« Il n’est que d’imaginer les périls que la menace atomique fait peser sur la terre pour voir que Tahiti, là où elle est, entourée d’immensités invulnérables de l’océan, Tahiti peut être demain un refuge et un centre d’action pour la civilisation ». Ce texte est un extrait du discours que le général de Gaulle prononça place du maréchal Joffre (actuelle place Taharoi) le 30 août 1956.
Depuis décembre 1955, quand il mit son parti en sommeil – le Rassemblement du Peuple français ou RPF – de Gaulle annonça qu’il ne se mêlerait plus de politique. Il publia néanmoins ses Mémoires. Cette période (1955-1958), pour de Gaulle, est connue sous l’appellation « la traversée du désert », pendant laquelle les Français semblèrent l’oublier et n’imaginaient pas que, moins de deux ans plus tard, il reviendrait au pouvoir. Dans ce temps difficile pour lui, il souhaita visiter les territoires français d’Outre-mer, façon certainement de renouer avec la grande époque des ralliements à la France libre de 1940. Après un voyage avorté en 1954, invité par les associations d’anciens combattants (et l’assemblée territoriale des Établissements français d’Océanie, ainsi que par le conseil général de Nouvelle-Calédonie), il entreprit un long voyage, en août 1956. Il passa aux Antilles, puis, par le Canal de Panama gagna Tahiti, puis les Nouvelles-Hébrides et la Nouvelle-Calédonie.
Son discours à Papeete aborda divers sujets : le souvenir des ralliements de 1940 et de la France libre, la décolonisation (le besoin des peuples à disposer d’eux-mêmes… mais de garder aussi des liens avec une grande puissance), les grandes transformations du monde (le développement des communications aériennes et il plaida pour la construction d’un aéroport et surtout la menace atomique qui planait sur le monde car c’était l’époque de la Guerre froide).
Le passage qui suscita le plus de commentaires avait trait à l’énergie nucléaire. Elle était l’avenir du monde – selon de Gaulle qui avait créé le Commissariat à l’énergie atomique en 1945 – mais elle était aussi « une terrible menace ».

Lors d’une conférence de presse, le 7 avril 1954, de Gaulle commenta les essais américains aux îles Marshall :
« Récemment, trois bombes à hydrogène, éclatant successivement dans l’océan Pacifique, instaurèrent dans un rayon d’une trentaine de kilomètres le règne absolu de la mort. Trois bombes semblables pourraient faire, qu’à l’instant, New York, Londres et Paris fussent remplacés par trois cratères, où rien, non, rien ne serait plus vivant […]. Il est certain que l’arme atomique opèrera partout sur la terre des ravages inimaginables. »
La crainte du Général était que la guerre future (inévitable selon lui) serait en même temps subversive, classique et atomique. Il fit comprendre dès son retour au pouvoir que la France devrait garder des bases lointaines pour garantir la survie de la France en cas de conflit majeur. Les Archives nationales [AG/(1) 511] contiennent cette instruction (destinataires : Pierre Guillaumat, ministre des Armées et chefs d’état-major) sans doute rédigée par de Gaulle lui-même, en date du 6 novembre 1958 :
« Quoiqu’il arrive de la France à la suite d’un conflit mondial, la survie de la Nation et de l’État ne serait imaginable que par l’ordre et l’organisation… Le caractère maritime et aérien de nos forces, combiné à l’existence de terres françaises situées au plus loin des océans, le fait que notre territoire nous offre des refuges montagnards et insulaires, peu sensibles à n’importe quels coups, nous mettent à même de le faire. Ainsi, grâce à la dispersion, surviendrait alors, l’élément grâce auquel le pays pourrait reprendre une première consistance… »
Le 16 février 1962, alors que la quasi-totalité des anciennes colonies étaient devenues indépendantes, il rédigea une note manuscrite : « Ayons quelques forces Outre-mer pour tenir nos bases (Mers-el-Kébir, Dakar, Fort Lamy, Diégo-Suarez, Fort de France, Nouméa, Papeete…) »[1].
Ainsi, c’était de la France dispersée (une expression gaullienne restée longtemps inconnue des chercheurs) que viendrait la renaissance. Le Général se résolut mal à se séparer de l’Outre-mer et trouva des « accommodements » pour garder des points d’appuis. Faut-il rapprocher ces paroles des propos tenus par le Général à Papeete en 1956 ? Mûrissait-il déjà cette conception d’une France lointaine qui permettrait un jour à la Nation de renaître après les destructions de l’Hexagone ? C’était un peu comme si, avec la troisième guerre mondiale et la destruction des grands pays qui y auraient participé, le monde devrait se reconstruire à partir des îles du Pacifique (ou d’ailleurs, mais il insista sur ces îles). Autrement dit, Tahiti serait épargnée par l’atome en raison de son isolement, et en cas de destruction massive de la planète, c’était de là que la résurrection pourrait venir.
N’exagérons pas. De Gaulle n’imaginait pas que les survivants se regrouperaient à Tahiti et de là rebâtiraient le monde ! Le refuge serait sans doute dans son esprit celui d’un Gouvernement en exil (comme au temps de Londres) qui, dans une relative quiétude, reconstruirait la France à partie de lambeaux dispersés à travers le monde.
Évidemment, on est loin des interprétations du discours de 1956 qui voulaient que de Gaulle avait prévu l’installation future du CEP (j’y avais succombé moi-même au début de mes recherches).
Retenons surtout l’idée que de Gaulle, en 1956, et au début de son retour au pouvoir, constatant que le monde devenu incertain pouvait basculer à tout moment dans l’horreur nucléaire, voyait un coin de ciel bleu en Océanie.
Pendant près de 70 ans, l’Histoire a bégayé. La menace nucléaire s’est manifestée à plusieurs reprises en même temps que la dissuasion nucléaire amenait les grandes puissances à réfléchir avant de lancer un conflit mondial et destructeur[2]. En 1989, avec la chute de l’URSS, on put penser que la menace était derrière nous. Or, le monde est redevenu dangereux et incertain. Des menaces pèsent sur la nature dont l’homme vit. Des menaces pèsent sur la démocratie, il faudrait en prendre davantage conscience. Des menaces pèsent sur les frontières qu’on avait fini par croire définitives, ce qui signifie que les ambitions de quelques autocrates peuvent amener la guerre en Europe, au Moyen-Orient, comme dans le Pacifique. Il suffit de voir certains pays se préparer à une guerre qu’ils jugent inévitable, comme la Suède et la Finlande.
L’incertitude pèse plus que jamais en cette fin d’année 2024. Que fera Donald Trump qui veut rendre sa grandeur à l’Amérique selon sa version du concept ? Le fera-t-il en se repliant sur le pays ou en combattant la Chine ? Que fera Poutine qui, actuellement, cherche à faire oublier qu’en Ukraine, c’est lui l’agresseur (mais des responsables politiques ont la bêtise de soutenir que tel ne serait pas le cas) ? Que fera Xi Jinping vis-à-vis de Taïwan alors que les Américains sont persuadés qu’il attaquera bientôt, tout comme les Amiraux qui commandent les forces maritimes françaises de la zone ? Xi continuera-t-il à s’immiscer de plus en plus dans les îles du Pacifique comme vient de la montrer le très sérieux Lowy Institute d’Australie en réduisant la liberté des dirigeants des îles et en les rendant dépendants de Pékin ? Quels partis politiques ou quels syndicats pourraient croire que sous la domination de Xi ils auront encore le droit à parole et le droit de manifester ?
Que deviendra l’Europe qui est la seule chance pourtant de permettre à chacun de ses adhérents de résister aux convoitises des uns et des autres.
Que deviendra la France plus divisée que jamais ?
Le sentiment domine que nous, en Polynésie, sommes – comme le constatait de Gaulle en 1956 – protégés par les immensités maritimes. Nous sommes à l’abri (relativement) des turpides du monde. Ouf ! pour quelques années seulement, hélas ! car, dans un monde globalisé, si ce monde-là s’engageait dans la folie destructrice, nous ne serions pas épargnés longtemps.
Jouissons cependant de disposer de quelque répit… Et ne le dites à personne (très égoïstement).
Reste à espérer que Papa Noera ne trouvera pas ses traineaux bloqués par le dérèglement climatique ou par des armées qui n’apprécieraient pas qu’il porte sa générosité chez les autres.
Notes :
[1] Archives nationales, AG/(1)511
[2] Bruno Tertrais, Pax atomica ? Théorie, partique et limites de la dissuasion, Odile Jacob, 2024

Un article très intéressant. Merci