Pauvres électeurs de l’Hexagone et de Polynésie ! L’avenir de la France et du Fenua est théoriquement entre leurs mains puisque le suffrage universel le permet. Pourtant, tout est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit.
Faut-il répéter que ce ne sont pas seulement les électeurs qui élisent une majorité ou des minorités : le système électoral y est pour une grande part. Un parti peut recueillir autour de 35 % des voix sur l’ensemble du territoire français et avoir une majorité absolue à l’Assemblée nationale (donc plus de 50 % des sièges). On a vu qu’aux élections territoriales de 2023, avec un autre système électoral, le parti qui revendique l’indépendance a obtenu 44 % des voix mais 38 sièges sur 57 place Tarahoi.
N’entrons pas dans la complexité mathématique du calcul des sièges, mais plutôt sur ce qui va motiver les électeurs, d’une part à se déplacer pour voter et d’autre part à choisir un candidat plutôt qu’un autre.

Le président Macron et le Premier ministre, attaqués de toutes parts, ressemblent à la situation du roi Jean II le Bon et de son fils Philippe (futur Philippe II le Hardi) à la bataille de Poitiers en 1356. On connaît la phrase célèbre prononcée par le fils du roi, alors âgé de 14 ans : « Père, gardez-vous à gauche, père gardez-vous à droite ! ». Si les électeurs devaient se tourner vers la gauche et vers la droite pour estimer d’où vient le danger, il y a de quoi leur donner le torticolis. Et en plus, ils doivent se poser ces questions essentielles :
- Pourquoi voter pour une gauche qui n’a cessé de se diviser avec force injures et qui (« Embrassons-nous, Folleville ! ») recolle les morceaux avec un pot de colle qui a largement dépassé la date de péremption ?
- Pourquoi voter pour une extrême-droite qui a alléché les électeurs depuis des années par des mesures démagogiques, mais aujourd’hui explique que finalement, non, telle ou telle mesure ne sera pas d’actualité ?
- Pourquoi voter pour le camp présidentiel qui a un leader impopulaire quelque bonne initiative qu’il ait prise ? L’Histoire lui donnera peut-être raison sur de nombreux points (comme avoir pris la mesure du danger russe) mais c’est demain, c’est-à-dire après les élections qu’on fera éventuellement cette analyse.


Quelles stratégies en Polynésie ?
Et au Fenua ? Est-ce mieux ou est-ce pire ? En tout cas les questions ci-dessus ne se posent pas, sauf pour quelques stratèges de la politique ou pour les ex et futurs députés.

Théoriquement, la situation était simple. Le Tavini allait reconduire les sortants. Le Tapura devait tenter de ravir les trois sièges qui avaient été acquis par les indépendantistes en 2022 dans un contexte de défiance du gouvernement d’Édouard Fritch. En 2024, les autonomistes pouvaient espérer bénéficier à leur tour de la désillusion ambiante à l’égard des indépendantistes. Donc c’était simple… apparemment. Le Tapura aurait pu présenter trois candidats estampillés de son camp. Il était quasi certain que ses candidats seraient en première ou deuxième position à l’issue du premier tour. Il pouvait espérer qu’au second tour, cette fois-ci, le seul contre tous se renverserait contre les Tavini. Insistons, c’était simple : les élus Tapura éventuels se rangeraient à l’Assemblée nationale dans un groupe de la majorité sortante macroniste. Donc les électeurs auraient bénéficié de la clarification voulue par le président de la République. Eh bien ! non ! Le Tapura a choisi une autre tactique : offrir deux sièges possibles à d’autres courants autonomistes. Il aurait pu proposer que les suppléants fussent des membres de ces courants.

Or, que se passe-t-il ? Dans la deuxième circonscription, Nicole Sanquer annonce déjà qu’elle ne siègera pas en cas de victoire avec la macronie. Où ira-t-elle chercher asile ? On se souvient qu’elle avait appelé à voter Marine Le Pen en 2022. Elle prétend aujourd’hui que tel ne serait pas le cas. Dont acte, mais certains électeurs peuvent avoir le torticolis : faut-il voter pour se débarrasser à tout prix des députés indépendantistes, ou privilégier le plan national et faire barrage aux extrêmes ?
Le cas de la troisième circonscription est encore plus invraisemblable. Pascale Haiti a sans doute des qualités personnelles indéniables, mais son sens politique peut inquiéter. Une question lui fut posée par Radio 1 : « De quel côté du Palais Bourbon siégerait-elle si elle est élue ? »
Selon le compte-rendu de son interview, elle botta en touche. Selon la composition de l’Assemblée nationale qui émergera des élections, elle se prononcera « d’abord pour la Polynésie ». Entendez par là pour le parti majoritaire… Autrement dit, là encore, la députée élue pourrait franchement siéger avec le Rassemblement national, d’autant que son parti avait soutenu Marine Le Pen aux précédentes élections.
Les électeurs de cette troisième circonscription auront eux aussi le torticolis en regardant successivement la candidate bleue et celle des autonomistes. Si la première est élue, le parti d’Édouard Fritch aura commis les erreurs qui l’expliqueront.
Nomadisme politique et clientélisme
Enfin, quelques mots sur les candidatures de personnes qui vont, qui viennent, qui s’en retournent et qui candidatent pour des partis dont ils contestent finalement le programme… qu’ils n’avaient pas lu.
La Polynésie n’en a pas fini avec le nomadisme politique et le clientélisme. Un simple rappel : en 1981, Francis Sanford avait appelé à voter pour Giscard d’Estaing. Pas de chance, c’est Mitterrand qui fut élu ! Quelques semaines plus tard, ce furent les législatives et là, le vieux leader eut cette réflexion extraordinaire : il faudra qu’un député polynésien puisse siéger dans les rangs socialistes puisque ce sera le PS qui gouvernera. Et d’ajouter (dixit) : « Pour ne pas nous faire avoir, nous devons bâtir une politique socialiste polynésienne » !
Quarante-trois ans plus tard, les mœurs politiques n’ont guère changé… Il est vrai que, dans une certaine mesure, la France hexagonale adopte peu à peu ces mœurs-là.

