Fonte des neiges bien entendu, en cette saison qui fête la Noël. Qui l’aurait cru ? Le réchauffement climatique n’affecte pas que la banquise antarctique. Le théâtre tahitien est touché ! Tout semble se déliter… fondre comme neige au soleil et passer dans les mains qui font de la culture un business. De la neige aux Tuamotu, entre autres perturbations, semble totalement attendue par les terminales de la section Théâtre au lycée Diadème Te Tara o Maiao, qui vous invitent à partager leur prestation scénique en cette fin 2023.
Qu’en est-il du théâtre, à Pirae, Tahiti et en Polynésie ? Un art vivant ou une denrée frelatée ? Spectacle-théâtral à Tahiti semble signifier actuellement consommer du kit tout emballé pour assaisonner un anniversaire, une fête de famille, une journée locale ou mondiale. Les acteurs, clowns et autres animateurs se vendent à l’unité quand ils ne se livrent pas gratuits pour dérider les hospitalisés en longue maladie ou en phase terminale : histoire de signifier qu’ils existent encore. Tout comme la neige (des autres cieux) ne blanchirait plus les fêtes de fin d’année, condamnées à se noyer sous la pluie en zones précédemment tempérées, le théâtre d’ici se noie sous l’immanquable marque diluée d’une déambulation scénique sans vraiment d’accroches qui marquent et bouleversent. Le mal-aimé se métamorphosant en simulacre bon marché… La norme est passée d’un art à part entière au divertissement, c’est-à-dire à un dérivatif festif accordé aux héros de la soirée…

La tendance scénique, résolument boulonnée aux bénéfices mercantiles à portée de main, ne touche pas que la périphérie : elle contamine aussi les milieux de l’apprentissage dramatique, soit le lycée et ses sections à spécialité théâtrale.
Qu’est devenue l’époque bouillonnante où Éducation comme Culture se proposaient d’œuvrer conjointement en vue d’élaborer du neuf et du concrètement réalisable ? Il est vrai que de l’eau est passée sous les ponts depuis 1989, date où les ministères de l’Éducation et de la Culture conjoignent leurs efforts pour introduire la PRATIQUE THÉÂTRALE au lycée (tout le monde ne peut s’appeler Jospin-Lang sur l’Hexagone ou ailleurs, ni lancer cette fameuse LOI JOSPIN 89) ayant pour objectifs :
– de « mettre l’élève au centre du système » ;
– de « faire sortir les enseignants de leur réaction proprement disciplinaire face au savoir pour les faire participer à l’éducation des enfants ». De pousser les enseignants à devancer les recommandations de leurs instances : soit, de générer de véritables « pédagogues » et de voir enfin s’étriquer la « mentalité fonctionnaire » !
Évidemment, dès que le terme « innovation » est prononcé, deux résultantes en découlent : un effort d’implication et d’autoformation des enseignants. Une réelle existence d’un ministère des Affaires culturelles avec des projets novateurs ancrés dans le présent. Ce qui est rarement le cas.
ACTER à part entière
Et depuis 35 ans que la section théâtre est ouverte dans les lycées de Tahiti, et dans aucune des 118 îles de Polynésie, la situation ne fait que se dégrader. Tous les élèves désireux de s’inscrire en section spécialité ne disposent pas forcément du créneau horaire leur convenant au cas où ils appartiendraient à certaines filières. Pour la rentrée 2023, certains inscrits en première ne peuvent poursuivre en terminale et faire valider des années de formation théorique et pratique sans sacrifier la filière ou la spécialité.
L’un des lycées tahitiens – pourtant établissement précédemment investi en théâtre depuis 35 ans – a même fermé sa section théâtre, non pour manque d’enseignant attitré (spécialité théâtre avec habilitation), mais par carence de créneau horaire et de dispositions réelles de la part des responsables.

Que sont devenues les voix et velléités des enseignants qui se destinaient à assurer la section théâtre : soit avec les 3 heures d’option en seconde, soit avec les 4 heures de spécialité en première et les 6 heures en terminale ? Eh bien, elles se sont tues ou restent sur le carreau, sans recours, employées à d’autres tâches.
Et pourtant dès l’origine : « C’est en effet parmi ces enseignants que se comptent le plus de détenteurs d’une formation artistique professionnelle. Investir l’option théâtre est ainsi une manière pour eux de (re)valoriser une partie de leur capital culturel jusqu’alors non mobilisé. Ces enquêtés ont même eu, pour la plupart, des velléités d’embrasser une profession artistique à un moment de leur parcours ».
Une étude des années 2012 insiste sur l’esprit 89 de l’inclusion des études théâtrales dans le paysage scolaire ordinaire de par l’investissement pédagogique de l’enseignant. Elle met en avant la volonté d’une approche de qualité destinée à l’ensemble des élèves, quel que soit leur milieu originel : « En rupture avec l’enseignement académique, le théâtre-éducation se construit également dans un double refus esthétique : celui du théâtre de boulevard d’une part et, plus largement, celui de la culture de masse. Il vise ainsi à convertir les élèves au bon goût théâtral, où l’on ne fait pas « du théâtre pour divertir et se divertir, mais pour avoir une prise de parole citoyenne sur le monde » et où l’on « donne le goût du théâtre, le goût des bons spectacles en tant que bon spectateur ». Enfin, « ces pionniers tentent d’initier au sein de l’institution scolaire un nouvel idéal pédagogique : le partenariat ».
Toute cette évolution vise à rehausser le niveau de l’élève lambda et en amont, bien sûr, la réflexion et l’implication de l’enseignant. Pas d’élitisme à l’accès à la culture donc, dans cette volonté d’apprentissage accessible à tous : pas de milieu artistique privilégié, ni de milieu friqué ; le théâtre et sa jauge à portée de tous, par le biais de l’Établissement scolaire.
Ils sont givrés
Bien des programmes ont émaillé les collèges ces dernières années : avec les réformes de 2006-2010 instituant des Classes à Horaires Aménagés Musique (CHAM) ou Aménagés Danse (CHAD). Tous ne sont pas concernés, les aménagements sont livrés au compte-goutte. Quant aux CHAT (Classes à Horaires Aménagés Théâtre, arrêtés de 2012), elles brillent par leur absence. Même constat pour les Classes Aménagées en Arts Plastiques, bien que le dispositif concerne aussi les Écoles élémentaires.

La raison en est simple : les arts dits traditionnels se voient privilégiés, la Danse en particulier. Légitime mais pas que… Et si la danse tahitienne – ou ‘ori tahiti -, dont les traces avaient été perdues, faute aux interdits de la colonisation a pu connaître un renouveau en se recomposant une véritable nomenclature autour des années 1956, elle inclut les arts qui concourent à la composition d’une œuvre dansée se retrouvant dans la manifestation annuelle du Heiva, ou rassemblement festif chorégraphique.
En témoigne ainsi la FICHE D’INVENTAIRE DU PATRIMOINE CULTUREL IMMATÉRIEL paraphée par les créateurs et les institutions du pays, il y a quelques années : « Le ’ori tahiti incarne l’identité culturelle tahitienne. Qu’il soit question de danse traditionnelle, de musique et de percussions, d’art oratoire (’ōrero), de chants traditionnels (hīmene) et de costumes, cette pratique artistique regroupe les modes d’expression culturels les plus forts et les plus vivaces ».
Encore faut-il apprécier que les sections CHAD admettent la version actuelle du hip-hop, énormément ancrée dans les jeunes générations et représentative d’une des formes d’expression qui leur soit proche.
L’initiation musicale des CHAM, elle, ne s’est pas contentée, à côté du chant choral, des trois uniques instruments traditionnels polynésiens, à savoir la flûte nasale ou vivo, le pū (ou conque marine) et le pahu (ou tambour), mais se dote des instruments à corde ou à vent de l’incontournable musique classique, importée, mais bien vivace dès que s’aborde la composition, ainsi que du ukulele (l’importation portugaise de Hawaii).
Semble avoir été délaissé, après effacement du patrimoine immatériel polynésien, le théâtre : comme si les ‘Arioi et leurs confréries n’avaient jamais existé, ne s’étaient pas produits dans les îles, n’avaient pas été supprimés par le rouleau compresseur de la conversion. Bien que les légendes et la cosmogonie, les danses et les chants aient été exhumés de l’oubli et de la suppression de toute trace culturelle ancestrale, il semble que l’héritage scénique des ‘Arioi n’ait fait l’objet d’aucune recherche de ce type en vue de le réhabiliter. Pourquoi ? Appréhenderait-on d’y voir émerger cet Art de la Communication vivante entre un créateur et son public ? Redouterait-on la voix d’une minorité face au monopole de la mentalité unique ? Craindrait-on d’y voir s’y profiler une contestation propre aux Arts Vivants et donc incontrôlable.
S’alarmerait-on, ainsi que l’avait annoncé, en toute mauvaise foi, une caricature de ministre de la Culture, des coûts exorbitants et autres approximations, que représenterait la production théâtrale, à l’instar des tournées des lointains ‘Arioi, dans la mesure où une infrastructure et le personnel technique y afférant, pourraient y être affecté.
Enfin, se défierait-on de l’Art théâtral face à l’inexistence de praticiens résidents ou locaux qui ne possèdent aucune expérience professionnelle dans le domaine, ni aucun label de qualité dramatique ? La concurrence et l’appât du gain ont fait disparaître certaines valeurs sûres parce que perturbatrices… Certaines prérogatives, peu fiables, ont pourtant assis leur notoriété et leur exclusif, divulguant de l’art théâtral une bien piètre image.
Tout comme les CHAD, les Classes à Horaires Aménagés en Théâtre, peuvent investir l’espace multiple compris entre le lignage ‘Arioi et le répertoire du théâtre mondial : sans que l’un ne supplante l’autre. ‘Ori tahiti et hip-hop continuent à se distinguer dans le panorama des CHAD, et personne ne s’en plaint : bien au contraire.
Dans les faits et actuellement, le théâtre ne fait toujours pas partie de l’enseignement général comme la Musique & les Arts Plastiques depuis l’Enseignement élémentaire. Comme si le personnel enseignant, les décideurs craignaient dès la « petite école » que les enfants se mettent à « ACTER » ; comme si le théâtre était élément perturbateur de la « sacro-sainte discipline » qu’inflige le programme officiel et la manière rigide de l’instruire : où personne ne bouge et doive rester vissé sur sa chaise. Sous peine de tirage d’oreilles, de pincement, de coups de règle, de claque ; car chacun le sait, les sévices corporels n’ont pas vraiment disparu de l’école, maintenant que ne s’attribue plus de coquillage pour avoir parlé en « reo tahiti ».
À moins qu’il ne s’agisse d’affaire de gros sous : salaire enseignant équivaut à salaire indexé ; les arts culturels qui ne se vendent pas à la pièce – c’est-à-dire à l’objet concret – sont difficilement monnayables. Et pourtant si : le terme « pièce de théâtre » signifie une création unitaire, un objet scénico-verbal concret, achevé en environ 1 heure et unique. Question de professionnalisme : un métier dans l’exercice de ses fonctions se rémunère, c’est-à-dire, dans la « monstration » de ses performances. En effet, l’effet communication, partage émotionnel, qualité de la prestation physique, visuelle, auditive, prestance rythmique et crédibilité proviennent tous de l’accomplissement d’une prouesse qui s’acquiert grâce à une formation.
UN ART, UNE PRATIQUE !
La formule est simple et avérée. L’enseignant transmet l’aspect théorique, soit la codification théâtrale : les paramètres de l’analyse scénique ainsi que les moyens de générer les différents types de jeu ainsi que toute forme de mise en scène, locale ou étrangère, ancienne ou contemporaine. Il élabore le programme de la mise en pratique ainsi que le planning des séances où intervient un spécialiste avéré, sorti d’une troupe professionnelle ou metteur en scène, choisi par l’enseignant pour approfondir le travail pratique et la mise en situation scénique.

Dans les faits, à Tahiti, l’intervenant peut se trouver imposé à l’enseignant, bien qu’il ne réponde pas aux critères professionnels, et n’ait jamais fait les preuves d’une spécificité théâtrale, ni passé la barre d’une critique spécialisée ! De plus, ses pratiques peuvent entrer en contradiction avec les objectifs de l’enseignant : dans la mesure où son approche ciblant les classes de lycée ne doit pas proposer les exercices d’initiation pour débutants (mais un niveau Bac) et du coup, manque de rigueur et de progression pédagogique.
C’est comme s’il était demandé aux Classes Terminales Spécialité Maths de rejeter les axiomes pour adopter une méthode approximative avec les bûchettes du Cours préparatoire ! Ce qui serait user de logiques contradictoires. Ce qui n’arrivera jamais ! Mais, en matière de Lettres et de Culture, ainsi que vous avez pu vous en rendre compte au plus haut niveau des politiciens de l’Hexagone et bien qu’il existe des méthodes quasi scientifiques d’analyse et de conception : l’Art s’entache de flou ainsi que du sacro-saint « génie » qui autorise tout et n’importe quoi… Le débat actuel entre talent et délit secouant la scène et l’écran en cette fin 2023, et pour encore un bout de temps. Les abus d’opinion et d’influence, les tromperies à la notoriété ne sont pas près de s’estomper.
Toute tâche demande salaire et toute compétence a un taux. Eh bien non : le droit du travail lui aussi se délite sous nos cieux malgré l’augmentation du coût de la vie ! Le budget des intervenants a baissé de moitié en 20 ans à Tahiti… Et encore ne sont-ils pas payés au prorata de leur qualification : le tarif est uniforme sauf exceptions non justifiées.
Un traitement certainement dû à la pléthore d’acteurs et metteurs en scène autoproclamés, qui, à l’inverse de l’humoriste Blanche Gardin (récipiendaire de « Molière » dans sa branche), s’adjugent les avantages de la profession, sans même l’exercer de façon convaincante et précipitent le métier vers sa chute. Ainsi déclare-t-elle, pour en dénoncer l’usage frelaté : « Je n’ai pas envie que dans 10 ans, on soit tous en train de mater des séries sur le canap’ en se faisant livrer des burgers par des sans-papiers qui pédalent sous la pluie » (Blanche Gardin).
Pourtant, on use et on mésuse des nouvelles pratiques même si les codes des récentes innovations de genre ont été scrupuleusement définis et évitent justement de tomber dans l’à-peu-près. À remarquer que : « Johnstone comme Tournier dans son livre MANUEL D’IMPROVISATION THÉÂTRALE ont défini des principes qui régissent le comportement de l’improvisateur : accepter, écouter, percuter, animer, construire, jouer le jeu, se préparer au jeu, innover, s’amuser, oser ».
Et avant tout a priori : l’improvisation n’est ni un statut inné d’enseignant ou d’intervenant qui se faciliterait la tâche, ni un mode opératoire spontané ; il s’apprend en atelier.
Un trimestre parmi d’autres qui se clôt sur la Neige des Tuamotu
Le LYCÉE DIADÈME ayant ouvert ses sections théâtre une dizaine d’années avant la fin du XXe siècle et ayant connu une succession d’enseignants issus de Métropole comme originaires de Polynésie et pourvus de l’habilitation requise, poursuit tant bien que mal – voir ci-dessus les obstacles plus ou moins graves -, un objectif pédagogique cohérent.
Chaque fin de trimestre, il est de tradition, depuis une trentaine d’années que les classes d’option (2nde/1ère) ou de spécialité théâtre (1ère/terminale) produisent un spectacle par trimestre : ainsi quelques générations ont pu se familiariser avec un art qui ne connaît pas de suivi professionnel en Polynésie et reste une parenthèse dans le parcours de certains jeunes talentueux qui n’ont pas disposé des moyens de poursuivre leur rêve.
Parallèlement, s’insérer dans un projet d’Établissement sert de préfiguration de la vie en société ; par mixage de sections ; collaboration avec musiciens (enseignants & lycéens) ; pression ou incompréhension de certains parents qui brusquement refusent que leur fille endosse un rôle qui ne leur convient pas, ou qui profitent de l’aubaine pour ne pas envoyer leur enfant en classe et brisent le frêle équilibre d’un art qui enseigne la responsabilité collective. La « journée polynésienne » est une belle occasion, car l’un des atouts de la formation est la mise à l’épreuve du public : comment se comporter face à des spectateurs, les ressentir, fonctionner pour eux, tout en développant un personnage qui semble occulter l’assistance quand la « situation » le requiert.
Être à la fois « dehors et dedans », quand on joue un « personnage symbolique comme l’esprit de Noël : celui qui sert d’indicateur et paradoxalement reste muet dans l’adaptation par Julien Gué, du conte de Rai Chaze (2011). Tout est possible au théâtre : les personnages réels y côtoient les créatures imaginaires, les entités. Une gymnastique qui s’acquiert au fil des répétitions.
L’enseignante Vaiana Hervé s’est attelée, avec ses élèves des différentes sections la plupart du temps à des créations collectives, mais aussi à des textes d’écrivains ou de dramaturges polynésiens. Ce qui ancre réellement la pratique du théâtre, dans une véritable expression de soi, dans l’actualité et dans un discours citoyen. Ce qui est l’objectif même du théâtre.
Parfois, quand ils ne disposaient pas de lieu spécifique – qu’une classe, les jardins, le gymnase du lycée : ce qui pose des problèmes d’acoustique -, ils ont dû investir la salle polyvalente de la mairie de Pirae. L’aménagement comme le trajet étant une véritable perte d’énergie et de temps.
L’un des buts de la présentation au public est de participer de la dynamique du lycée, de s’inscrire dans sa communauté spécifique, de s’associer à d’autres pratiques-découvertes véhiculées par d’autres sections, de développer une curiosité mutuelle : s’essayer à la mini-société en y incluant les parents, ainsi qu’un auditoire loin d’être « averti », tout comme d’autres préoccupations.
Étonnant tout de même, que chacun des lycées concernés à Tahiti, se voient parfois dépourvus des structures scéniques de base et de volume optimal : permettant dans le même espace les confrontations acteurs-public. Certaines salles de représentation n’ont pas été « réfectionnées » depuis leur construction et ont totalement disparu du paysage scolaire. Sachant qu’il est plus instructif de gérer une salle équipée à l’intérieur de l’Établissement, que de briguer l’accès aux seules rares salles de spectacle de la capitale, et de ne pouvoir vraiment manipuler l’équipement sans passer par le filtre des techniciens. Sans compter que pour préparer une représentation théâtrale, mieux vaut pouvoir se trouver dans les conditions du spectacle. D’ailleurs, pour l’épreuve du BAC spécialité théâtre, les candidats doivent tous pouvoir les réunir et régler les consignes minimales de régie.

Toujours est-il que la pièce IL A NEIGÉ AUX TUAMOTU, tirée du contexte difficile des fermes perlières, est venue clore le dernier trimestre 2023 : la dure réalité des pêcheurs et métiers de la perle, édulcorée par Noël. Se pose la problématique de la marâtre popa’ā, de la mortalité précoce, des métiers dangereux, des orphelins, de l’injustice familiale, de l’enfance humiliée, etc. Grandes questions posées sur l’avenir, au sortir de la minorité et d’une scolarisation dont tout le monde ne bénéficie pas ici.
Outre les questions directement liées à la vie polynésienne, se sont posées aux lycéens – interprètes, scénographes & metteurs en scène à la fois -, les préoccupations techniques. Marquant à la fois la distance maritime du lieu de travail, l’espace de la mort et la communauté d’intérêt, l’identité acteurs-public se caractérise par l’apparition des personnages, à l’entrée même de la salle de théâtre, incluant de ce fait l’assistance. Encore faut-il pouvoir mentionner cette démarche quand l’éducation du spectateur n’a pas été menée auparavant ou depuis l’enfance !
Au niveau de la qualité du jeu et de ses relais, le public n’a pu remarquer la substitution des acteurs pour le même personnage, tant il s’est trouvé impliqué. Peut-être parce que le relais entre les deux conteuses et les personnages dont elles parlent était vivace et captivant.
Parce qu’être acteur, c’est ACTER : faire, engendrer de l’ACTION… et susciter des réactions immédiates.
Remarquons que nombre de « théâtreux » semblent ne pas le savoir ou l’ont oublié : Tahiti se dote de spectacles dits théâtraux où les acteurs restent la plupart du temps immobiles, sauf pour entrer, sortir, s’asseoir. Figés en direction du public, ils ne semblent pas avoir acquis la technique du « savoir parler en faisant autre chose »: se contentent au mieux des mêmes allers-retours, répétitifs sur trois pas, pour « déclamer » (en quasi stand-up) leurs répliques et non vivre leur rôle.
Une approche créatrice « issue du quotidien des Jeunes »
Les années se suivent au LYCÉE DIADÈME et les mêmes lycéens gravissent les étapes du cursus scolaire entre première et terminale, avec permutation d’enseignant-moteur. Au trimestre précédent, soit l’année scolaire antérieure, la section théâtre de première-Terminale, l’option et l’Atelier-Théâtre des Internes vont se produire sous la direction de Mathieu Beurton et de Vaiana Hervé (leurs enseignants) et en particulier lors du « 2e FESTIVAL de THÉÂTRE du DIADÈME » (juin 2023).

Ce n’est certainement pas un hasard si les internes du lycée viennent se frotter à la pratique théâtrale, ni si les classes-Théâtre des autres lycées de Tahiti viennent assister aux représentations. Qui leur a donné envie, sinon que pour une tradition quasi orale – comme la culture polynésienne -, l’expression de soi passe par la mise en jeu de ses émotions et de ses convictions. Qui leur laisse la place qui leur est due ? Car l’espace consacré à l’éduco-instruction les autorise à mener de front l’apprentissage et la création.
Le festival de Théâtre du Diadème leur ouvre la porte à l’hybridation : mixer les grands thèmes de la condition humaine, depuis l’Antiquité (la question des femmes), l’actualiser ; tout comme pour les légendes fondatrices polynésiennes. La « créolisation », ainsi que le nomment les chercheurs d’Outre-mer ce vécu actuel qui mixe héritage traditionnel ou colon à la contemporanéité. Les lycéens ont su avec plus ou moins de maturité réinvestir les acquis de la civilisation et les préoccupations de la société d’aujourd’hui. Évidemment, cette appropriation peut paraître dérangeante et remettre en cause un enseignement coercitif où tout est imposé. Cependant, l’enseigné au centre de ses apprentissages dans un processus alternatif date tout de même de Socrate ! La seule question, qui reste ouverte, serait que le FESTIVAL du DIADÈME accueille d’autres classes-Théâtre pour participer. Mais ceci reste vœu pieu dans la mesure où l’espace de représentation est une salle de classe du Bâtiment B.
Du moins, les classes en représentation offrent-elles à leurs invités (collégiens ou lycéens) l’opportunité de monter sur scène ensemble et de participer à un ÉCHANGE D’IMPROVISATION, histoire de « se frotter ensemble », après chaque débat qui suit la représentation. Instructifs ces échanges où même les collégiens qui ne pratiquent pas le théâtre, ayant analysé au préalable, avec leur enseignant, le texte de la pièce, posent des remarques enrichissantes pour tous.
La séance improvisation libère, pour les acteurs qui viennent de jouer, leur trop-plein de pression et pour les spectateurs, enfin sur scène, leur envie de jouer et de s’associer à la grande fête du théâtre.
Cinq jours de festival ce n’est pas rien en JUIN, juste avant les examens…
Au programme : « LÉGENDES ». Une approche du fond culturel mythique et historique sur le site du Diadème, grâce à Papa Edwin, mais aussi, avec l’Atelier des Internes, le décorticage du processus de mise en scène et de ses aléas. Notons que « la » « deus ex machina » et à la fois interprète, extrêmement talentueuse, n’a pu incorporer la spécialité-Théâtre à cause des horaires de sa filière Bac.

Toujours dans le domaine de l’atmosphère de la ville, des îles, – pas si paradisiaques que l’évoquerait un clip publicitaire -, sur les planches : les bas-fonds, dont la plupart des lycéens sont témoins ou victimes, « EN ROU(LOTTE) LIBRE» . De nouveau avec Mathieu, le texte collectif appartient aux jeunes auteurs-acteurs et pointe les maladies de la société tahitienne : l’exploitation des employés des food-trucks, les fugues des mineurs chassés du toit familial, les dérives aux jeux d’argent et autres addictions, l’appropriation d’une langue de la rue (panaché de « franitien » : français + tahitien), le tout autour d’un modèle de malbouffe, de mal-être, de violence larvée. Avec des rôles de composition, des jeux de mots constants et un rythme qui subit sans cesse relances ou rebondissements, la pièce joue avec la mobilité du décor.
Aussi engagée, la pièce « FEMMES », encadrée par Vaiana avec ses extraits-reprises de LYSISTRATA ou de « KING KONG THÉORIE », ses innovations textuelles appartenant aux lycéennes,surfe entre les emblèmes féminins, tels que les conçoivent les lycéennes. Ce qui requiert des constructions de personnages au burin et des interprétations soulignées par une scénographie astucieuse.

Dans l’ensemble, on joue sur la lumière et même en théâtre d’ombres, les conventions réellement affichées pour les épingler ou les dénigrer : ce petit monde du théâtre a largement contribué à nous montrer une appropriation typiquement polynésienne de cet art scénique. Admettons-le, il s’agit d’apprendre en créant, c’est visible, c’est probant.
Une véritable dynamique qui ressort aussi avec les extraits d’une œuvre présentée au Bac, RICHARD III… Vaste monde shakespearien pas si lointain que le réinvestissement des attributs et obsessions du pouvoir par les jeunes Polynésiens, surtout quand ils se destinent à des carrières qui en interrogent les déviances.
Un avenir pour le théâtre polynésien ?
Concocté par les jeunes générations, répondant aux critères de communication scénique pour s’avérer totalement audible et compréhensible, perceptible par l’image, même si tous les termes émis ne sont pas toujours connus, le théâtre ne demande qu’à se développer et se propager.
Un secteur qui pétille de dynamisme, se renouvelle constamment, quand il ne se trouve ni muselé, ni délaissé… il faut le voir pour en juger !

Quant aux intervenants, le binôme des enseignants les choisit parmi les praticiens-formateurs en fonction de besoins qu’ils ont eux-mêmes jaugés : car tous deux sont issus du monde du spectacle, et ils reconnaissent rapidement leurs pairs… Leur choix essentiel porte sur la formation d’acteurs : Taloo Saint-Val pour la voix et une certaine sensibilité ancrée dans le lagon et qui la personnalise ; Julien Gué et sa façon de « cueillir » les acteurs pour les emmener loin, sur le chemin des limites et de l’émotion. Techniques, oui, il en faut ; ressenti de toute évidence.
Voilà peut-être le résultat indispensable vers lequel aboutit ou réussit cette collaboration enseignants/intervenants. Car la scène est le lieu où donner : des affects, des sentiments, des opinions ; où donner à voir, où se donner.
En fonction d’un objectif incontestable qui serait l’émergence d’une forme de théâtre polynésien, il est encore permis d’en voir les prémices, même s’ils ne s’épanouissent pas totalement. C’est à l’épreuve pratique du Bac que les lycéens le révèlent : adoptant une mise en scène et une interprétation totalement personnelle et à l’image du Fenua pour les plus matures dans la maîtrise du jeu et de la conception scénique.
Ce qu’il est demandé aux bacheliers, ce n’est ni d’encombrer l’espace avec un mobilier datant du XVIIe siècle, ni de « recracher » des techniques ou un texte, selon le phrasé de l’époque (ce qui n’est pas une sinécure !)… mais de proposer à un jury sa propre conception, son adaptation – sans changer les termes des répliques -, son mode ludique en fonction de l’analyse qui sera ensuite exposée par le candidat.
CQFD (Ce Qu’il Fallait Démontrer) : Si la section Théâtre ne mène pas vers l’émergence d’un rapport scénique, d’une prestation de facture locale, à quoi servirait-elle ? Vu le nombre de praticiens au lycée à Tahiti depuis 35 ans : faites le calcul avec deux ou trois groupes d’une dizaine de membres par année. Vu l’engouement des acteurs en herbe sur scène et du public de tous âges qui vient les regarder, Candide pourrait s’étonner que la révolution culturelle amorcée en théâtre par Henri Hiro se soit évanouie après sa mort (10 mars 1990)…
Les rares édifices théâtraux en dur ne rassemblent pas de festivals de Théâtre comme à son époque, incluant toutes tendances créatrices ou adaptations diverses. Reste le Paepae a Hiro, en plein air sous le banian, qui semblerait renouer avec la parole parfois dialoguée et s’adresser au public. L’avenir sous les étoiles, faute de disposer de Centre professionnel dramatique ?
