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« Je passe quelque temps à Singapour. Pour un économiste, le pèlerinage dans la cité-État est obligatoire. Non pas pour en tirer un modèle de politique économique clé en main. Chaque histoire de développement s’inscrit dans un contexte géographique, historique et culturel donné […]. Mais certains principes des politiques publiques de Singapour pourraient faire l’objet d’une appropriation par un pays qui cherche à se réformer. »  (Nicolas Bouzou, L’Express, 19 octobre 2017)

Les performances économiques de Singapour méritent, sinon des pèlerinages d’économistes car il n’est pas question de croyance, du moins des analyses approfondies afin d’en comprendre les causes. Depuis l’indépendance en 1963 et la séparation d’avec la Malaisie en 1965, Singapour a connu une hausse annuelle moyenne de 9 % de son revenu réel (PIB réel), faisant passer cette économie d’une situation de sous-développement à celle d’un champion mondial de la richesse par habitant. Avec un PIB par habitant de plus de 90 000 dollars américains, Singapour se positionne régulièrement dans le top 5 des classements mondiaux et tout récemment à la deuxième place lorsque l’on tient compte de la parité des pouvoirs d’achat (tenant compte des différences de niveau général des prix). Ces bons classements mondiaux se retrouvent également en matière de santé et d’éducation (classement PISA par exemple).

Le président de la Polynésie française, Moetai Brotherson, actuellement en voyage à Singapour, va-t-il, à l’instar des économistes, avoir un coup de cœur pour ce pays et pour son dynamisme économique ? Sans porter de jugement sur la longueur du séjour présidentiel, ni sur la pertinence des rencontres programmées, on ne peut que se réjouir de voir nos décideurs publics aller chercher un peu d’inspiration dans ce territoire. Les performances de Singapour devraient comporter quelques enseignements pour la Polynésie, à condition d’y voir clair dans l’origine de ce succès et d’apprécier dans quelle mesure il est, au moins en partie, transposable à d’autres territoires.

À la source de la croissance, on identifie des facteurs de production, regroupés par facilité en trois catégories : ressources naturelles, travail et capital. Du côté des ressources naturelles, Singapour est pauvre. L’île n’est pas très vaste : seulement 700 km2 (contre 1 000 km2 à Tahiti, dont seulement 150 utilisés) et ne peut donc contenir qu’une population limitée : 5,5 millions d’habitants (soit tout de même 20 fois plus qu’en Polynésie française). Le seul avantage naturel réside dans la localisation à la croisée des influences européennes, du Pacifique et de l’Asie, étant entendu que d’autres zones géographiques auraient pu bénéficier du même avantage, en Malaisie (la ville de Malacca par exemple), en Indonésie, aux Philippines ou encore au sud du Viêt-Nam. Il reste que par rapport à une île isolée comme Tahiti, la loi de la gravitation universelle appliquée à l’économie donne un grand avantage à Singapour du fait de sa proximité relative avec les grandes zones économiques en forte croissance en Asie.

Les autres facteurs productifs de croissance n’ont pas été hérités, mais construits, comme le facteur travail, enrichi par un système éducatif très efficace jusqu’au plus haut niveau, et par une immigration importante et intelligemment maîtrisée. Passée d’une situation de chômage massif lors de l’indépendance au plein emploi aujourd’hui (moins de 2 % de la population active), l’économie de Singapour a constamment besoin de main d’œuvre extérieure. Les travailleurs étrangers sont actuellement au nombre de 1,5 million, soit 40 % de l’emploi total, apportant diversité et qualifications supplémentaires aux travailleurs locaux. Cette politique d’ouverture est à méditer pour la Polynésie française, alors que les tendances y sont plutôt à un repli protectionniste. La diversité ethnique, religieuse et culturelle qui découle de cette ouverture est également efficacement gérée, notamment par des lois facilitant l’intégration des immigrés et punissant très sévèrement les éventuels fauteurs de troubles religieux. Concernant l’amélioration du système éducatif, Tahiti aurait beaucoup à apprendre de Singapour, mais sans illusion concernant les grandes écoles et universités car une taille minimale et une attractivité pour les étudiants étrangers sont nécessaires.

Du côté du facteur capital, Singapour a bénéficié d’une part d’une politique de grande ouverture aux capitaux étrangers, d’autre part d’un fort engouement local pour l’épargne (plus de 50 % du PIB), large source de financement des investissements en infrastructures. Aujourd’hui, le taux d’endettement public peut paraître élevé à un niveau supérieur à 100 % du PIB, mais avec deux gros avantages qui en assurent la soutenabilité : grâce à la forte épargne nationale, l’endettement extérieur est nul et les emprunts servent essentiellement à financer des investissements productifs plutôt que des dépenses courantes.

Un climat général propice à la vie des entreprises

Outre les facteurs productifs rappelés ci-dessus, les sources de la croissance de l’économie singapourienne sont à rechercher du côté de la gouvernance des affaires économiques, de la facilité à investir et innover, sources de gains de productivité, et finalement du climat général entourant la vie des entreprises.

Les performances économiques de Singapour sont parfois reliées à l’interventionnisme de l’État, orientant l’économie au moyen d’une politique industrielle active et du financement de grands groupes publics ou semi-publics. Cela est particulièrement vrai pour les infrastructures de réseaux de transport, de télécommunication, d’énergie et l’orientation industrielle vers des secteurs à forte valeur ajoutée (électronique, chimie, biomédical, ingénierie de précision). Il existe cependant une thèse soutenant que cet interventionnisme a eu des effets négatifs pour le développement du territoire, en particulier du fait d’un affaiblissement relatif de l’entrepreneuriat privé local, contrairement au cas de Hong-Kong par exemple. Mais globalement, la politique industrielle menée à Singapour a cohabité avec une gouvernance très favorable à la libre activité privée. La voie choisie a conservé une orientation fondamentalement libérale, avec une très grande ouverture sur le monde et le souci du maintien d’une réglementation minimaliste des activités économiques.

Dans les classements sur la facilité à faire des affaires (« Ease of doing business ») de la Banque Mondiale ou en matière de liberté économique selon la fondation Héritage, Singapour est classé parmi les premiers du monde. Avec une fiscalité très modérée (taux d’imposition sur les sociétés de 17 %, taux maximal d’impôt sur le revenu de 22 %, équivalent de la TVA plafonné à 8 %), droits de douane quasi inexistants, réglementations minimales, l’économie singapourienne est véritablement très favorable au monde des affaires (« business-friendly »).

Voulez-vous ouvrir un commerce à Singapour, qu’il s’agisse d’un supermarché alimentaire ou d’une pharmacie ? Pas besoin de passer par des contrôles administratifs lourds, risquant comme à Tahiti de donner naissance à d’interminables contentieux devant les juridictions spécialisées. Une conformité avec les règles d’urbanisme sera suffisante, et les formalités ne prennent que quelques jours.

Si la fiscalité n’est pas pesante à Singapour, ce n’est pas le fait du hasard mais le résultat d’une grande vigilance sur le montant et l’efficacité des dépenses publiques. Celles-ci ne représentent que 18 % du PIB (contre 57 % en France et environ 75 % en Polynésie française en additionnant les dépenses de l’État et celles du Pays). Le personnel politique et les fonctionnaires sont peu nombreux par rapport au nombre d’habitants. Ils sont très bien rémunérés, afin d’attirer les talents et de mieux lutter contre la corruption (une obsession à Singapour), mais ils sont évalués sur leurs performances et facilement révocables. Une des raisons de la faible part des dépenses publiques dans le PIB réside aussi dans le fait que la sécurité sociale est en grande partie privatisée, ce qui incite les ménages à l’épargne, étant entendu que les montants des cotisations pour la santé qui ne sont pas dépensées sont capitalisés et rapportent des intérêts.

Si l’expérience de Singapour n’est pas directement transposable à un territoire insulaire isolé du Pacifique, notamment du fait de la taille de la population et surtout de la proximité géographique avec de grandes économies asiatiques en croissance rapide, il reste des enseignements de principe susceptibles d’inspirer nos décideurs politiques. Il ne fait aucun doute qu’une gouvernance créant un climat favorable à la vie des entreprises, ouverte à un afflux extérieur de ressources humaines et de capitaux, et réduisant autant que possible la place de l’administration tout en veillant à son efficacité et son intégrité, constitue une des raisons majeures du succès de Singapour. S’inspirer d’une telle gouvernance est possible à Tahiti comme dans le reste du monde.

Crédit photos : Présidence

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