Il ne fait guère de doute que les différentes communautés peuplant la Nouvelle-Calédonie auraient intérêt à trouver à la fois un moyen de vivre pacifiquement ensemble et une façon de préserver le bénéfice du lien historique qui relie ce territoire à la France. Si la rationalité économique s’imposait en toute circonstance, les différentes parties prenantes auraient su négocier et seraient parvenues à des solutions mutuellement avantageuses. Mais lorsque les passions prennent le pas sur la raison, le résultat se révèle souvent perdant-perdant.
Pour n’avoir pas su mener la négociation qui s’imposait, les parties prenantes du dossier calédonien ont laissé éclater un terrible drame humain et une très grave crise économique. Le conflit politique, exacerbé lors de l’organisation du troisième référendum, a dérivé de manière violente au mois de mai dernier durant l’épisode de révision du corps électoral. Le bilan des dégâts humains et matériels est catastrophique : treize morts ; 6 000 départs hors du territoire pour le seul premier semestre par peur ou perte d’emploi ; 200 maisons, des écoles, des établissements sportifs détruits ; 740 entreprises détruites en partie ou en totalité ; 3 000 véhicules incendiés.
Les coûts économiques de cette crise politique et sociale sont exorbitants. Ils ne se limitent pas à la somme des destructions liées aux émeutes de mai. L’intensité du conflit et sa persistance laissent craindre à présent des effets négatifs de longue durée sur l’économie calédonienne. Pour s’en tenir aux seuls dommages immédiats, l’estimation est déjà très lourde : une évaluation de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Nouvelle-Calédonie la chiffre à 260 milliards de Fcfp, soit l’équivalent de 25 % du PIB annuel calédonien. Il résulte de toutes ces destructions une perte d’environ 3 000 emplois et, lorsque l’on prend en compte tous les effets induits sur les entreprises tournant à un faible pourcentage de leur activité normale, on évalue une mise au chômage total ou partiel de près de 30 000 salariés (soit près de la moitié de l’emploi total dans le secteur privé). Les transactions sur le marché immobilier ont fortement diminué, 60 % à 70 % des compromis de vente ayant été annulés après les émeutes. Cet effondrement économique entraîne mécaniquement une diminution des rentrées fiscales et des cotisations sociales, avec pour conséquence des risques d’étouffement des budgets publics et du système social et de santé.
La situation politique et sociale est à présent plus calme, mais des flambées de violence sont toujours à craindre et rien n’a été réglé pour ce qui concerne les sources mêmes du conflit. Dans ces conditions, il serait vain d’attendre une reprise économique rapide. Pour bien fonctionner, l’économie a besoin de paix et de stabilité. A cet égard, il est utile de comparer les effets de conflits violents à ceux qu’une crise sanitaire telle que celle de la Covid -19 a pu avoir dans de nombreux pays. En Polynésie française, la crise sanitaire et le confinement qui l’a accompagné ont entraîné une baisse brutale du PIB de 40 milliards de Fcfp, soit 6 % par rapport à 2019. On envisageait pourtant à cette époque, à juste raison, que la reprise pourrait être rapide dès lors que les conditions sanitaires aller redevenir normales (sous l’effet conjugué des vaccins et de l’immunisation naturelle). La reprise avait toutes les chances d’être en signe de racine carrée (⎷) et c’est effectivement ce qui s’est produit (voir ci-dessous l’infographie du quotidien Le Monde sur les projections d’évolution du PIB mondial avant, en pointillés, et après la crise sanitaire).

Les enseignements des études sur les coûts économiques des guerres civiles et autres conflits internes violents montrent que les effets s’étendent sur plusieurs années après la fin de la crise politique et sociale. Une étude sur la zone d’Afrique sub-saharienne montre que les pays ayant subi des conflits internes violents connaissent au bout de cinq ans un PIB par habitant inférieur de 20 points de pourcentage à un pays de référence similaire n’ayant pas connu de crise politique.
Redonner espoir aux investisseurs et à tous les acteurs économiques
Les canaux de transmission de ce type de crise vers une baisse permanente du PIB par tête sont bien connus : baisse de l’investissement, de la productivité, des échanges internationaux. Les sources ultimes de ces baisses de croissance économique se trouvent dans la destruction du capital physique et humain du territoire ; dans l’insuffisance de sécurité pour développer les activités économiques et les approvisionnements indispensables ; dans la trop grande incertitude entourant les prises de décisions en matière d’investissement. Il est donc clair que la sortie de crise ne passe pas seulement par des soutiens financiers, mais qu’elle exige un retour à des accords politiques forts et stables afin de redonner espoir aux investisseurs et à tous les acteurs économiques.
Le rôle de la France, qui constitue un problème pour certains, se révèle en réalité essentiel à ce stade pour aider au sauvetage de l’économie calédonienne. Une cinquantaine de milliards de Fcfp ont déjà été transférés en soutien d’urgence. Une délégation de responsables calédoniens vient de demander à Paris un apport beaucoup plus substantiels : 500 milliards de Fcfp sur 5 ans sont jugés indispensables. On ne sait quel montant sera obtenu, compte tenu en particulier des grandes difficultés budgétaires de l’État français. Il s’agit d’abord de colmater les brèches puis d’aider les collectivités publiques, les entreprises et les ménages à relancer une vie économique stable. Il va cependant falloir plus que des transferts financiers pour laisser envisager un avenir favorable à la reconstruction (les entreprises entièrement détruites ne peuvent être restaurées avant plusieurs années) et aux nouveaux investissements.
Des accords politiques stables doivent être trouvés et, plus profondément encore, si l’on veut réduire les risques de survenue de nouveaux conflits, il va falloir tenter d’améliorer la répartition des revenus et des opportunités de développement pour les différentes composantes de la société calédonienne.

