« Le Diamant et la Vengeance » : des archives de la police au mythe de Monte-Cristo

Nous sommes au début du XIXe siècle, dans un coin de France méridionale aussi arrosé de soleil que gangrené de jalousie ; sur le point de célébrer ses noces, un jeune homme est arrêté sur dénonciation mensongère, à l’instigation d’un petit cercle de proches, envieux de son destin favorable. Accusé d’espionnage politique, il est jeté en prison, où il est mis au secret. Il restera captif de longues années sans connaître le motif de son incarcération.

Dans les ténèbres de son cachot, il fait une rencontre décisive en la personne d’un ecclésiastique italien, qui se prend d’affection pour lui et finit par lui léguer, à sa dernière heure, un fabuleux trésor. Le malheureux prisonnier, une fois libéré, désormais doté d’une fortune colossale, se métamorphose en vengeur anonyme, insaisissable et impitoyable. Au cœur de sa vengeance, un diamant merveilleux, monnaie d’échange contre le récit de la trahison dont il fut la victime. Un à un, les coupables tombent. Des rebondissements dignes d’un roman noir mettent fin à la folle équipée du vengeur, qui restera consignée dans les archives judiciaires. Si familier qu’il paraisse, ce synopsis flamboyant n’est pourtant pas celui du Comte de Monte-Cristo.

Depuis le récent succès en salles du Monte-Cristo d’Alexandre de La Patellière et de Matthieu Delaporte, qui a consacré Pierre Niney dans le double rôle de Dantès et du comte, vous vous êtes peut-être intéressés, chers lectrices et lecteurs, à la genèse du célèbre roman de Dumas. Vous n’aurez alors pas manqué de noter que le mythe de Monte-Cristo tire ses origines d’un apocryphe des archives de la police de Paris, paru en 1838 et signé J. Peuchet, « archiviste de la police », sous le titre « Le Diamant et la Vengeance », dont la paternité revient vraisemblablement au discret romancier Lamothe-Langon. Même si ce dernier est resté dans l’ombre, voire tombé dans un complet oubli, il faut s’empresser de rendre justice à Dumas, qui signale sa source en toute transparence dans les annexes de son chef-d’œuvre, selon son habitude (rappelons qu’il en fait de même en ouverture de ses Mousquetaires, en indiquant qu’il emprunte là aussi son matériau romanesque à un devancier anonyme, l’excentrique Courtilz de Sandras).

Quoi qu’il en soit, la réception du Monte-Cristo revisité en 2024 pour le grand écran confirme, s’il en était besoin, la puissance évocatoire du mythe quasi-bicentenaire donné au public par Dumas. Que l’on soit conquis, déçu ou choqué par cette nouvelle adaptation, qui ne se prive pas, comme le soulignent certaines critiques, de prendre des libertés tant avec la fiction dumasienne qu’avec le cadre historique, peut-être pourra-t-on s’interroger d’une seule voix, dans un élan d’émerveillement partagé, sur l’étrange pérennité du mythe littéraire, sur son pouvoir presque hypnotique, sur sa place de choix dans notre paysage culturel. Comme on sait, la geste fictive de Monte-Cristo a acquis un prestige tel qu’une cellule dite d’Edmond Dantès a été aménagée au Château d’If, preuve de la primauté de l’imaginaire sur l’exactitude, de la fable sur l’histoire.

Au paroxysme de sa vengeance, le comte doute, le comte hésite, le comte pardonne

Comment expliquer la longévité non-démentie de ce comte – et de ce conte – mondialement illustre ? Sans chercher à avancer ici une hypothèse de haute tenue littéraire (le sujet est régulièrement et savamment débattu), je me demande si, parmi les mille facteurs de fascination qu’il est possible d’identifier dans cette épopée moderne (richesse, puissance, impunité, charisme social, capacité de résurrection…), la force persistante de ce mythe ne réside pas, avant tout, dans son économie essentielle, radicale, brutale – et politiquement si incorrecte –, de la vengeance. Évidemment, le thème est central, et mentionner son rôle dynamique dans l’œuvre n’a rien d’une découverte ; par ailleurs, la part d’obscurité considérable du personnage est contrebalancée, on le sait, par une grandeur d’âme (toute romantique) qui lui permet de transcender ses propres ombres, au profit d’un héroïsme magnanime qui confine au sublime. Bref, on aura élucidé mes circonlocutions : au paroxysme de sa vengeance, le comte doute, le comte hésite, le comte pardonne, au moins à certain(e)s.

Sans vouloir trop en dévoiler, ni du film ni du roman, pour le plus grand profit, je l’espère, de celles et ceux à qui viendrait l’envie de s’y (re)plonger, je voudrais simplement reconnaître, à la manière romantique, cette part de moi-même à qui il arrive, directement ou par procuration, d’avoir soif de vengeance. Bien sûr, je songe aux protestations que peuvent soulever ces mots, que notre société, je crois, bannit et repousse jusque dans la lie la plus noire des émotions collectives refoulées. Mais qui parmi nous peut prétendre que la pulsion de vengeance lui est et lui a toujours été entièrement étrangère ?

Je ne fais pas ici l’apologie de la vengeance. À l’échelle des individus, des groupes sociaux comme du champ géopolitique, je propose seulement de percevoir, de ressentir, de considérer, sans se laisser sidérer, le spectre omniprésent d’un comte de Monte-Cristo potentiellement tapi en chacun(e) de nous. Le diamant ou la vengeance ? Si le choix nous revient, il est urgent, me semble-t-il, en héritiers modernes d’Edmond Dantès, de regarder nos passions bien en face.

Portée par l’acteur Pierre Niney, cette nouvelle adaptation au cinéma du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas fait la part belle aux cavalcades à cheval et aux costumes somptueux.