dire de la somme considérable de renseignements que ces expéditions devaient ramener en Europe -.

Concernant la relation de son voyage, nous ne connaissons de WALLIS que son journal de bord – il ne pouvait guère en faire moins. En fait, si Tahiti fut découvert par WALLIS, ce furent BOUGAINVILLE et COOK qui révéleront cette île au monde, et c’est à eux qu’elle devra sa célébrité naissante.

Henri JACQUIER

Textes : Société des Études Océaniennes


 

Précision : la rédaction de PPM conserve la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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