Ce 24 août 2022 marque le 450e anniversaire de la « Saint-Barthélemy », massacre des protestants qui eut lieu en France sous le règne de Charles IX en 1572, et qui fut une étape décisive dans le déchaînement des persécutions contre les huguenots à Paris et dans tout le pays. Cet épisode sanglant des Guerres de Religion est resté…

Chers lectrices et lecteurs, je voudrais, sur ce sujet comme sur les précédents, partager avec vous un texte qui me semble d’une certaine force. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un « classique », malgré mon souhait de considérer, dans cette rubrique, les liens qui peuvent s’établir de manière très directe et parfois inattendue entre les grandes voix du patrimoine littéraire et nos préoccupations actuelles.

Ce petit extrait est de Courtilz de Sandras, auteur de romans et de libelles qui vécut à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles et dont l’œuvre connut dès son époque un rayonnement non-négligeable bien qu’anonyme. L’homme et ses écrits ne sont pas aussi obscurs qu’on pourrait le croire : premier père littéraire des célèbres Trois mousquetaires, il fut l’inspiration de Dumas père, qui, enthousiasmé par ses Mémoires fictifs de d’Artagnan parus en 1700, s’enflamma littéralement pour la geste des quatre compagnons, dont il magnifia et romança les aventures désormais devenues mythiques. Il ne faut pas chercher à retrouver la trace des flamboyants mousquetaires dans le passage qui suit : il provient des Mémoires de Messire Jean-Baptiste de La Fontaine, pastiche de Mémoires publié par Courtilz en 1698 et consacré au chevalier de La Fontaine, espion du ministre Louvois arrêté et embastillé sur ordre de son maître en pleine époque de troubles religieux et civils. Historiquement, le pauvre diable fut, dans la dernière décennie du siècle, le compagnon de captivité de Courtilz de Sandras, qui put par son biais accéder à une matière solide pour l’élaboration de son livre. Car Courtilz, personnage haut en couleur, était lui-même embastillé lorsqu’il écrivit et publia cet ouvrage méconnu : ancien capitaine de cavalerie devenu littérateur clandestin, il fit partie des auteurs du siècle classique sur lesquels s’exerça la rigueur des édits royaux en matière éditoriale.
Les « dragons », des soldats de Louis XIV envoyés par Louvois aux quatre coins du pays

Pour résumer, le romancier comme son personnage sont réellement à la Bastille pendant la rédaction de ce texte. On conçoit facilement la charge polémique qui est susceptible d’affecter une écriture produite dans ces conditions ; de fait, Courtilz parle ici en termes ambigus de la révocation de l’Édit de Nantes, proclamée comme on sait en 1685 par Louis XIV et destinée à retirer aux protestants la relative liberté de culte que leur avait accordée Henri IV en 1598 (voir image mise en avant).
Suite à la conversion stratégique de deux ministres protestants, ironiquement saluée par le narrateur, ce dernier émet les commentaires suivants :
« Le mal fut qu’il y eut alors peu de religionnaires [les protestants] qui voulussent suivre leur exemple. Le roi, irrité de cette obstination, révoqua l’Édit de Nantes, et envoya des dragons chez tous ceux qui refusèrent d’obéir à ses ordres. […] les dragons les mangèrent jusqu’aux os, et ils ne sortirent point de chez ces gens-là tant qu’ils trouvèrent quelque chose à y ronger.
La profonde paix dont le roi jouissait, jointe à la réputation de ses armes, qui le rendaient le plus glorieux prince du monde, lui avait fait croire, comme j’ai dit ci-devant, qu’il était en état d’entreprendre tout ce qu’il voulait. Le succès justifia ses desseins ; Dieu les bénit parce qu’ils tendaient à sa gloire, et cette grande affaire, qui avait pensé renverser la monarchie sous le règne des rois ses prédécesseurs, se termina sans qu’aucun osât exciter le moindre trouble. »

Les « dragons » sont les soldats de Louis XIV envoyés par Louvois aux quatre coins du pays pour convertir par la force les huguenots de France. La période dite des « dragonnades » tire son nom de ces soldats au nom lourd de connotations, réputés pour leur brutalité. « Mangèrent jusqu’aux os », « ronger » : Courtilz emploie ici des termes dont la dimension métaphorique voile à peine la violence extrême. Son style minimaliste et son ton détaché, presque badin, lorsqu’il mentionne la décision royale, dont la portée fut pourtant historique (« Le roi, irrité de cette obstination, révoqua l’Édit de Nantes, et envoya des dragons chez tous ceux qui refusèrent d’obéir à ses ordres »), accentuent le caractère glaçant d’une répression absolue motivée essentiellement, d’après le texte, par l’« irritation » du monarque, et exercée sans retenue à l’encontre de « ces gens-là » (formule méprisante elle-même à comprendre, sans doute, au second degré). Dans un tel contexte, les lignes qui suivent ces phrases et qui prétendent faire l’éloge du roi, engendrent bien entendu un effet de dissonance ironique : la révocation de l’Édit de Nantes apparaît ainsi comme le symptôme d’une terrible régression sociale.

À défaut de l’œuvre, ce sont finalement la Saint-Barthélemy et les dragonnades anti-protestantes organisées cent ans plus tard qui constituent des « classiques » de l’Histoire, dont le souvenir s’est fixé dans notre mémoire collective, tout en gardant, me semble-t-il, un fort pouvoir d’actualité : qui niera que certaines de nos libertés individuelles nous sont encore, de temps à autre, retirées de manière inattendue, et que ces revirements soudains peuvent parfois menacer gravement la cohésion de nos sociétés ? Même à distance, en quelques lignes puissantes, certains textes continuent décidément d’encapsuler des questions brûlantes.

