Une révolution, pas moins ! Sous la contrainte du Covid pendant deux années consécutives, le Fifo a dû innover, alors qu’on lui reprochait auparavant de ronronner, reproduisant année après année les mêmes rendez-vous, avec un côté presque immuable. Et voilà qu’en 2021, en quelques semaines, une édition 100 % numérique, sans aucune projection en salle est montée et connaît un succès inattendu. En 2022, les chiffres exponentiels d’omicron ont engendré une formule hybride. À distance pour beaucoup de spectateurs en Polynésie ou ailleurs… Autour du paepae pour ceux qui auront bravé un virus devenu galopant. Résultat, une baisse conséquente du nombre de spectateurs dans les salles, l’obligation vaccinale et la crainte de l’épidémie sont passées par là. Mais parallèlement des chiffres rassurants quant au nombre de films visionnés à distance.
Les vents sanitaires contraires auront donc fait surgir de nouvelles potentialités constatent presque surpris les responsables du Fifo (lire l’interview de Walles Kotra). Élargir l’audience à tous ceux dans le Pacifique et ailleurs qui ne peuvent se déplacer, tout en gardant la magie du partage et des échanges sur place… Pour peu qu’elle soit tenable financièrement, la formule pourrait régénérer le festival, la souplesse étant enfin de mise.
Une édition mémorable sur les écrans ?
Le niveau de chaque édition du Fifo dépend de la richesse du flot de films proposés ou déniches un peu partout dans le monde océanien. Le comité de sélection est rodé, et accompli d’abord un énorme travail d’écrémage (lire l’entretien avec deux de ses membres). Les choix subjectifs du jury quant aux films primés finissent ensuite de définir l’impression générale, plus moins marquante, laissée par chaque édition. 2022, restera t’elle comme un cru mitigé ?
Un palmarès plus sentimental que politique ?
Tous ces parcours de vie découverts par écran interposé nous touchent différemment, au gré de nos sensibilités. Le Grand Prix 2022 récompense le combat opiniâtre d’un rugbyman samoan décidé à secouer le conformisme égoïste des grandes nations historiques de ce sport (1). L’accaparement par la France, l’Angleterre, ou les all blacks des meilleurs joueurs du pacifique fait il écho à des pillages miniers ou économiques ? Le jury a répondu par l’affirmative.
Le palmarès dénote d’ailleurs une envie de récompenser des documentaires jouant sur les bons sentiments. En distinguant par exemple les quêtes personnelles de deux femmes marquées à jamais par leurs bouts de vies passées auprès des populations chaleureuses des îles perdues de Pukapuka (aux Cook) (2). Plus flagrant encore dans l’anecdotique, cet autre film lauréat qui raconte l’amitié inattendue entre un prince et un artiste aborigène (3). Dans la même veine, le prix du public (4) récompense cette année un réquisitoire sur le machisme indécrottable du monde politique australien, à travers un portrait plein d’empathie de la seule femme élue premier ministre dans l’histoire du pays. L’Australie, dont les films présents au Fifo donnent chaque année une image d’une incroyable cruauté.
L’engagement, valeur un peu sous-estimée dans le palmarès 2022 ?
En accordant un autre prix spécial à un film coup de poing sur les meurtres impunis de trois aborigènes (5), le jury n’a pas complètement occulté les sujets plus austères de certains compétiteurs. De même, si un petit avis personnel m’est permis, on pourra regretter l’absence au palmarès d’une immersion fouillée et sans concession sur le délitement identitaire de tribus Papous, confrontées à l’avidité sans borne de multinationales, avec la complicité des hommes politiques locaux (6). Un documentaire qui a nécessité des longues années de patience et un engagement exemplaire de sa réalisatrice (lire l’interview de Céline Rouzet).
Grâce au travail de tous ces auteurs de documentaires, le Fifo demeure au fil des ans une passionnante fenêtre ouverte sur les vies des habitants du Pacifique. Une partie de ces films va maintenant être projetée un peu partout dans les îles polynésiennes, grâce au Fifo hors les murs….
(1) Ocean apart… – Réalisé par Ales Haudiquet, Grand Prix du Fifo 2022
(2) The island in me – Réalisé par GC Del Bario, Prix spécial jury
(3) Alick et Albert – Réalisé par Douglas Watkin, Prix spécial jury
(4) Strong female lead – Réalisé par T Lobby, prix du public
(5) The bowraville murders – Réalisé par A Clarke, prix spécial jury
(6) 140 km à l’ouest du paradis – Réalisé par Céline Rouzet
Photo mise en avant : cérémonie d’ouverture du Fifo, le 8 février 2022 (©Présidence de la Polynésie)
Rencontre avec Walles Kotra, un des pères fondateurs du Fifo

« Je crois que le Covid a fracturé notre région, rendant parfois impossible les déplacements, cela n’était jamais arrivé dans notre histoire. Or chez nous on ne peut pas vivre sans relations. Se rencontrer, rire, partager des choses, pleurer, se regarder dans les yeux, c’est l’essence du Fifo. Mais dans le même temps, grâce au numérique, le festival peut être présent partout, même dans les vallées les plus reculées de Calédonie, au Vanuatu ou au Salomon, et ça c’est inestimable. Le Fifo de demain est en train de se faire là. En Océanie, on invente souvent quand on est dans la difficulté, c’est après un cyclone que l’on réagit, on reconstruit une route, on renforce une maison, ou on la reconstruit ailleurs. »
Et comment réinventer le présentiel du Fifo devenu un peu routinier ?
« Pour le 20e anniversaire, je reste persuadé que la parole, la prise de parole doit être au centre de tout. Sous le banian, il faut faire venir des grands esprits de notre région. Pas forcément autour d’un documentaire, mais sur les grands thèmes qui traversent les Fifo, l’environnement, le nucléaire, la question du genre, la diversité culturelle, on est à la fois océaniens ensemble, mais tellement divers. Il faut des paroles qui ont du sens, et encore plus dans ces temps difficiles… »
Marie-Noëlle Fremy et Are Raimbault, membres du comité de sélection

Ils sont onze, et ont eu la lourde charge, comme chaque année, de faire ressortir une trentaine de documentaires sur les 130 réceptionnés. Ils voient les films dans leurs « jus », non traduits. Et pendant un trimestre, tous les lundis soir, ils discutent, argumentent, revoient les documentaires une seconde fois si nécessaire. Rencontre avec deux de ces forçats du visionnage !
« On met des notes de 1 à 10 à tous les films, ça paraît bête mais on n’a pas trouvé méthode plus efficace. Tous les membres du comité de sélection voient tous les films. Et après chacun défend ses idées, les discussions entre nous sont animés.
On ne va pas forcément retenir un film sur un thème déjà vu auparavant au Fifo, sans qu’il n’y ait quelque chose de nouveau. Mais nous sommes tributaires des films qui nous arrivent, nous ne choisissons ni les sujets traités, ni les pays d’origine. Par exemple, avec l’Australie et les aborigènes, nous avons le même thème en apparence, mais le traitement est différent à chaque fois, c’est fascinant.
L’Australie et la Nouvelle-Zélande ont de plus gros budgets, plus d’écoles de formation au cinéma, ce qui explique que les productions polynésiennes par exemple soient désavantagées en comparaison. Il y a aussi une distinction entre les documentaires et les magazines d’actualité, ces derniers ne font pas parfois autant le tour d’un sujet. Mais il y a des exceptions. Et il y a une évolution importante au fil du temps, il y a de plus de productions où ce sont des océaniens qui traitent des sujets océaniens, avec moins de regards des autres sur le Pacifique.
On est bénévoles et c’est un sacré travail, croyez-nous, il faut être passionné. Notre position est différente de celle du jury, dont les membres viennent aussi parfois d’Europe et qui ont vu moins des films produits dans la zone Pacifique. Mais nous sommes rarement surpris par le palmarès. »

Rencontre avec Céline Rouzet, réalisatrice de 140 km à l’ouest du paradis
Il existe un décalage frappant entre cette « nana de 1 mètre cinquante », c’est elle qui se présente comme telle, et l’incroyable odyssée de son documentaire en Papouasie. Une aventure entamée, il y a 15 ans dans ce pays si particulier. Elle y a vécu comme ses habitants les plus modestes, appris le pidgin, la langue véhiculaire, gagné la confiance de ces tribus longtemps isolées, mais pas à l’abri pour autant des multinationales et des hommes politiques locaux véreux. Ces hommes et femmes ont perdu leur style de vie, leurs terrains, leurs repères, tout un univers bouleversé par l’argent promis, mais si peu versé en réalité.
Certes Céline n’est pas une océanienne qui porterait son regard sur sa région, mais son implication profonde aux côtés des papous, son opiniâtreté à mener à bien un projet qui failli être stoppé à plusieurs reprises faute de financement, tout cela lui donne une crédibilité incontestable. Âpre et digne, son film parle pour elle, son aventure sommairement résumée dans l’entretien qui suit, redonne toutes ses lettres de noblesse au genre documentaire. Oui, on peut consacrer plus de dix ans à un documentaire, partager pendant des mois un quotidien si précaire, en étant porté par l’idée que certains combats, même perdus d’avance, n’en méritent pas moins d’être exposés aux yeux du monde.

Entretien avec Céline Rouzet
« Je ne savais pas même pas où situer la Papouasie sur une carte lorsque j’y suis allée comme étudiante pour la première fois, mais j’ai vite compris que ce qui m’intéressait c’était l’envers du décor, de ce pays violent et complexe. J’y suis retournée très régulièrement pendant 10 ans, vivant toujours chez l’habitant.
Devenue journaliste, j’ai commencé à faire des documentaires audio pour radio France, et j’ai entendu parler en 2009 de Exxon– Mobil qui s’installait pour exploiter le gaz dans une zone très peu développée. Ils se disait que des millions allaient inonder cet endroit et j’ai pensé aller voir comment une culture tribale allait réagir face à cela.
La trame du film s’est vite centrée sur ces promesses financières non tenues. J’ai d’abord abordé ce sujet en publiant une enquête dans Le Monde diplomatique, espérant ensuite réaliser un documentaire plus « sensible » sur les populations, locales
Le tournage s’est fait en deux séjours à cinq ans d’intervalle. Le défi du film était d’être en empathie avec les gens de la tribu, alors que nous sommes si différents.
J’ai d’abord vécu dans les baraques de chantier à proximité du site gazier, et tous les jours des gens venaient me raconter leurs doléances, mais le moment décisif est arrivé quand un chef m’a ouvert les portes de sa propriété familiale et là les personnages du film sont apparus. »
On sent qu’ils te voyaient comme une proche, ils ne parlent pas à la caméra mais à toi, ils ont visiblement confiance. Est-ce exact ?
« Alors que les blancs ne circulent dans cette région qu’en convoi escorté et derrière des vitres grillagées, ils ont vu débarquer une petite nana à pied, qui parlait leur langue, et partageait leur mode de vie inconfortable, sans eau courante, ni électricité. Ils m’ont surnommée « la femme blanche qui marche ».
Le parcours a été chaotique, des sociétés de production m’ont payé des repérages en Papouasie, mais tout a failli s’arrêter à de multiples reprises côté financier. Et à la dernière minute ce projet sur lequel je travaillais depuis sept ans a pu se faire. »
Est-ce que les papous te considéraient encore comme une occidentale ?
« On a toujours été très conscient les uns et les autres de nos places respectives. Ma force était d’avoir déjà été sur place régulièrement, et donc quand on me demandait si je travaillais pour le gouvernement ou Exxon, je pouvais leur répondre que j’en étais à mon quatrième séjour, et que je désirais raconter leur histoire. J’étais accompagnée par un clan, par une tribu, cela me protégeait. Même ici en Polynésie, j’ai constaté que la Papouasie paraissait lointaine à beaucoup, on m’a parlé d’un film coup de poing, très politique, cela me convient parfaitement. »

