Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 150 de mars 1965. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.
Autrefois, la renommée de deux jeunes filles s’étendait à tous les villages des îles de Raiatea [Ra’iātea], Tahaa [Taha’a] et Huahine, à cause de leurs belles voix à chanter des « ute » [‘ūtē]. Elles étaient très jolies et habitaient le village de Pahure. L’une se nommait Tupaiarii, l’autre Tupairoro. Tupaiarii se fiança à un jeune homme de Huahine du nom de Taputapuatea [Taputapuātea]. En ce temps-là il y avait à Opoa un guerrier qui portait le même nom. Celui-ci ayant entendu les gens vanter la beauté de ces jeunes filles, se prépara à aller prendre Tupaiarii la belle, pour femme, ignorant qu’elle était fiancée à son homonyme de Huahine. Il monta sur son « aumoa » [‘aumoa] (sorte de pirogue à voile), et vogua vers l’île de Tahaa [Taha’a]. Arrivé devant la passe de « TOAHOTU » [TO’AHOTU] (rocher où jaillit la mer), il croisa des « va’a-tira » (pirogue-double) montées par des pêcheurs de « a’ahi » [‘ā’ahi] (thon), ils se dirigeaient vers le large. Il les appela : « Où allez-vous ? ». Ils répondirent : « Nous allons pêcher des thons et des bonites pour les fiançailles de Tupaiarii avec Taputapuātea de Huahine ». À ces mots, son cœur reçut un choc. Il leur demanda : « Quand Taputapuātea de Huahine arrivera-t-il ? ». Ils lui répondirent : « Il arrivera vers le déclin du soleil sur son requin. » Il ne dit rien. Les va’atira s’éloignèrent. Taputapuātea d’Opoa s’approcha du « motu » To’ahotu, sauta sur le rivage, s’assit et réfléchit un bon moment. Il cherchait le moyen de tuer son rival et de prendre sa place. Il confectionna un gros hameçon, tressa une ligne très longue en corde de « nape« . Lorsque tout fut prêt, il prit un poisson comme appât et l’accrocha à l’hameçon. Il attacha sa ligne sur de nombreux cocos secs en guise de flotteurs de façon que 1’appât soit juste au milieu de la passe. Il partit vers la terre avec l’autre bout de sa ligne. Il monta sur un rocher et se cacha derrière pour guetter l’arrivée du requin et du passager. Ce rocher fut appelé depuis : AINUROA [‘ĀINU ROA] (long appât).
Peu de temps après, il vit non loin de la passe, Taputapuātea de Huahine debout sur le dos de son requin. La mer giclait, blanche, sur les deux cotés du poisson. Arrivé au beau milieu de la passe où était posé 1’appât, le requin vit celui-ci, fonça droit dessus et l’avala d’un coup, car il avait très faim après ce long voyage qu’il venait de faire.
À cet instant précis Taputapuātea d’Opoa tira d’un coup sec sur sa ligne pour que l’hameçon s’accrochât à la gueule du requin. Il attacha sa ligne autour du rocher AINUROA [‘ĀINU ROA]. Il chanta comme ceci : « E anave maitai o Purumaumau, e matau maitai o Ma’iaitera’i, tohia i muri, tohia i mua. E tavaimanino i te vahi taata, e purumaumau i te vahi aihere« [1], dont voici à peu près la traduction : « Elle est solide la ligne TERRIBLE, il est chanceux l’hameçon CHANCE, tire en avant, tire en arrière. Mielleux et flatteur devant le monde, mais terrible dans la brousse. Le requin courut dans tous les sens avec le jeune homme sur le dos, mais en vain, la ligne tenait bon. Longtemps après, il s’arrêta mort de fatigue. Il ne bougea plus.
Avec le sourire aux lèvres, Taputapuātea d’Opoa descendit du rocher. Il monta dans sa pirogue, se dirigea vers la passe, prit sa lance (omore) [‘ōmore], la lança avec force sur le jeune homme qui mourut transpercé. Ensuite il acheva le squale.
Taputapuātea d’Opoa fut très content de son œuvre, puisqu’il pouvait mettre à exécution son projet d’épouser Tupaiarii. Il continua donc son voyage jusqu’à Pahure et arriva à une pointe appelée TAU’OTAHA [TAU ’ŌTAHA], (perchoir des frégates) y laissa son « aumoa » [‘aumoa], alla trouver la jeune fille qui l’attendait. Il fut bien reçu par cette dernière qui le prenait pour celui de Huahine. Le mariage eut lieu avec beaucoup de solennité. Les fêtes se prolongèrent pendant plusieurs jours.
Quelques temps plus tard, Taputapuātea s’ennuya et voulut aller se promener en pirogue. Il alla voir celle-ci qui était à l’abri au bord de la mer. Il s’apprêtait à partir quand il vit une jeune fille très belle qui pleurait, elle se nommait TEURA. Celle-ci avait été chargée par ses sœurs d’aller pêcher sur les récifs. Taputapuātea l’appela : « Eh ! Teura ! Reviens ! ». Elle se retourna. Il la vit et la trouva très belle, plus belle encore que sa femme. Teura eut peur. Elle courut par la mer jusqu’à leur cabane. Il la poursuivit. Il ne fit pas attention à la présence des parents de la jeune fille. Elle s’enfuit de l’autre côté de Pahure. Là, elle rencontra un homme qui construisait un « fare » dont les poteaux étaient en tronc de « fara » (pandanus). Elle lui dit : « Aide-moi ». – Oui, je vais t’aider, lui dit-il. Taputapuātea arriva près du vieil homme et lui demanda : – « Donne-moi Teura, je la prends pour femme. – Non, je ne te la donnerai pas. Si tu la veux, battons-nous et si tu es le plus fort, tu pourras la prendre.

Les deux hommes se battirent. Taputapuātea se coupa la jambe sur un tronc de « fara » (pandanus), il tomba à terre. L’endroit où il tomba fut appelé « MOTUFARA » (coupé avec le fara), en souvenir de cet incident. Il envoya quelqu’un à sa femme pour lui dire de venir le chercher, car il ne pouvait plus marcher. Elle vint et le « porta dans leur demeure pour le soigner. Peu de temps après, guéri de sa blessure, il alla voir son « titiraina » [tītīrāina] [ou « aumoa » [‘aumoa]. C’était un motif de revoir Teura, car elle fréquentait cet endroit. Il ne la vit pas. Il se présenta au père et lui demanda de ses nouvelles. Il lui répondit qu’elle était partie avec ses sœurs pour une partie de pêche du côté des récifs. Taputapuātea revint auprès de son « aumoa » [‘aumoa], monta dessus et se dirigea vers les récifs. Arrivé au milieu du lagon, il vit venir à lui une pirogue sur laquelle se trouvaient quatre femmes ; mais Teura n’y était pas. Il s’approcha d’elles et leur demanda : – Où est Teura ? – Elles lui répondirent : -Elle n’est pas venue avec nous ! Elle est restée chez elle. Notre père ne le savait pas. À cet instant, pendant qu’elles parlaient, il vit Teura dans la mer près du « motu« . Alors, il leur dit : – Pourquoi m’avez-vous menti, je vois Teura sur le rivage du motu. Il dirigea son « aumoa » [‘aumoa] dans la direction du « motu« . Teura le vit, elle courut se cacher à l’intérieur du motu. Elle monta sur un arbre de « tiare« , parce qu’elle avait peur de Taputapuātea. Elle fit un faux mouvement, glissa, s’accrocha à une branche et se déchira par le milieu.
Taputapuātea la chercha, et arrivé près du grand « tiare« , il vit la jeune fille suspendue à l’une des branches de l’arbre. Elle était morte. Il y grimpa, la prit, la descendit et l’enterra au pied du tiare. Il se mit à pleurer. Il pleurait, car son désir de l’avoir n’avait pas été satisfait.
Il revint sur le rivage, près de son « titiraina » [tītīrāina]. Il se décida à partir définitivement pour son village d’OPOA. Il ne voulait plus rester à Pahure. Il avait honte parce qu’il n’avait pas pu avoir la jeune fille. Il partit donc en pirogue, pensant à Teura. Un instant après, il se retourna pour voir une dernière fois le « motu » où le corps de Teura reposait quand soudain, il vit celle-ci debout sur le rivage qui lui faisait signe d’approcher. Il s’en retourna vers la plage. La jeune fille lui dit : – Taputapuātea, si tu veux que ton désir soit apaisé, tu dois m’écouter et faire ce que je te dis. Tu resteras à l’avant de la pirogue et, moi à l’arrière. Tu ne me toucheras pas de ta main jusqu’à ce que le soleil tombe à l’horizon.
Ils bavardèrent un bon moment. Mais avant que le soleil ne tombât à l’horizon, le jeune homme saisit Teura. Celle-ci lui dit : – Ton désir ne sera pas apaisé. Elle se transforma en « niuniu » (racines de cocotier), Depuis ce temps, le motu qui se trouvait en face fut appelé « NIUNIU » (à Pātio). Taputapuātea prit le « niuniu« , l’embrassa et le mit dans un sac. Il vogua vers Opoa, vers son « marae« . En cours de route, entre l’îlot « MOUTE » et un grand pâté de corail, il prit le « niuniu » et dit : – A quoi me sert-il de soigner un « niuniu » I II le lança à la mer. Il amarra son « titiraina » [tītīrāina] à un caillou près des récifs. En levant la tête, il vit Teura venir à lui en faisant des signes, en marchant sur la surface de la mer, toute souriante. Ils s’assirent sur la pirogue chacun à sa place. Teura lui dit : – Ecoute, ne me touche plus, car ton désir sera exaucé. Il le lui promit. Elle lui dit : – Je suis fatiguée je vais me reposer, et quand le soleil sera à l’horizon, tu me réveilleras et tu feras de moi ce que tu voudras.
Taputapuātea s’assit à l’avant de son « titiraina » [tītīrāina], regarda tantôt Teura, tantôt le soleil. Celui-ci ayant parcouru une bonne partie de sa course, Taputapuātea ne put patienter, il se leva, prit la jeune fille dans ses bras. Elle se réveilla et lui dit : – Tu n’as pas écouté mes paroles, tant pis pour toi, tu ne m’auras plus jamais. Elle tomba dans l’eau et se transforma en corail. Ce corail existe toujours et porte le nom de « TE-PAIA ». Le jeune homme plongea dans l’eau pour la rattraper, mais en vain. Il monta sur sa pirogue et chanta cette complainte : « Mon désir n’est point apaisé, que j’aime ton beau corps. J’ai voulu te serrer dans mes bras. O toi, O toi, Teura l’insaisissable ! Que de chagrin à mon retour dans ma maison, car je ne te verrai plus jamais !
L’endroit où elle tomba devint tout blanc.
C’était un grand bloc de corail (TE-PAIA).
Taputapuātea prit son « titiraina » [tītīrāina], retourna sur son « marae » à OPOA qui fut appelé depuis ce temps « TAPUTAPUĀTEA ».
Légende communiquée par M. Haavihia TERIIPAIA et traduite par Emile TERIIEROO – HIRO
‘UTUROA
Textes : Société des Études Océaniennes
Note :
[1] E ānave maita’i o Purumaumau, e matau maita’i o Ma’iaitera’i, tōhia i muri, tōhia i mua. E tāvaimanino i te vāhi ta’ata, e purumaumau i te vāhi ‘aihere. (retranscrit selon la graphie officielle en vigueur)

Précision : la rédaction de PPM conserve la graphie originale des textes publiés par la SEO.

