Ce dossier est le plus délicat que je me permets d’aborder, non pas pour asséner des vérités, mais pour aider à la réflexion. D’autres que moi vont réfléchir et s’exprimer sur ce sujet. C’est certainement le cas des responsables des Églises, du CESEC, de la CPS, des partis politiques, de l’assemblée et des médias. J’ai personnellement apprécié le positionnement d’un jeune acteur politique du territoire, ex-député toujours engagé et qui a eu le courage de dire que ce sujet ne pouvait être le prétexte à des joutes électoralistes ou politiques mais qui méritait la réflexion de toute la société.
Le sujet de « l’aide à mourir” et à « l’égal accès aux soins palliatifs” est et sera l’occasion de débats tendus et d’affrontements vigoureux tant ce sujet est sensible et clivant du fait de convictions philosophiques et religieuses et de visions individuelles et sociétales affirmées et différentes en Métropole et en Polynésie.
Le quotidien La Croix sur lequel je m’appuie a intitulé, le 26 mai 2025, sa Une : “L’aide à mourir, des enjeux cruciaux”. La rédaction d’obédience chrétienne mais progressiste commence par décrypter le contenu de la loi soumise au vote des députés en Métropole mais aussi sur les implications de la législation du “suicide assisté” avec “exception d’euthanasie”.
Les deux textes de lois, largement votés à l’assemblée nationale (soins palliatifs à 560 voix pour contre 0 contre et aide à mourir à 305 voix pour 199 contre), instaurant un nouveau “droit à l’aide à mourir”, entendent proposer un modèle français équilibré, se démarquant partiellement, de certains modèles européens (Belgique + Suisse). Ce modèle est évidemment conditionné et construit à travers une approche éthique marquée par des valeurs nationales et républicaines fondatrices de la société française. Elles intègrent la liberté de pensée et la dignité de la personne humaine.
Ces valeurs inspiratrices de la société française ne correspondent pas forcément à 100 % aux valeurs et à la vision de la société polynésienne. La place et le destin de l’individu et du groupe familial sont construits différemment en Polynésie et en Métropole, sans qu’il soit opportun d’affirmer quel est le modèle le plus judicieux. C’est un problème de valeurs.
Les textes ont été abordés par les députés à Paris le 27 mai 2025. Un texte concerne les soins palliatifs. Il fait quasiment unanimité. Le second texte qui est le plus objet de débats ouvre le “droit à l’aide à mourir”. C’est un nouveau droit qui est appelé à trouver sa place dans le cadre de la santé publique, au risque de l’assimiler à un soin.
La 2e innovation de ce projet de loi, sur l’aide à mourir, est liée au vocabulaire utilisé qui évite les mots courants de “suicide assisté” et “d’euthanasie” pour préférer l’expression “d’aide à mourir”.
L’article 2 donne une définition de l’aide à mourir. Elle consiste à “autoriser et à accompagner une personne qui a exprimé la demande à recourir” à une “substance létale” :
– soit en se l’administrant elle-même ;
– soit en se le faisant administrer par un soignant, un médecin ou un infirmier lorsqu’elle n’est pas en mesure physique d’y procéder.
La particularité du texte est de faire du “suicide assisté” la règle et de “l’euthanasie” l’exception.
L’aide à mourir deviendra donc un droit mais avec plusieurs conditions cumulatives :
– être majeur et de nationalité française ou résident stable ;
– être atteint d’une affection grave ou incurable ;
– présenter une souffrance physique ou psychique liée à cette affection qui soit insupportable ;
– être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée.
Il est à noter que ni le grand âge ni le handicap ne sont, en soi, des motifs suffisants pour demander l’aide à mourir. De même sont exclues les personnes atteintes d’Alzheimer.
La demande d’aide à mourir sera examinée :
– par le médecin ;
– dans le cadre d’une entrevue permettant de repérer la légitimité de la demande.

En ce qui concerne les soins palliatifs, il fait de leur accès un “droit opposable”. Cela doit permettre à chaque malade qui le requiert de bénéficier d’un accompagnement médical pour soulager les souffrances et lui assurer une meilleure qualité de vie jusqu’au bout.
Dans ce débat important, les Polynésiens ont évidemment leur mot à dire. Ils sont en droit de réclamer une concertation plus grande. La vision de la vie et de la mort diffèrent en partie. Le destin est conçu à la fois dans une vision individuelle mais aussi de fratrie et d’appartenance culturelle et ou religieuse.
Pour bien mesurer les enjeux et aider chaque citoyen à comprendre en quoi cela peut le concerner personnellement pour vivre une fin de vie digne, il est important de bien comprendre le sens des mots utilisés et du vocabulaire utilisé mais aussi de réfléchir à l’exercice des compétences. Qui a, en dernier ressort, le pouvoir et le droit de dicter comment doit se passer la fin de sa vie au regard de sa propre vision de la vie, de la mort et de son destin ?
– Les responsables des Églises au nom de principes religieux ?
– Le Pays et l’assemblée au nom de compétences juridiques et politiques ?
– Les membres du CESEC au nom du statut d’élite et de leur réflexion éclairée ?
– Les membres du CA de la CPS au titre de leur responsabilité de gestionnaires financiers ?
– Les membres de chaque famille en fonction des chefs de fratrie et des traditions ?
– Chaque citoyen et les personnes au nom de leurs choix personnels et de leur volonté de maîtriser leur fin de vie et leur propre mort ?
Cette réflexion sur les compétences est essentielle tant le risque est grand de voir les individus dépossédés de leur liberté par des corps constitués dont les objectifs et les préoccupations sont parfois éloignées des vraies préoccupations des personnes.
Quelques précisions de vocabulaire sont nécessaires pour éclairer chaque citoyen mais aussi les débats en cours.
* Euthanasie : ce mot a évolué dans sa signification au cours de l’histoire. A l’origine, le mot “euthanasie”, d’origine grecque, était le fait d’avoir une mort douce, qu’elle soit naturelle ou provoquée. Au cours des siècles, le contenu du mot a évolué de l’antiquité grecque à l’époque médiévale. Au moyen-âge, l’Occident chrétien se préoccupe de la façon de mourir mais dans la perspective du salut de l’âme. Dans cette perspective, la crainte n’est donc pas d’entrer en agonie mais de ne pas avoir la possibilité de vivre cette étape considérée comme salvatrice. C’est ainsi que la litanie des saints porte cette injonction : “de la mort subite et imprévue, délivrez- nous seigneur”.
Le concept d’Euthanasie est évoqué par Thomas More dans son UTOPIE. Il parle de “maux incurables se joignant à d’atroces souffrances que rien ne peut suspendre ou adoucir”.
En 1605, Francis Bacon aborde ce sujet. Il écrit : “l’office du médecin n’est pas seulement de rétablir la santé, mais aussi d’adoucir les douleurs et souffrances attachées aux maladies ; et cela non pas seulement en tant que cet adoucissement de la douleur, considérée comme un symptôme périlleux, contribue et conduit à la convalescence, mais encore afin de procurer au malade, lorsqu’il n’y a plus d’espérance, une mort douce et paisible, car ce n’est pas la moindre partie du bonheur que cette euthanasie…”.
Le sens de l’euthanasie a évolué au XIXe siècle au temps du mouvement eugéniste dans le sens l’élimination “douce” de populations “non désirables” puis de l’élimination de ces populations sans que le sens de “bonne mort” soit retenu. Cela a abouti à des stérilisations et avortements forcés, enfermements, déportations, séparation des sexes… Le point culminant sera la politique du 3e REICH qui aboutira à l’assassinat systématique de 100 000 “aliénés” et “handicapés”.
Cette évolution historique permet de comprendre pourquoi le mot d’euthanasie a été écarté du texte de loi au profit du terme “aide à mourir”. A l’origine, ce mot n’avait aucune consonance négative.
* Aide active à mourir :
Ce terme recouvre deux pratiques distinctes selon la commission nationale d’éthique.
– L’assistance au suicide (parfois confondu avec suicide assisté) : cela consiste à donner les moyens à une personne de se suicider elle-même.
– L’euthanasie : qui est un acte destiné à mettre délibérément fin à la vie d’une personne atteinte d’une maladie grave et incurable, à sa demande, afin de mettre fin à une situation qu’elle juge insupportable.
Ces deux actes impliquent l’intervention d’un tiers mais avec un degré d’implication très différent. Dans le cas de l’assistance au suicide, cette intervention peut se limiter à la prescription médicale d’un produit létal. Dans le cas de l’euthanasie, le médecin administre lui-même le produit.
* Produit létal : il s’agit d’injecter un ou plusieurs produits toxiques par voie intraveineuse à une personne afin de mettre fin à sa vie. Il s’agit en général d’un sédatif + agent paralysant + une substance provoquant un arrêt cardiaque. C’est ce qui est pratiqué habituellement dans les prisons américaines où existe encore la peine de mort. Il peut y avoir des variantes.
En réalité, les types d’euthanasie, peuvent être classés selon le consentement :
– Euthanasie volontaire : l’individu a alors la capacité mentale et physique de demander de l’aide pour mourir et il en fait la demande.
– Euthanasie non volontaire : l’individu n’a plus la capacité mentale et physique de formuler une demande ou sans que celui-ci y ait consenti L’acte est effectué sur un patient lucide mais sans que celui-ci ait exprimé une demande à cet effet.
– Euthanasie involontaire : le patient avait exprimé une opposition explicite. Un acte est alors pratiqué par compassion ou par pitié, l’entourage pouvant ne plus supporter la souffrance subie par un proche. C’est une sorte d’acte “d’humanité” mais pas consenti par le patient.
Cet éclairage permet de comprendre la complexité de ce sujet qui ne peut accepter les polémiques stériles ou l’aveuglement partisan.
C’est chaque homme mais aussi l’humanité entière qui sont engagés dans cette réflexion et ce débat. Il n’y a pas trop de la réflexion de nous tous pour que la Polynésie et les Polynésiens abordent ce sujet avec responsabilité.
Il ne s’agit pas avant tout de supprimer la vie mais de l’exalter jusqu’au bout mais aussi de la rendre acceptable, supportable et digne grâce à toutes les aides que la science peut nous proposer. En Polynésie, il est certainement utile de commencer par améliorer et développer les soins palliatifs mais sans refuser les débats sur la fin de vie afin de ne pas mettre les citoyens dans des situations intenables en les culpabilisant et les mettant hors la loi, en plus de leur immense souffrance.
