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On connaît la célèbre chanson de Michel Sardou : « Si les Ricains n’étaient pas là -Vous seriez tous en Germanie – A parler de je ne sais quoi – A saluer je ne sais qui ». Si l’artiste avait raison de rappeler quelques faits historiques bien réels, il omettait d’en signaler d’autres qui n’allaient pas tout-à-fait en ce sens. Rappel historique.

Pour que le lecteur sache bien où je veux en venir, je dirai tout de go : le fait que la Polynésie fut le siège des essais nucléaires français résulte de la nécessité dans laquelle se trouva la France de se doter d’une arme nucléaire nationale quand il parut que la promesse américaine de protéger l’Europe ne serait pas forcément tenue. Ceci n’occulte ni l’absence de concertation entre le Gouvernement français de l’époque et le Fenua, ni une installation qui se fit sans que des études préalables aient été menées sur la radioactivité en milieu tropical humide, ni les précautions insuffisantes prises malgré les avertissements nombreux[1]. Ces faits ayant été insuffisamment expliqués aux Polynésiens, il y a lieu de reprendre l’étude des relations compliquées entre les États-Unis et la France (et plus largement l’Europe).

Pourquoi cette mise au point aujourd’hui ? Depuis quelques années, j’essaie d’attirer l’attention des lecteurs, d’ici et d’ailleurs sur les grands changements du monde[2]. Dans la dernière édition de PPM du 1er février encore, je prévenais que l’Europe (mais à titres divers, la Polynésie française également) devait faire face désormais à des puissances qui risquaient de la briser, voire de l’anéantir. Je n’imaginais pas que dans les jours qui suivraient, les États-Unis se rapprocheraient de la Russie (se coucheraient même devant elle… Bravo l’homme qui se croit le maître du monde !) et dénieraient à l’Europe le droit de se considérer comme une démocratie alors que son Président ne connaît aucune limite dans le non-respect des frontières et des règles internationales (par exemple dans le domaine du commerce). Et qui pouvait prévoir que le président et le vice-président des États-Unis allaient violemment attaquer Volodymyr Zelensky comme si c’était le responsable de la guerre et le laisser tomber comme on n’a jamais vu des dirigeants politiques procéder avec un allié. L’Europe se retrouve maintenant –mais cela mon article du mois précédent le laissait prévoir – à devoir se mobiliser contre l’Est et l’Ouest. La Polynésie n’échappera pas aux combats à venir. Si elle n’y croit pas, elle se leurre.

Revenons-en pour le moment aux considérations historiques. Les relations entre l’Amérique et l’Europe (voire la France plus particulièrement) ont toujours été complexes.

Au XIXe siècle, ce qu’on appela (après coup) la doctrine de Monroe (Président américain en 1823) voulait que les États-Unis n’accepteraient aucune intervention d’une puissance étrangère sur leur sol, mais ne se mêleraient pas des affaires de l’Europe. Le slogan « L’Amérique aux Américains » supposait une sorte de neutralisme, mais qui souffrit de quelques exceptions dès lors que les intérêts des Américains étaient en cause. En 1917, après bien des atermoiements, ceux-ci se décidèrent à intervenir dans la Première guerre mondiale contre l’Empire allemand. Un schéma semblable marqua la Seconde Guerre mondiale tant que l’isolationnisme prévalut.

La France tira le bilan de la défaite du printemps 1940 qui avait montré que la défense du pays était inadaptée. Le Comité de Défense nationale (CDN) établit plusieurs constats, dès 1946 :

  • Les conflits mondiaux de l’avenir seront marqués par l’apparition de nouveaux et terrifiants moyens de destruction. Et une question : de quelle arme le pays devrait-il se doter ?
  • Même avec une guerre « classique », le territoire métropolitain ne suffirait plus à garantir la survie de la nation, car les progrès des moteurs et l’allongement des trajectoires se défiaient des « frontières naturelles ». Et une certitude : sans l’Outre-mer, la France envahie n’aurait pas les moyens de se replier vers des bases à partir desquelles elle pourrait reprendre la lutte.

Cependant, ces questions pouvaient rester en suspens. En effet, après 1945, une alliance prit corps entre États-Unis et Europe dès lors que l’URSS se fit menaçante, surtout quand elle fut dotée de l’arme nucléaire. Il s’agissait « d’endiguer » le communisme en pleine « Guerre froide ». Le traité de l’Atlantique Nord (OTAN) fut signé le 4 avril 1949 et fut complété par des traités qui concernaient notre région (ANZUS en 1951 et OTASE en 1954. De Gaulle avait pris conscience du danger qui avait menacé l’Europe de l’Ouest avant 1949 : « Si la Russie, en 1946-1947, avait porté ses armes en avant, elle eût occupé l’Europe car l’Alliance atlantique n’existait pas ».

L’article 5 de l’OTAN prévoyait que toute attaque contre un des membres du Pacte serait considérée « comme une attaque contre toutes les parties ». Cependant, chaque État conservait le choix des moyens de se défendre et l’accord du Congrès était un préalable à une intervention des États-Unis. L’Amérique envisageait alors des « représailles massives » sur l’URSS si elle s’avisait de s’attaquer à un pays de l’Alliance. Un déluge nucléaire s’abattrait sur elle.

L’OTAN, en tant que force militaire, se mit en place progressivement. Les forces armées américaines se déployèrent en Europe. À partir de 1954, les Américains installèrent en Europe des armes nucléaires (en France en 1958). 

On parla alors de « parapluie nucléaire » américain.

Cependant, cette « protection » fit l’objet, non pas de critiques, mais de réserves. Le lieutenant-colonel Binoche écrivit en 1954 : « Nous ne pouvons pas être à la merci d’une distribution de bombes atomiques qui nous serait faite parcimonieusement par nos alliés ». De Gaulle lui-même préconisa (mais il n’avait aucune responsabilité politique à l’époque) : « sans renoncer à l’alliance, il faudrait [à la France] une politique qui soit sa politique […]. Il lui faudrait être, elle aussi, une puissance atomique » (7 avril 1954).

Le sentiment domina rapidement que le secours des Américains n’était pas garanti. Il leur était reproché de n’avoir pas (à tort ou à raison) soutenu la France lors des guerres coloniales et de la crise de Suez en 1956. En cas de guerre atomique, la France pouvait être détruite plus ou moins totalement. Militaires, scientifiques et politiques ne manquèrent pas de s’en inquiéter. Pierre Mendès France souligna que « si on n’a pas la bombe [nucléaire], on n’est rien dans les négociations internationales… » (26 décembre 1954). Une bombe française permettrait, notait le CDN du 30 mars 1955, de ne pas être « réduit au rôle de satellite ».

L’idée d’une bombe française fit son chemin dans les sphères gouvernementales, tandis que l’opinion publique y était plutôt hostile. La crise de Suez, si elle ne fut pas décisive en la matière, permit néanmoins aux derniers Gouvernements de la Quatrième République de préparer cette bombe française[3]. Et naturellement, il faudrait trouver un endroit pour la tester. Là, il faut dire les choses très clairement. Si en 1957, le général Ailleret chargé de trouver cet endroit retint le Sahara en priorité, c’est parce que celui qui lui semblait le plus adéquat (les Tuamotu) n’était pas encore accessible par avion. Il a été possible aux historiens de mettre en avant les recherches des militaires pour trouver le lieu idéal. Mais ce n’était que de la poudre aux yeux (qui masque peut-être que les militaires n’avaient pas envie d’aller aux antipodes et qui masque la paresse intellectuelle de certains historiens) : il suffisait de regarder une carte du monde et d’y pointer les possessions françaises (dès lors que de Gaulle s’engagerait pour les pays africains dans la décolonisation) pour constater que seule la Polynésie conviendrait et qu’en Polynésie, seules les Tuamotu de l’est conviendraient.

Dès lors, lorsque la décision française de se doter de l’arme atomique serait prise, elle la testerait sérieusement (au Sahara ce n’était qu’une « esquisse » de bombe) à Moruroa et Fangataufa.

Restait une question en suspens : un Gouvernement aurait-il la volonté et surtout la capacité politique de concrétiser cette bombe ?

Le président du Conseil, Félix Gaillard, alors qu’il était démissionnaire antidata au 11 avril 1958 la décision de procéder au premier essai début 1960. Revenu au pouvoir le 1er juin 1958, de Gaulle fit de l’armement nucléaire une priorité. Lors de la réunion de Défense nationale du 17 juin 1958, il estima que le désir des Américains de contrôler les armes nucléaires sur le territoire français constituait une discrimination évidente à l’égard du pays. « Nous ne pouvons pas l’admettre », déclara-t-il. Le 22 juillet, il confirma la décision de Félix Gaillard.

Toutefois, en septembre 1958, de Gaulle proposa aux Américains que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France dirigent ensemble et égalitairement l’OTAN. Il n’était pas contre l’entente avec les Américains, mais il considérait comme incompatible l’indépendance de la France et un commandement unique de l’arme nucléaire (qui pourrait négliger les intérêts supérieurs du pays).  Le refus américain décida de Gaulle à accélérer le programme nucléaire, ce qui déplut profondément aux présidents des États-Unis (John Kennedy en particulier) qui voyaient dans l’existence de bombes « concurrentes » un affaiblissement du camp occidental[4].

Les Européens de l’Ouest se sentirent également trahis par l’abandon de la doctrine des représailles massives. En effet, dès que l’URSS rattrapa son retard et disposa de fusées à longue portée à la fin des années cinquante, les États-Unis n’étaient plus à l’abri des tirs soviétiques. Protéger à tout prix les capitales occidentales pouvait entraîner des destructions de villes américaines. La doctrine des « représailles massives » fut alors abandonnée et remplacée par « la riposte graduée », sous l’influence de Robert McNamara en 1962. Cela signifiait qu’en cas d’attaque soviétique en Europe, la réponse américaine se ferait d’abord avec des armes conventionnelles, puis, si nécessaire, avec des armes nucléaires de courte portée et enfin en dernier recours avec des armes stratégiques.

Les Européens de l’Ouest n’apprécièrent pas ce changement de doctrine car c’était admettre que les États-Unis hésiteraient à défendre ces pays-là par crainte d’attaques sur leur propre sol. De plus, dans ces conditions, l’Europe de l’Ouest verrait la bataille nucléaire se dérouler sur son terrain, donc sa destruction devenait envisageable. L’OTAN entérina la doctrine de la riposte graduée en 1962.

1962, c’est l’année au cours de laquelle le Gouvernement français entérina la décision de transférer les essais dans le seul endroit au monde où elle serait en mesure de tester la bombe thermonucléaire : aux Tuamotu.

Devant la doctrine de la riposte graduée, de Gaulle alla plus loin dans la critique et les avertissements :

« Comment voulez-vous être sûrs que le Président des États-Unis pressera sur le bouton si le destin du peuple américain n’est pas directement menacé ? On peut être sûr du contraire »[5]. (29 septembre 1963).

La France ne renoncerait donc ni à la bombe, ni aux essais en Polynésie.

Le temps passa. Américains et Européens restèrent des alliés. Les premiers assuraient la protection des seconds pendant et après la Guerre froide. Cela n’exclut pas les crises et la volonté d’indépendance de la France, mais on pensait généralement que les Américains qui n’étaient pas toujours un modèle de démocratie à l’intérieur du pays et surtout à l’extérieur (voire les soubresauts des guerres coloniales), défendaient quand même les valeurs héritées des Lumières.

Voilà qu’aujourd’hui, toutes les certitudes s’effondrent. Le plus puissant dirigeant du « monde libre » se proclame dictateur pour le premier jour seulement. Mais on comprit vite que sa notion de la durée du jour, n’était pas la même que la nôtre. Idem pour les 24 heures qui lui suffiraient pour mettre fin à la guerre en Ukraine. On comprend aisément qu’il ne blâmera pas le dictateur russe de sortir de ses frontières quand lui-même convoite ouvertement des pays qui ne lui appartiennent pas.

J’avais tenté de persuader les lecteurs que le monde changeait très rapidement. Le voilà qui s’emballe.

La Polynésie aurait-elle quelque chose à gagner de l’affaiblissement de la France et de l’Europe ? Certainement pas. La voie serait libre à toutes les convoitises. Imaginer que ce serait la porte ouverte à la décolonisation et à l’indépendance, ce serait être ignorant de ce qui se passe dans le monde et croire que des oppresseurs peuvent être les chantres de la liberté.

Quel meilleur avertissement que de paraphraser Sardou :

Quand les Ricains ne s’ront plus là

Nous serons tous en Sibérie

Des fardeaux plein les bras  

Nous mourrons tous comme Navalny.


Notes :

[1] Voir l’analyse que j’ai produite dans Le nucléaire en Océanie. Histoire des essais atmosphériques, Api Tahiti éditions, 2023, pp. 84-85 et pp. 218-229.

[2] Voir le livret Ne vous laissez pas submerger par le monde qui vient. Changements de paradigmes en Asie-Pacifique, Pacific diffusion, 2022, 40 p.

[3] Voir le cheminement de la décision dans Histoire des essais atmosphériques, op. cit., p. 68.

[4] Maurice Vaïsse, La grandeur, politique étrangère du général de Gaulle, 1958-1969, Fayard, 1998, p. 149.

[5] Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, vol. 2, éditions de Fallois/Fayard, 1997, pp. 113-114.

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1 réflexion au sujet de « La Polynésie, victime collatérale des désengagements américains en Europe »

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