« J’étais fou, j’avais la manie de la grandeur ; mais, en revanche, toujours content, j’avais du courage, j’étais heureux, intéressant, original. Maintenant je suis devenu sage, raisonnable, mais à quoi cela me sert-il, puisque me voici comme tout le monde ? »
J’ai passé les derniers mois avec, comme livres de chevet, des classiques russes. J’avais prévu depuis longtemps de consacrer l’une de mes conversations littéraires à Tolstoï, à Gogol ou au Moine noir de Tchekhov, dont la lecture m’a particulièrement frappée. On se doute que la guerre en Ukraine et la politique actuelle d’éviction massive de la culture russe m’ont donné à réfléchir sur la pertinence de mon choix. Une récupération des événements tragiques que l’on connaît serait odieuse ; mais contourner simplement le problème est-il préférable, si l’idée que je défends dans cette rubrique est celle du rôle effectif que peut jouer la littérature dans nos vies ? Ce serait assurément plus commode, trop commode. Je crois plus honnête de partager ma lecture du Moine noir et de dire quelle résonance cette nouvelle de Tchekhov me semble avoir dans le contexte actuel.

Ce récit fantastique est paru à la fin du XIXe siècle. Comme je l’expliquais dans le précédent numéro, mon ambition est en partie de montrer que les barrières contextuelles (temporelles, géographiques, culturelles, linguistiques) ne sont pas des obstacles infranchissables à notre lien personnel aux textes. Mais la question ne se limite plus, ici, à celle de la distance ; face aux manifestations du prestige russe, un réflexe de méfiance est désormais susceptible de s’inviter dans l’équation, en tout cas chez un certain public, qui pourra être sensible, dans une dynamique « participative », à la pression de ce rejet collectif – revoici l’ombre de la methexis platonicienne dont je parlais le mois dernier. Que m’apporte alors, à moi, lecteur/lectrice contemporain(e), cette œuvre écrite dans la Russie tsariste, ce qui la marque probablement au sceau de l’altérité aux yeux d’une partie du lectorat occidental ?
Des éléments de dissonance dans un tableau idyllique
L’histoire est celle d’un professeur surmené, André Kovrine, forcé de prendre du repos à la campagne, chez son ancien tuteur et sa fille Tania, dont il est aimé. Des rapports humains harmonieux, à l’abri d’un écrin végétal somptueux, rendent l’atmosphère initiale douce et chaleureuse :
« Nulle part ailleurs André n’avait vu des roses, des lis, des camélias aussi merveilleux, ni des tulipes aussi diverses de couleurs, depuis les blanches comme du lait jusqu’aux noires comme du charbon ; jamais il n’eût imaginé une telle opulence florale. Le printemps commençait à peine […] mais les plantes qu’on voyait fleurir le long des allées et dans les plates-bandes suffisaient pour transporter le promeneur dans un royaume de couleurs tendres, surtout aux heures matinales où chaque pétale étincelle de rosée. »
Mais le texte introduit peu à peu des éléments de dissonance dans ce tableau idyllique :
« Kovrine continuait à la campagne la même vie nerveuse et agitée qu’il menait dans la capitale. […] Il dormait si peu, que chacun s’en étonnait ; si d’aventure il lui arrivait de s’assoupir une demi-heure dans la journée, il ne fermait pas l’œil de la nuit, et, après une longue insomnie, on le voyait joyeux et dispos comme si de rien n’était. »
Hanté par la légende d’un moine noir
L’étrangeté du personnage principal se dévoile progressivement. L’onirisme des descriptions et la symbolique d’un espace naturel bipartite, où s’opposent l’ici et l’au-delà, contribuent à l’expression d’un basculement irréversible du héros dans un ailleurs coupé du monde rationnel :
« Les derniers rayons du couchant se jouaient sur les cimes des pins qui décoraient ce paysage mélancolique, alors que la surface de la rivière était déjà tout à fait ténébreuse. Par un petit pont qui reliait les deux rives, André passa de l’autre côté. »
Le franchissement de cette frontière symbolique est aussi, pour Kovrine, une sortie définitive du monde social :
« Pas une maison alentour, pas une âme vivante ; à voir cet interminable sentier, on eût pensé qu’il menait vers la contrée mystérieuse où le soleil s’était couché tout à l’heure, vers le lointain horizon où flamboyait splendide la pourpre du soir. »
Car ce qui s’annonçait comme une belle histoire prend une tournure inquiétante. Hanté par une légende dont il ne sait même plus l’origine, celle d’un moine noir qui apparaîtrait de manière magique aux quatre coins du globe, le héros finit par voir – seul – le mystérieux personnage.
« Un moine en robe noire, à la tête blanche et aux sourcils noirs, les bras en croix sur la poitrine, passa rapidement devant lui. Ses pieds nus ne touchaient pas la terre. Quand il se fut éloigné à une distance de quelques mètres, il se retourna et regarda Kovrine ; il lui fit un signe et lui adressa un sourire en même temps affable et malin. Mais quel visage pâle, infiniment pâle et décharné ! De nouveau il grandit, passa au-dessus de la rivière, se heurta doucement contre la berge abrupte et contre les pins, glissa entre les branches et s’évanouit dans l’espace comme un tourbillon de fumée. »

La spirale de l’isolement est enclenchée
Les rencontres désormais récurrentes entre l’homme et le mirage, qu’il est toujours seul à voir, leurs entretiens à teneur mystique, plongent Kovrine dans un état de béatitude qui l’enthousiasme autant qu’il le marginalise. La spirale de l’isolement est enclenchée.
« Il était clair que lui seul avait vu passer le moine. Il avait envie de tout raconter à Tania et à son père ; mais il se dit qu’ils prendraient son récit pour une divagation et qu’ils s’en effrayeraient ; il valait donc mieux garder le silence. Très animé, il chanta, dansa, rit, pétilla de gaieté ; chacun lui trouvait une physionomie inspirée et radieuse, et des façons tout à fait séduisantes. »
Kovrine commence à présenter des signes discrets de mégalomanie (« Il me semble que tout l’univers me regarde, attendant que je le comprenne… », « Il appelait de ses vœux quelque chose de sublime, de gigantesque, d’immense »), d’ailleurs alimentée par les paroles envoûtantes de son fantastique interlocuteur : « Tu es l’un des rares humains que l’on appellerait à bon droit les élus. » Les rencontres avec le moine noir exercent sur sa pensée un charme obsessionnel :
« Il se leva et se promena dans la pièce, toujours songeant au moine noir. L’idée lui vint que, personne, hors lui, n’ayant vu l’étrange phénomène, il était donc bien malade pour en être tombé aux hallucinations. Cette idée l’effraya d’abord, mais pas beaucoup, ni longtemps. “Puisque cela me fait du bien, sans faire du mal à personne, je n’ai pas à m’inquiéter de mes hallucinations”, se dit-il. »
Le héros, déjà étranger aux autres, se sent devenir étranger à lui-même
Tout entier sous l’emprise de sa vision, le héros évolue dorénavant dans une réalité qui lui est propre. Mieux, la question même de la réalité devient accessoire ; subordonnée au fantasme de l’individu, elle acquiert la plasticité d’une création hallucinatoire :
« La légende, le mirage et moi-même, tout cela n’est que le produit de ton imagination surexcitée. Je suis un fantôme.
– Alors, tu n’existes pas ? demanda Kovrine.
– C’est comme tu voudras, dit le moine, et un faible sourire apparut sur ses lèvres. Toujours est-il que je vis en ton imagination ; or, ton imagination est une partie de la nature : il s’ensuit que, moi aussi, j’existe dans la nature. »
Un cap est franchi lorsque le héros, déjà étranger aux autres, se sent devenir étranger à lui-même :
« Je commence à m’effrayer de mon bonheur. N’est-il point singulier que, du matin au soir, je n’éprouve que de la joie, une joie sans mélange et sans bornes ? Je ne connais plus la tristesse, le chagrin ou l’ennui. Tu vois, je ne dors pas, l’insomnie tient mes paupières ouvertes, et cependant je ne m’ennuie jamais. Je n’y comprends plus rien. »
Contraint de reconnaître sa folie, il accepte les soins médicaux que lui prodiguent son tuteur et Tania, qu’il a épousée. Les visions disparaissent. Mais pas la folie :
« Pourquoi, pourquoi vous êtes-vous avisé de me guérir ? […] J’étais fou, j’avais la manie de la grandeur ; mais, en revanche, toujours content, j’avais du courage, j’étais heureux, intéressant, original. Maintenant je suis devenu sage, raisonnable, mais à quoi cela me sert-il, puisque me voici comme tout le monde ? Je ne suis qu’un être médiocre, et je m’ennuie de vivre… Oh ! comme vous avez été cruels envers moi ! J’avais des hallucinations, mais qui cela dérangeait-il ? je vous le demande, à qui cela pouvait-il nuire ? »
La vision emportera tout. Le récit se termine tragiquement par la mort de Kovrine, détruit par la maladie et le malheur, responsable de la mort de son tuteur, haï de Tania, haï de lui-même.
Vies détruites sous la bannière d’une idée…
Pourquoi cette nouvelle me parle-t-elle autant ? Que me crie-t-elle, littéralement, sur le monde géopolitique d’aujourd’hui ? Je retrouve chez Kovrine la « subjectivité radicale » qu’Hannah Arendt opposait à la « réalité », fondée sur le partage. Je perçois surtout comment le récit de Tchekhov donne à voir les effets dévastateurs d’une passion humaine adossée à une idéologie totale, radicale. Folie de grandeur, aspiration au sublime. Kant et Nietzsche ne sont pas loin. Destruction dionysiaque de l’individu au nom d’une vision – d’une cause – soi-disant supérieure, qui justifierait l’immolation de soi, de l’autre, du lien aux autres, du lien entre les autres.
Fantasme d’une perfection à atteindre dans un absolu, au mépris des êtres. Vies détruites sous la bannière d’une idée. L’écriture de Tchekhov, d’autant plus polémique qu’elle pare les discours du moine noir d’une beauté hypnotique, comme me le faisait remarquer une jeune collègue, a dans le contexte que l’on sait une puissance d’actualité qui me saisit : peut-être est-ce une construction de mon esprit ; il n’en reste pas moins que cette écriture, aujourd’hui, m’aide à réparer mon lien avec l’âme russe.

Références du texte : Anton Tchekhov, Le Moine noir, traduit du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris, Tome IV, Juillet-Août 1897 (pp. 453-490).
http://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tchekhov%20-%20Le%20Moine%20noir.htm
