La Polynésie française, destination touristique ou enjeu capital dans l’Indo-Pacifique ? ou les deux ! Analyse de la situation géopolitique après les élections de 2023

Des universitaires australiens ayant demandé à Jean-Marc Regnault une note sur la situation politique et géopolitique suite aux élections d’avril dernier, notre collaborateur a rédigé ce papier qui ne manquera pas d’éclairer également nos lecteurs sur les enjeux actuels et les développements possibles.

Les territoires d’Océanie appartenant à la France pourraient n’avoir d’autre intérêt que touristique. Ils sont peu peuplés, très loin du Gouvernement parisien et ne semblaient plus des enjeux majeurs depuis que les essais nucléaires ne se déroulaient plus en Polynésie française (arrêt des essais en 1996) et que 35 ans étaient passés depuis les drames que connut la Nouvelle-Calédonie. Quant à Wallis et Futuna, en voie de dépeuplement, avec un statut qui fait la part belle à l’Église catholique, elle apparaît toujours comme un archaïsme.

Telle semblait d’ailleurs l’idée que les Gouvernements français s’en faisaient depuis le début du XXIe siècle, surtout à l’époque du président Nicolas Sarkozy (2007-2012) qui chercha surtout à ce que ces territoires coûtent désormais moins à l’État (moins de fonctionnaires, moins de militaires, équipements pour la défense et la sécurité vieillissants…).

Or, lors de la présidence de François Hollande (2007-2012), il devint manifeste que non seulement la France mais aussi beaucoup d’autres puissances s’intéressaient à nouveau à la région du Pacifique Sud et à ses petites îles. C’est ainsi qu’avec mon collègue le docteur Sémir Al Wardi, nous organisâmes deux colloques (Paris en 2015, Tahiti en 2016) sur le thème de l’Océanie convoitée[1] en mettant en avant la montée de la Chine dans la région et les enjeux géopolitiques qui en découlaient. Lorsque Emmanuel Macron accéda à la présidence, il développa rapidement la version française d’Indo-Pacifique, profitant du désintérêt de Donald Trump pour le Pacifique et il s’appuya, pour en développer le concept, sur les terres françaises de la région.

Autrement dit, au moment où il apparaissait clairement que l’ensemble du Pacifique se trouvait au cœur des enjeux mondiaux à venir, nous avons organisé en 2019 un nouveau colloque à Tahiti sur le thème : « L’Indo-Pacifique et les Nouvelles Routes de la soie »[2]. Le colloque à peine terminé, la crise du Covid, la prise de conscience plus affirmée des dérèglements climatiques impactant fortement les petites îles et en 2022 la crise ukrainienne et les convoitises chinoises sur Taïwan faisaient entrer le monde et notre région en particulier dans la tourmente.

Si les pays démocratiques veulent défendre leur modèle politique, elles doivent s’inscrire dans une géostratégie concertée pour y parvenir. Et c’est là tout l’intérêt de la présence française en Océanie avec ses ZEE immenses : protéger les territoires des assauts de la nature et des hommes. Cette présence s’accompagne d’un renforcement des moyens militaires et, malgré les déconvenues liées à l’AUKUS, la présence française constitue un atout important pour les pays de la région.

C’est pourquoi, les problèmes internes des territoires français prennent une importance capitale. Adhèreront-ils au concept d’Indo-Pacifique et seront-ils capables de mieux résister aux sirènes chinoises que les Salomon ou le Kiribati ?

La progression de la décolonisation en Polynésie française

Prenons l’exemple de la Polynésie française. La France, pays des droits de l’Homme, n’y donna pas l’image d’un pays défenseur de ces droits et des grands principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Néanmoins, la décolonisation, même si elle sera toujours incomplète, progresse. Le pays dispose d’un gouvernement élu démocratiquement et de larges compétences au sein de ce qu’on appelle l’autonomie (qui n’est pas un self government). La France dépense beaucoup d’argent pour l’enseignement notamment, ce qui permet une océanisation des emplois dans la fonction publique (80 % des postes sont occupés par des Polynésiens) et dans le secteur privé. Cette océanisation est le meilleur exemple d’une décolonisation. Si une partie de la population (autour de 50 %) vit en dessous du seuil de pauvreté, ce n’est pas la faute de la France (à moins de considérer qu’elle pourrait contraindre le gouvernement local de réviser sa politique… mais ce serait du néocolonialisme !), la Polynésie étant maîtresse du système fiscal et de la politique sociale.

La France estime qu’elle a rempli assez largement ce que la Constitution annonçait : « conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires ». Les indépendantistes estiment de leur côté, appuyés par l’ONU, que s’administrer ou gérer sont des verbes qui n’appartiennent pas au vocabulaire de la décolonisation et que l’article 73 de la Charte onusienne n’est toujours pas en vigueur en Polynésie : « le principe de la primauté des intérêts des habitants du territoire ».   

Rappelons que sur le plan électoral, les Polynésiens (souvent métissés) sont largement majoritaires, les citoyens d’origine asiatique ou européenne ne représentant que 5 % pour chaque groupe.

Depuis le début des années 1980, la vie politique est partagée entre les autonomistes (en même temps attachés à la France et à la défense de leurs particularismes) et les indépendantistes (longtemps incapables de définir un calendrier et des modalités de marche à la souveraineté). De 1982 à 2014, les autonomistes ont été dominés par la personnalité de Gaston Flosse (né en 1931, mais qui prétend toujours avoir un rôle à jouer), puis par Édouard Fritch qui rompit avec lui. Depuis le début des années 1980, les indépendantistes sont dirigés par Oscar Temaru (né en 1944) qui a marginalisé les courants indépendantistes qui le contestaient.

La politique polynésienne a toujours été marquée par une instabilité des élus, pratiquant ce que Sémir Al Wardi a appelé le « nomadisme politique », entraînant une instabilité gouvernementale. De 1991 à 2004, G. Flosse réussit à se maintenir au pouvoir grâce à l’utilisation des fonds publics dans un système clientéliste bien rodé. En 2004, il obtint du Gouvernement central une loi électorale qui était censée laminer les oppositions (autonomistes anti-Flosse et indépendantistes), mais devant cette menace, les oppositions réussirent à profiter du mécontentement qui gagnait la population et Oscar Temaru devint président de la Polynésie. Compte tenu de ce qui précède, avec une faible majorité, il fut renversé à plusieurs reprises, des élus rejoignant les camps adverses. Il est vrai que sa politique brouillonne ne favorisa pas l’adhésion des électeurs. De 2004 à 2013, onze gouvernements se succédèrent.

Pour empêcher cette instabilité chronique, le Gouvernement français imposa en 2011 une loi électorale qui devait théoriquement la faire disparaître (grâce à une prime majoritaire de 19 sièges sur 57) et en même temps rendre quasi impossible un retour des indépendantistes au pouvoir.

Après Gaston Flosse, c’est Édouard Fritch qui gagna les élections de 2018.

Après un bref retour au pouvoir de G. Flosse éliminé suite à ses ennuis judiciaires, Édouard Fritch gouverna avec un certain succès puisqu’il gagna largement les élections de 2018. Depuis cette date, son camp se divisa et la déception s’installa (la misère d’une partie de la population s’amplifiait, mauvaise gestion de la crise du Covid et de la hausse des prix et « usure » du pouvoir). En même temps, les indépendantistes renouvelaient leurs élus (aux législatives de 2021) et la personnalité de Moetai émergeait, notamment grâce à son activité sur les réseaux sociaux et à sa modération. Il expliquait que l’enjeu des élections territoriales de 2023 n’était pas l’indépendance, mais le remplacement d’un gouvernement qui n’avait pas répondu aux attentes des électeurs. Du coup, des non-indépendantistes se tournèrent vers lui, dans le droit fil des mouvements « dégagistes ».

Le système électoral fit le reste en se retournant contre ses concepteurs. Les autonomistes restaient majoritaires en voix (55 %), mais divisés en deux formations recueillant l’une 38,5 % des voix, l’autre 17 %, n’obtinrent que 19 sièges sur 57. Les indépendantistes, avec 44,3 % des voix, arrivaient en tête et empochaient la prime majoritaire et donc 38 sièges.

Quelle ligne politique sera-t-elle durablement établie à l’avenir ?

Ce qu’il faut retenir c’est donc que si une majorité de la population est hostile à la revendication d’indépendance[3], le gouvernement polynésien est désormais entre les mains de personnalités indépendantistes. Le problème est de savoir, dans les mois à venir, quelle ligne sera durablement établie : une gestion loyale des institutions autonomistes en mettant l’accent sur la réduction des inégalités ou une politique frontalement hostile à la France. De la nature de politique à l’égard de la France dépendra la solidité ou non du concept Indo-Pacifique que les indépendantistes ont plutôt (pour l’instant) tendance à considérer comme une limitation de leur droit de choisir leurs partenaires. 

Ce que l’on peut avancer actuellement, c’est que le président Brotherson présente le problème de l’indépendance de cette façon :

« Aujourd’hui, on a un PIB polynésien qui est à peu près de 660 milliards de Fcfp et on a des transferts de l’État de 240 milliards : ça donne une idée du poids de l’action de l’État dans l’économie polynésienne. La question fondamentale est : comment on se substitue à ces transferts de l’État parce que si on n’y arrive pas, ça va être difficile de convaincre les gens qu’on peut être indépendant ». (La Dépêche de Tahiti, 6 juin 2003).

Le nouveau président de la Polynésie française, Moetai Brotherson

Il est cependant inquiet par le concept d’Indo-Pacifique :

« L’État français souhaite rester dans le Pacifique grâce à nos Territoires et ça va être horriblement compliqué » (Le Monde, 12 mai 2023).

De son côté, l’État, en la personne du Haut-commissaire, vient de faire une concession : il reconnaît les erreurs de la colonisation. Ainsi, devant la stèle édifiée par les indépendantistes pour rappeler les morts de Tahitiens pendant les guerres coloniales du XIXe siècle, il a déclaré le 29 juin 2023 :

« Oui, au nom d’un idéal dévoyé, la France a fait couler le sang, ici, le 17 avril 1844 [une centaine de Tahitiens tués], mais il ne faut pas occulter, avec le recul du temps, l’affection profonde qui s’est développée entre la France et la Polynésie ».

Le paradoxe ne serait-il pas qu’en 2023, les indépendantistes et l’État français empruntent des chemins qui pourraient converger ? On n’en est pas encore là.


Notes :

[1] Al Wardi S. et Regnault J-M. (dir), L’Océanie convoitée, Api Tahiti éditions/CNRS, 2017.

[2] Al Wardi S. et Regnault J-M. (dir), L’Indo-Pacifique et les Nouvelles Routes de la soie, Api Tahiti éd. et SFHOM, 2021.

[3] À 55% des voix auxquels il faut ajouter celles recueillies par le parti indépendantiste avec pour seul objectif de rejeter le gouvernement Fritch.