Retour

Ces dernières semaines, le président du Pays a répété à plusieurs reprises dans les médias que le gouvernement avait « stoppé l’inflation ». A la fois sur les possibilités réelles du gouvernement en la matière et sur une question de « timing », que retenir de ces affirmations ?

La mesure de l’inflation et sa dégradation dès janvier 2022

L’inflation est un phénomène de hausse durable du niveau général des prix, qui se traduit par une diminution du pouvoir d’achat de la monnaie. Avec la même quantité d’argent, on peut donc se procurer moins de biens de consommation, les prix étant devenus plus élevés. Sans compensation par une hausse équivalente des revenus, il s’ensuit pour les ménages un appauvrissement en valeur réelle. Pour mesurer cette inflation, on utilise l’indice des prix à la consommation, ou IPC, qui permet de voir comment évolue le prix global d’un panier type de consommation, qui dépend des habitudes de la population (qui sont donc régulièrement identifiées et remises à jour par des enquêtes statistiques sur les dépenses des ménages).

De façon habituelle, on utilise ce qu’on appelle l’indice général, qui tient compte des habitudes de consommation de tous les ménages. Il arrive cependant que l’on veuille s’intéresser plus spécifiquement aux ménages les moins aisés. Est alors construit pour cela un « indice ouvrier », qui tient compte de la consommation des ménages dont le chef de famille occupe un poste d’ouvrier (ou, schématiquement, est rémunéré au SMIG), potentiellement un peu différente. Souvent, par exemple, le prix du tabac influence plus fortement les ménages les plus pauvres, qui comptent une proportion de fumeurs plus importante que les ménages plus aisés. Nous utiliserons dans cet article l’indice général.

En tendance longue, l’IPC était en Polynésie relativement stable avant ces dernières années. Le graphique ci-dessous montre ainsi l’évolution mensuelle de l’IPC depuis janvier 2013 (qui correspond approximativement à la fin des effets négatifs de la crise mondiale déclenchée en 2007/2008) et jusqu’à la dernière mesure disponible d’avril 2024. On voit que le niveau général des prix était relativement stable jusqu’au changement brutal du début de l’année 2022, qui se traduit par une envolée particulièrement marquée de la courbe. Nous ne reviendrons pas ici sur les causes du déclenchement de l’inflation (bien que cela soit éclairant sur les raisons de sa diminution), mais on pourra utilement consulter notre article de septembre 2022 dans Pacific Pirates Média.

Les affirmations du président du Pays

Interrogé sur le plateau du journal télévisé de Polynésie la 1ère le 4 avril 2024, le Président a déclaré : « En matière d’économie, il y a le ressenti et il y a les chiffres. Quand je suis arrivé, l’inflation était à 8,2 %. Aujourd’hui, elle est quasi nulle donc il y a une réalité mathématique, aussi, qu’il ne faut pas occulter. On peut avoir un ressenti mais il faut accepter les chiffres tels qu’ils sont ». Précisant la politique de lutte contre l’inflation du gouvernement, le Président a cité la suppression de la taxe CPS en indiquant : « elle a eu cet effet de stopper l’inflation, ça, il faut quand même le dire ».

Des arguments répétés sur TNTV le 11 avril 2024 : « Nous avons tenu notre principale promesse de campagne qui était de supprimer la taxe CPS. Nous avons rendu aux Polynésiens et à l’économie 9 milliards. Aujourd’hui, ce qu’on constate, c’est qu’on a stoppé l’inflation, donc qu’on ne vienne pas me dire que l’on n’a rien fait pour protéger le pouvoir d’achat des Polynésiens ». On remarquera le timing malchanceux de cette dernière intervention, puisque à peine quelques jours plus tard, le 17 avril, l’ISPF rendait publique la mesure de l’IPC du mois de mars, qui marquait une augmentation de 0,8 % du niveau général des prix par rapport au mois précédent. Une hausse mensuelle particulièrement marquée, dans la mesure où il faut remonter à juillet 2022, en pleine ascension de l’inflation majeure de cette année-là, pour avoir un chiffre plus élevé (à l’époque, la hausse mensuelle avait été de 1,55 %).

Depuis, le discours officiel reste sur cette ligne, en ajoutant un autre élément de lutte contre l’inflation à mettre au crédit du gouvernement Brotherson qui est le recours au FRPH, le fonds de régulation du prix des hydrocarbures, afin que les prix des hydrocarbures ne répercutent pas la hausse du cours mondial du pétrole. Au journal télévisé de TNTV du 17 mai 2024, le Président a ainsi déclaré : « Nous avons maintenu le soutien au FRPH. Nous avons maintenu le prix de l’électricité (…) cela concourt au pouvoir d’achat ».

La hausse des taux d’intérêt comme principal élément de lutte contre l’inflation

L’inflation récente n’a pas été une problématique uniquement polynésienne, on le sait. C’est bien un phénomène global qui a été observé, ce qui a d’ailleurs souvent conduit au commentaire d’une « inflation importée ». De fait, dans tous les pays, on s’est mobilisé pour lutter contre cette inflation digne d’un autre temps (nous avions perdu l’habitude de telles augmentations du niveau général des prix depuis bien longtemps).

L’essentiel de cette lutte s’effectue par le durcissement (ou resserrement) de la politique monétaire, c’est-à-dire par la hausse des taux d’intérêt. Il devient alors plus coûteux d’emprunter et les crédits baissent ainsi que la quantité de monnaie en circulation dans l’économie : ménages et entreprises renoncent (au moins momentanément) à un certain nombre de projets et cette contraction de la demande vient calmer les tensions haussières sur les prix. Cette politique monétaire n’est cependant pas décidée par les gouvernements, qui ne maîtrisent pas les niveaux des taux d’intérêt. Elle relève des banques centrales qui, en augmentant leurs taux directeurs, luttent contre l’inflation en freinant la croissance économique. L’IEOM joue en Polynésie le rôle de banque centrale et peut modifier les taux, bien entendu sans se détacher de la politique monétaire plus globale qui est menée en Europe par la banque centrale européenne (BCE), le franc Pacifique ayant notamment un change fixe avec l’euro.

Du côté des gouvernements, on peut renforcer l’effet de cette politique monétaire par une politique budgétaire qui ne vienne pas en opposition : maîtrise des dépenses publiques, mais cela renforce les freins à la croissance, surtout dans un petit pays insulaire où les dépenses publiques sont un moteur important de l’économie. On peut aussi jouer sur la pression fiscale (en l’augmentant pour réduire la consommation), mais cela nuit alors au pouvoir d’achat des ménages, déjà mis à mal par la forte hausse des prix. On comprend donc que c’est politiquement très délicat (sauf à compenser la perte de pouvoir des ménages les plus en difficulté par des aides ciblées spécifiques), et ce n’est d’ailleurs pas la voie qui a été choisie par le gouvernement, qui a même supprimé la taxe CPS (nous discuterons plus bas de cette mesure).

Reste enfin l’encadrement de certains prix, pour éviter leur (trop) forte hausse. C’est dans cet esprit que le gouvernement actuel (mais aussi le précédent) ont eu recours au FRPH pour contenir le prix des hydrocarbures. Mais, d’une part, le contrôle des prix ne saurait qu’être une solution temporaire et l’emploi du FRPH sur un terme maintenant assez long est donc inefficace à cet égard (sans compter les mauvaises incitations que cela entretient sur un plan environnemental). Et, d’autre part, il ne faut pas mésestimer le coût exorbitant qu’une telle mesure représente pour les finances publiques. Le premier trimestre 2024 a ainsi vu disparaître les 3,9 milliards de Fcfp qui avaient été prévus pour le FRPH sur le budget primitif et un projet de collectif budgétaire souhaite abonder le fonds de 2 milliards supplémentaires (Radio 1, 16 mai 2024). Une telle mesure peut évidemment faire l’objet d’une présentation positive, car elle permet de contenir le prix de l’électricité et celui de l’essence à la pompe. Mais dans un pays où près des trois quarts des recettes fiscales du gouvernement proviennent de la fiscalité indirecte (et donc payée par chacun sur sa consommation), cela revient donc à subventionner par l’impôt de tous le plein de grosses cylindrées coûteuses ou le fonctionnement de belles villas climatisées avec piscine. De quoi s’interroger sur le caractère social et juste de la mesure.

Moetai Brotherson : « Il faut accepter les chiffres tels qu’ils sont »

En matière d’inflation et de pouvoir d’achat, il est vrai que, comme le souligne le Président, le ressenti de la population est un élément important et qu’il n’est pas toujours en phase avec la réalité statistique, loin s’en faut. On se souvient par exemple, en Métropole, du passage à l’euro qui avait été vécu par beaucoup comme ayant sensiblement dégradé le pouvoir d’achat des Français, alors même que les chiffres de l’inflation montraient que cela n’avait pourtant pas été le cas. En Polynésie, la dégradation réelle du pouvoir d’achat d’un grand nombre de ménages a pu aussi entretenir le sentiment d’une inflation plus durable qu’elle ne l’a effectivement été. En tout état de cause, comme le disait le Président sur Polynésie la 1ère, « il faut accepter les chiffres tels qu’ils sont ».

Une mesure commune de l’inflation consiste à calculer son taux annuel « en année glissante », c’est-à-dire que, chaque mois, on calcule le taux d’inflation par rapport au même mois de l’année précédente (on peut également la calculer par année calendaire, en effectuant la moyenne des glissements annuels sur une année complète). On voit donc se renforcer ou s’éroder progressivement le taux d’inflation, selon l’évolution favorable ou défavorable du niveau général des prix (de l’IPC). Effectuer ce travail dans le cas polynésien est donc tout à fait intéressant pour mettre en évidence la dynamique du phénomène de l’inflation. Le graphique ci-dessous s’y emploie.

On voit qu’au cours de l’année 2021, l’inflation était totalement maîtrisée, avec un taux nettement inférieur à 2 %. Il en allait d’ailleurs de même auparavant. Mais dès janvier 2022 (en rouge), le décrochage est évident en portant le taux annuel à 3,3 %. Sur ce seul mois de janvier 2022, l’indice des prix va bondir de 1,82 %, ce qui est considérable (c’est d’ailleurs la plus forte hausse mensuelle que l’on ait pu observer tout au long de la période d’inflation). Ensuite, de mois en mois, le taux ne va cesser d’augmenter (hormis un très léger recul en juin 2022 vite compensé par le mois de juillet), pour atteindre son maximum en décembre 2022 avec 8,5 % (en rose).

Mais dès le mois de janvier 2023, la décroissance s’observe et chaque mois la voit s’accentuer. C’est un résultat logique car à chaque mois qui passe, on retire du calcul l’une des fortes inflations mensuelles du début de l’année 2022, pour la remplacer par l’une des faibles inflations de l’année 2023. Toute l’année 2023 a en effet connu des inflations mensuelles très faibles, voire négatives, comme l’illustre le graphique ci-dessous (en vert pour 2023). De fait, alors que l’inflation calculée en glissement annuel était de 8,5 % en 2022, elle n’est que de 0,6 % en 2023 ! Et calculée en moyenne annuelle (moyenne des glissements annuels), elle passe de 6,4 % à 3,3 % entre 2022 et 2023.

Ainsi, dès janvier 2023, le taux d’inflation annuel chute fortement. En mai (le président du Pays a pris ses fonctions le 13 mai et le gouvernement a été nommé le 15 mai), le taux a déjà été divisé par deux (4,4 %, en jaune sur la fig. 2). Il poursuit sa chute de mois en mois, tandis que le gouvernement se met en place et ne peut donc avoir d’influence de très court terme sur le processus. En septembre 2023 (donc juste avant le retrait de la taxe CPS programmé au 1er octobre), l’inflation annuelle était tombée à 1,7 %, soit exactement le taux observé en décembre 2021 avant le début de la crise. En mars 2024 (dernier chiffre disponible en avril au moment des déclarations du président du Pays), le taux est de 1,5 % (en mauve sur la fig. 2) et il a encore légèrement baissé en avril (1,2 %).

L’inflation peut dorénavant être considérée comme jugulée, au moins pour l’instant (il conviendra de voir l’impact éventuel du desserrement des politiques monétaires qui est prochainement à venir). Il faut s’en réjouir collectivement, mais il faut aussi « accepter les chiffres tels qu’ils sont » et faire preuve d’humilité devant des mécanismes globaux et complexes : ce n’est ni le retrait de la taxe CPS, ni plus généralement la politique du gouvernement qui ont « stoppé l’inflation ».

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage