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Il est dans notre pays des femmes, des hommes, défricheurs pionniers novateurs négligés par nos mémoires glaciales. Léon Temooheiteaoa, « la frégate qui vole le jour le plus long », l’infatigable Lichtlé né à Pape’ete le 26 mai 1941, fils de Joseph Lichtlé né à Ua Huka et de Françoise Le Bronnec née à Tahuata, est de ceux-là. À 83 ans, après plusieurs vies animées, il coule une existence paisible à Ua Huka (Marquises) dont il a été maire de 1978 à 2008.(Crédit photo mise en avant : JYM)

Léon Lichtlé est l’aîné d’une fratrie de cinq enfants : Aimé, Jean-Claude, Tita et Axel. De son mariage avec Hannah Flohr, née à Maroe (Huahine) en 1942, naîtront Chantal Tauahoatete (1962) et Antonio Maheatete (1964).

Je passe une semaine avec Léon Lichtlé à Ua Huka à la recherche d’informations pour mon prochain roman. Nous en profitons pour faire plus ample connaissance et je découvre, au travers des histoires qu’il me raconte, un amoureux de la culture marquisienne et de la nature, un esprit curieux désireux de transmettre l’histoire de son île et la mémoire d’un long chemin de vie.

Son père Joseph Lichtlé est instituteur et Léon le suivra d’une école à l’autre, d’une île à l’autre, Ua Pou, Taipivai, Taioha’e jusqu’en 1953 et le départ pour le collège à l’école des frères à Pape’ete où il obtient le BEPC en 1957. Pendant deux ans, il vit chez Gustave et Marcelle Drollet, puis chez Mémé Demontluc à Fa’ari’ipiti.

En 1962-1963, c’est le service militaire obligatoire. Il échappe à la guerre d’Algérie.

L’école catholique de Sainte Thérèse à Fa’ari’ipiti s’ouvre et Léon y est instituteur. Il comprend très vite qu’il n’est pas fait pour être enseignant. Il passe alors quatre concours de l’administration, Domaines, Enregistrement, Météo et Douanes qu’il réussit. En 1960, le service de météorologie est le premier à recruter et il y fera sa carrière professionnelle.

Le service météo lui offre la chance de voyager dans le pays : Makatea, Tupuai, Hereheretue pendant les essais nucléaires, puis plus de dix ans à Hiva-Oa.

Souvenirs d’un météorologue

Communications

« C’était encore l’époque du morse. Les messages synoptiques de la météo se passaient à travers les ti-ti-ta-ta comme on dit. Quand j’ai cessé mes rotations à Hereheretue c’était le début de la BLU. C’était un téléphone qui ne permettait pas de parler simultanément. Quand tu avais fini de parler, tu disais « à toi » et l’autre pouvait te répondre. »

Une vie sauvée

« Notre équipe, quatre météos et un employé polyvalent, était obligée de faire des séjours de six mois à Hereheretue. Ce jour-là, nous étions comme d’habitude à l’arrivée de l’Oiseau des Îles, qui venait tous les trois quatre mois à Hereheretue. Le bateau débarquait aussi quatre militaires qui venaient pour changer les antennes de leur poste à eux. La mer était excessivement forte et nous devions aider les marins de l’Oiseau des Îles à tenir la baleinière et aider au débarquement et au transport du matériel jusqu’au ponton à environ un mètre cinquante au-dessus de la mer. Il fallait faire très vite. Une fois le matériel à l’abri, nous aidions les marins à placer la baleinière en position de départ. Dès qu’elle se retrouvait face au large, le moteur démarrait et la baleinière repartait vers l’Oiseau des Îles. Le manège continuait jusqu’au débarquement complet du fret.

À la deuxième rotation, les quatre militaires se sont approchés pour voir les opérations. L’un d’eux a peut-être glissé et a été happé et emporté par le courant. Il était jeté sur le récif et on voyait ses bras et jambes battre l’air. À la troisième vague, j’ai couru vers la mer je me suis accroché tant bien que mal au récif, j’ai chopé le militaire par la chemise et je l’ai tiré là où la mer était un peu moins forte et l’ai porté jusqu’au ponton où André Marere qui était de l’équipe météo m’a aidé à le hisser. Là, on a commencé à lui faire la respiration artificielle et au bout d’un moment on a vu les yeux du militaire commencer à bouger, il a commencé à vomir et à pleurer. On lui avait sauvé la vie.

Moi j’avais les deux jambes labourées jusqu’à l’os, du genou à la plante des pieds. Mes plaies ont mis plusieurs semaines à guérir.

Cette histoire a été relatée dans la revue militaire Horizons. J’en gardais un exemplaire pour que mes enfants sachent, après mon départ de cette vie sur la terre, que leur papa a sauvé la vie de quelqu’un. Malheureusement, il a été perdu pendant les grandes crues de 1982. »

Organisation militaire défaillante

« Après les six mois de mission à Hereheretue, l’Oiseau des Îles nous rapatriait à Moruroa où nous attendions notre vol pour Tahiti. Là, nous étions aussitôt pris en charge par les militaires qui s’occupaient de nos repas et de notre hébergement, généralement à bord du Maine, un bateau de l’armée française.

Cette fois-là, nous arrivons et aucun militaire pour nous recevoir et organiser notre séjour. Pendant trois jours et trois nuits, nous avons dormi sous le débord des toitures des hangars et nous avons été nourris par les habitants de l’atoll. Heureusement que notre vol retour était prévu et nous sommes rentrés au jour prévu.

Cet épisode a fait l’objet d’un article, signé « Un météo déçu » et publié dans Les Nouvelles de Tahiti, et a fait l’objet d’une enquête ordonnée par le gouverneur. J’ai refusé de publier le démenti exigé par son chef de service. Les choses en sont restées là.

Quelques semaines plus tard, les militaires responsables de l’incident étaient rapatriés en France par le Cotam. »

Atoll vidé de ses habitants

« À l’arrivée à Hereheretue, quelques habitants de l’atoll avaient l’habitude de nous aider à transporter notre matériel, en bateau, du récif à la station. Cette fois-là, il n’y avait personne et nous avons dû traîner tout le matériel sur environ deux cents mètres avec de l’eau jusqu’au cou et nous installer. Le lendemain comme toujours, nous avons fait un tour dans le village. Il n’y avait pas âme qui vive. Le village était désert. La population de Hereheretue avait été évacuée sur Arue par un vol militaire parce que le tir nucléaire atmosphérique à venir était dangereux pour leur santé.

Mais si c’était dangereux pour la population, c’était bon pour nous ? Jamais nous n’avons été informés des dangers des essais ni des précautions à prendre. Nous buvions de l’eau de pluie, nous prenions nos douches avec l’eau de pluie, nous mangions des cocos et le poisson que nous pêchions.

Beaucoup de mes compagnons ont été emportés par un cancer. J’ai beaucoup de chance de n’avoir pas été attrapé par cette maladie. »

Un maire singulier

« Je me suis lancé en politique à Hiva-Oa en 1972, lors de la mise en place des communes. J’y vivais et ma famille maternelle en est originaire. J’avais en face de moi mon oncle Joseph Frébault, marié avec la sœur de ma mère, et Guy Rauzy, qui m’a battu de dix voix et a été élu maire. Joseph Frébault était son adjoint. La même année, je me suis présenté aux élections territoriales et une fois de plus Guy Rauzy m’a battu.

En 1978, je suis élu maire de Ua Huka. »

Collection génétique d’agrumes

« Enfant, j’ai vécu chez mon grand-père Le Bronnec à Hiva-Oa. Dans la rivière de Tahauku, il avait fait un petit barrage et une tranchée creusée parallèlement à la rivière. Il y a planté ses légumes et installé sa tarodière et notre grand plaisir, enfants, c’était d’arracher les racines de purau, boucher le barrage pour que l’eau monte et inonde les plantations dans lesquelles on courait. On avait aussi des fruits à profusion, en particulier des oranges des pamplemousses et des mandarines. Ces souvenirs ne m’ont jamais quitté.

Adulte quand j’étais météo, j’allais avec mon oncle Alain, le frère de ma mère, et son épouse et Hana, mon épouse. Les femmes s’occupaient de la récolte pour les repas sur la terrasse du bas et Alain et moi grimpions sur la colline de Oveko où il y avait énormément de café. On avait monté notre machine pour dépulper le café. Une fois l’opération terminée, on descendait la récolte dans des ballons de relevés synoptiques météo cassés. C’était assez dangereux, et quand on arrivait à la maison le mā’a était prêt. La dernière année, nous avons récolté trente-deux sacs de café sec. C’était des sacs de coprah.

Je trouvais ce travail passionnant et j’ai gardé ça en moi. »

« Mon grand-père était ami avec un professeur des États-Unis, Samuel Edburg, qui habitait à Hawai’i venait régulièrement aux Marquises et en faisait le tour en voilier pour recenser les plantes et les insectes. À côté de la salle à manger, mon grand-père gardait des petits tubes sur des étagères. Dès qu’il trouvait un insecte, il le mettait dans un tube et l’expédiait à Hawai’i pour analyses et conservation par le premier bateau. Il faisait des échanges avec Edbug et ils ont écrit quelques livres ensemble. Ils ont aussi découvert une variété de purau inconnue qui porte le nom de mon grand-père : Lebronnicus. »

« J’ai eu de la chance, comme maire, de beaucoup voyager en Métropole et j’ai profité de mes voyages pour voir ce qui était intéressant à mettre en place à Ua Huka. J’étais propriétaire d’un appartement dans le Ve arrondissement à Paris près de la rue Mouffetard où nous faisions nos courses. Un jour, j’ai fait une halte dans la rue et j’ai vu un panneau « Ministère de l’Agriculture ». J’ai attendu avec l’idée d’interpeler le premier employé qui passerait. La chance a été de mon côté puisque celui que j’ai interpelé était monsieur Aubert, spécialiste français des agrumes, mondialement connu. Les souvenirs des agrumes de mon grand-père me sont revenus. Nous avons discuté dans son bureau et je lui ai proposé d’introduire à Ua Huka plusieurs variétés d’agrumes. Il m’a répondu : « Ça ne se fait pas comme ça, il faut que j’aille voir sur place »

Plus tard, il a fait une tournée chez nous. À la fin de sa tournée, il m’a annoncé que mon projet était possible. C’est comme ça que petit à petit, année après année, nous avons mis en place une collection, aidé par monsieur Sizaret, un retraité du CIRAD qui s’est installé dans l’île pour apprendre la greffe aux six employés du Service de l’agriculture en poste à Ua Huka. Les agrumes, c’est pas si simple que ça.

La France a sept collections génétiques d’agrumes dont celle de Ua Huka. Nous en avions deux cent vingt variétés. »

Arboretum

« En même temps que la collection génétique d’agrumes, je voulais importer des graines de variétés d’arbres qu’il n’y avait pas à Ua Huka. J’ai envoyé un employé municipal en stage au CIRAD de Montpellier et à l’INRA de Corse. J’ai eu toutes les autorisations phytosanitaires et j’ai importé par exemple du teck, de l’eucalyptus et plusieurs autres variétés.

Curieusement, tout ça intéressait énormément de botanistes qui voyageaient jusqu’à Tahiti et prenaient le bateau jusqu’à Ua Huka pour voir comment se comportaient les différentes variétés d’arbres introduites. »

Transformation de fruits

« La commune a mis en place une usine de transformation de fruits en purées de fruits congelées. On alimentait l’usine de jus de fruits Rotui de Mo’orea. Toutes les 3 ou 4 semaines, on expédiait par bateau 15 à 20 tonnes de mangues et de goyaves principalement. On avait d’autres fruits mais en moindre quantité. Les femmes s’étaient constituées en association et se chargeaient de la récolte des fruits. Les habitants de Ua Huka travaillaient bien et avaient de bons revenus, qu’ils complétaient avec le coprah. Ua Huka, la plus petite île de l’archipel, était la plus grande productrice de coprah à l’époque. »

Routes

« Là encore, j’ai eu beaucoup de chance. Cette année-là, il y avait une campagne de grands travaux à Nuku-Hiva et la société chargée des opérations devait dynamiter la montagne pour faire du concassé. En même temps que les travaux, une société américaine tournait un film et les acteurs et les techniciens logeaient dans un grand bateau ancré dans la baie de Taiohae. Le bruit des dynamitages gênait énormément le tournage et les travaux ont été suspendus.

J’en ai profité pour rencontrer le ministre de l’Équipement et lui ai dit : « Cette société-là, même si elle ne travaille pas, vous la payez. Fais-la venir à Ua Huka ». C’est comme ça que j’ai bénéficié du bitumage de toutes les routes de l’île alors que ce n’était pas une opération prévue. »

Musées

Il y a quatre villages à Ua Huka et chacun possède son musée.

Musée de l’archéologie

« J’ai toujours été passionné par les arbres et la culture, particulièrement l’archéologie. Quand je travaillais au service météo à Hiva-Oa, j’allais beaucoup à la chasse avec les hommes de l’île ; on visitait des grottes, on ramassait des pierres. Quand je chassais à Motane, j’ai ramassé beaucoup de pierres pour petites herminettes.

J’avais une vespa et les copains chasseurs me l’empruntaient assez souvent, en particulier un qui habitait Taaoa et me laissait toujours une pièce dans le coffre de la vespa quand il la rapportait : un petit os sculpté, une herminette ou d’autres pièces. Je me suis retrouvé avec une belle collection.

Je plongeais aussi et j’avais également une belle collection de coquillages.

J’ai toujours été très curieux et désireux de comprendre les choses. Par exemple, à Motane, je n’ai jamais trouvé de grandes herminettes ? Pourquoi ? Il y a sans doute une raison, mais je ne l’ai jamais trouvée. Par contre, à Hiva-Oa, il y en avait des grosses. J’ai même trouvé dans le lit de la rivière de Hanamenu une grosse pierre qui servait sans doute à meuler les pilons.

Dès que j’ai été élu maire en 1978, j’ai tout de suite pensé à exposer tous ces objets anciens. À cette époque, j’ai aidé Joseph Vaatete, alors chauffeur à l’évêché, à rentrer s’installer à Ua Huka. Joseph sculptait et je l’ai embauché. Là encore, j’ai eu la chance de tomber sur pratiquement le meilleur reproducteur marquisien d’objets anciens. La construction de la mairie venait d’être terminée et nous avons installé des étagères pour y exposer mes collections. Joseph a également apporté la sienne. L’idée du musée est née à ce moment-là.

Quand j’ai parlé du musée dans l’île, il n’y a pas eu de réactions.

Plus tard, la mairie a mis un terrain à disposition de l’office des postes qui désirait construire une antenne, à condition que le bâtiment ait un étage et que le rez-de-chaussée accueille le premier musée de Ua Huka. Une fois les collections installées dans le nouveau bâtiment, les habitants ont commencé à apporter des cartons de pièces diverses. 

Ce musée a été transporté de Vaipaee à Tetumu par la nouvelle équipe. »

Musée du bois

« L’idée de ce musée est née quand je faisais visiter la collection génétique d’agrumes et les arbres. Les visiteurs étaient très curieux. Certains disaient : « tiens cet arbre-là ressemble à tel arbre en France » et voulaient savoir à quoi ressemblait chaque arbre planté et ses utilisations.

J’ai donc décidé de diviser le musée en deux parties : d’un côté, les bois originaires des Marquises et de l’autre, les bois introduits. Pour chaque essence, j’ai fait installer une section transversale et une planche de bois brut.

L’idée était de mettre la photo de chaque arbre avec son nom et ses caractéristiques au-dessus des sections et planches. Je n’ai hélas pas eu le temps de mener ce projet à terme, l’équipe suivante n’ayant pas jugé bon de le finaliser. »

Musée de la mer

« Je me suis souvenu que j’avais vu sur la terrasse de Rudy Bambridge à Mataiea, une partie de pirogue en bois, de huit mètres cinquante de long. Elle venait de Hakaui et il m’avait raconté son histoire. À cette époque, j’étais aussi conseiller territorial et monsieur Bambridge était hélas déjà parti dans l’autre monde. J’ai donc demandé des informations à son fils Vetea, alors secrétaire général de l’assemblée territoriale sur la pirogue en lui précisant que j’avais une idée de faire un musée de la mer à Hane. Il était catastrophé parce qu’ils avaient prévu de la brûler dans la cocoteraie avec quelques autres objets. J’ai de suite appelé Milou Ebb, le maire de Mataiea, qui l’a fait récupérer en toute urgence. Elle avait quelques traces de brûlure. Je l’ai fait rapatrier à Ua Huka par le Aranui.

Peu après, j’ai eu la chance que Daniel Palacz me cède deux pirogues acquises aux Australes et entreposées dans son garage. J’en ai cédé une à Maeva Navarro alors directrice du Musée de Tahiti et j’ai expédié l’autre à Ua Huka. Parallèlement, lors de voyages en Nouvelle-Zélande, j’avais acheté des rabots en bois et diverses pièces chez des antiquaires et nous avons pu ouvrir le musée de la mer, avec une partie de ma collection de coquillages. »

Musée des pétroglyphes

« Beaucoup de voyageurs, en particulier des navigateurs, se promenaient dans l’île et prenaient les empreintes des pétroglyphes qu’ils rencontraient, avec de la craie ou des encres. Je me suis rendu compte que si on ne faisait rien, tout cela disparaîtrait. J’ai donc envoyé quelqu’un au Musée du Louvre pour apprendre à faire des reproductions moulées. À son retour, nous avons effectué les moulages de pétroglyphes qui sont dans le Musée de Hokatu.

À Hatuana, il y avait un pan de 4 à 5 mètres de large autant de haut des couches de pétroglyphes. C’était des couches de calcaire superposées et on s’est aperçu qu’il y avait de larges pans qui avaient été arrachés et volés. Je pense que c’était des navigateurs. »

Pourquoi les musées ?

« J’ai toujours été conscient de l’importance des musées et j’ai essayé sans grand succès de partager la conviction avec les habitants de Ua Huka qu’un musée est quelque chose de vivant qu’il faut sans cesse nourrir. Pour ce qui est de la mer par exemple, nous sommes arrivés ici en pirogue avec des voiles et des rames, ensuite nous avons utilisé des ‘otaha puis des moteurs hors-bord. Ce sont des moteurs qui ont plus de cent ans aujourd’hui et méritent une place dans un musée.
C’est la même chose pour les lampes à pétrole. Aujourd’hui, j’ai l’impression parfois que les jeunes générations pensent qu’on est né avec l’électricité. C’est triste. »

Un conseiller territorial créatif, trente et unième élu faiseur de majorité

« J’ai été élu à l’assemblée territoriale en 1977. À l’époque, l’assemblée comptait trente et un membres. Les deux partis politiques principaux étaient le Tāhō’ēra’a présidé par Gaston Flosse favorable à la présence française et le Front Uni qui rassemblait le ‘Ea ‘Āpī de Francis Sanford et le Here ‘Ā’ia de John Teariki partisans d’une autonomie interne. Chaque parti avait obtenu quinze sièges. J’étais le trente et unième élu, sans étiquette.

J’ai rejoint Tahiti en compagnie de maître Lejeune pour donner la majorité au Front Uni pendant que Gaston Flosse volait vers Hiva-Oa dans un avion privé pour me persuader de le soutenir.

Le ralliement au Front Uni a été une opportunité formidable pour faire aboutir les projets marquisiens : les routes entre Vaitahu et Motopu (Tahuata), entre Omoa et Hanavave (Fatu Hiva), entre Taipivai et Hatiheu (Nuku Hiva), la construction du Toake et du Atea, deux bateaux faisant la navette entre les îles, le premier quai de Nuku Hiva et Hiva Oa. »

Histoire de bateau

« En 1978, j’ai été élu maire de Ua Huka après le décès accidentel du maire en place Jean Raioha. J’ai tout de suite compris que les communes avaient intérêt à unir certains financements plutôt que d’investir chacune dans les gros engins de travaux publics comme les bulls, les dragues, les camions, et faire ainsi d’énormes économies. Le Toake était un bateau à fond plat qui permettrait aux engins de faire des rotations entre les îles.

À la même époque, le Kaoha Nui devait s’arrêter et j’ai pensé à le remplacer pour les déplacements inter-îles des sportifs, des étudiants, des échanges de la population entre les îles en général et pour les fêtes religieuses. J’ai obtenu des crédits du Territoire et suivi la construction du nouveau bateau.

Quelques jours avant l’adoption officielle du nom du nouveau bateau par l’assemblée, le chef de cabinet de Francis Sanford me demande de trouver un nom. J’ai demandé conseil à une de mes tantes qui vivait à Taunoa et après recherches et réflexions, elle m’a proposé Atea. Atea est le dieu créateur des Marquises et sa femme est Atanua.

Lors de la séance de l’assemblée, Frantz Vanizette, le président, nous lit un télégramme reçu de l’évêque Le Clea’ch : « Au nom des Marquisiens je vous demande de mettre le nom de Tikapo au bateau qui doit desservir les îles Marquises ». J’ai demandé la parole et dit : « Vous allez envoyer un télégramme à cet évêque pour lui dire qu’il vote ses crédits qu’il suive la construction du bateau et qu’il mette Tikapo. Celui-là c’est moi qui ai mis les crédits en place c’est moi qui ai suivi la construction et ce bateau s’appellera Atea. »

Bataille de langues

« Après un comité de majorité, les élus du Front Uni ont décidé d’élire Frantz Vanizette à la présidence de l’assemblée territoriale. Il est brillant, très instruit, il parle très bien et vient de créer la Caisse de Prévoyance Sociale. Lors de la séance, Frantz Vanizette lit son discours, et Gaston Flosse demande la parole et s’adresse à lui en tahitien : Nehenehe anei ‘oe e tatara mai na roto i te reo tahiti pauroa tera mau parau, no te mea e ta’ata tahiti vau ‘aita vau e ta’a ra i te parau farāni. Je demande la parole à mon tour et dit à ce dernier : A vetevete mai ‘oe mahe eo enana ta oe tau tekao i tekao nei mahee o tahiti no te mea au mihe henua enana a’e au e vivini i te ‘eo tahiti ce qui a valu à Gaston Flosse quelques huées. La légitimité de Frantz Vanizette n’a plus jamais été remise en question. »

Un ministre motivé

Ministre des Sports

« J’ai été nommé ministre des Sports par Oscar Temaru. Je l’ai été deux fois pendant la période d’instabilité politique. J’ai introduit les Jeux des Tuamotu, puis les Jeux des Marquises. Je n’ai pas eu le temps de faire plus. »

Ministre de l’Agriculture

Projet d’implantation de nouvelles espèces

« J’ai été aussi nommé ministre de l’Agriculture. J’ai fait la tournée des archipels pour promouvoir la culture de la vanille et des agrumes. J’ai aussi mis sur pied un projet ambitieux avec le CIRAD, notamment l’introduction aux Gambier d’une deuxième espèce de litchi à petite graine, l’implantation à Tupu’ai des pruniers, qui sont des arbres qui pourraient s’y adapter. »

Élevage à To’ovi’i

« Le plateau de To’ovi’i est un vaste plateau propice à l’élevage. Avec les responsables de la Chambre d’agriculture, nous avons développé l’idée d’un élevage de grandeur territoriale. L’objectif était que l’archipel des Marquises soit autosuffisant en viande bovine et que le Taporo et le Aranui sur leur retour vers Tahiti embarquent de la viande à vendre aux Tuamotu.

La première étape était de trouver le type d’herbe qu’il fallait planter pour les bovins. On a choisi le sétaria, une herbe utilisée pour nourrir les animaux. Le projet de départ était d’importer des bœufs de Nouvelle-Zélande mais finalement nous en avons importé du Vanuatu.

Pendant qu’on faisait des essais, j’avais commencé à faire voter des crédits pour les enclos des pâturages, la construction des logements pour les employés, de la station d’abattage et un projet de chambre frigorifique. On avait même le camion. La veille des élections territoriales de 1982, 300 têtes de bétail sont arrivées à Taiohae, et parquées dans l’enclos construit à Kuvea près du logement de l’administrateur d’État. Ils ont été transportés petit à petit vers To’ovi’i.

Je n’ai malheureusement pas été réélu. Au bout de 4 à 5 ans, tout avait disparu. Ne restaient plus que des enclos vides. »

Repeuplement du plateau de Tamanu

« J’étais proche de Aitu Pommier, adjoint au maire de Puna’auia. À l’époque déjà se profilait le manque d’orangers sur le plateau de Tamanu. Nous avons réfléchi à une collaboration entre Ua Huka et Puna’auia pour le reboisement du plateau. Il s’agissait pour Puna’auia de préparer un terrain en bord de la rivière sur la montée du Tamanu, et pour Ua Huka de préparer des greffes d’arbres à partir de greffons issus du plateau, donc des variétés acclimatées depuis longtemps. Cette solution empêcherait d’importer des plants non acclimatés et peut-être porteurs de maladies, et permettrait de replanter entièrement le plateau en 2 ou 3 ans de variétés locales.

Nous avons présenté le projet au maire qui a promis d’en discuter avec son conseil municipal et de donner suite au projet. Malheureusement, aucune suite n’a été donnée à ce projet, rien n’a été fait. Aujourd’hui, il n’y a presque plus d’oranges. »

Un amoureux des oiseaux

Rupe, le carpophage

« Un jour, la responsable de l’association m’apprend que selon Birdlife International, le carpophage, qu’on appelle en tahitien le rupe, était en voie de disparition. Seuls environ deux cent cinquante individus avaient été dénombrés à Nuku-Hiva. J’ai entrepris d’écrire une lettre au gouvernement et aux responsables administratifs pour avoir l’autorisation de capturer une dizaine d’oiseaux pour les réintroduire à Ua Huka.

Au bout d’une dizaine d’années de démarches infructueuses, j’ai rencontré le ministre et l’ai prévenu que j’allais introduire l’année d’après des rupe de Hatiheu à Ua Huka. Un mois plus tard, après d’âpres négociations, j’ai non seulement obtenu toutes les autorisations administratives mais en plus une subvention qui m’a permis de faire venir des ornithologues du zoo de San Diego, de France et de Nouvelle-Zélande qui ont entrepris de capturer des oiseaux à Nuku Hiva avec l’association Manu. Il s’agissait en fait d’un échange entre Nuku Hiva qui donnerait des rupe et Ua Huka qui donnerait des pihiti (perruches bleues)

Robert Moi Sulpice, conseiller municipal, avait suivi une formation en ornithologie au zoo de San Diego et faisait partie de l’équipe chargée de la capture des rupe dans une vallée étroite. Il m’a raconté que pendant plusieurs jours, il a vu les spécialistes mettre leurs filets d’un flanc à l’autre de la vallée et attendre que les oiseaux se prennent dans les filets. Il s’est installé dans un coin pour observer les rupe qui contournaient le filet par le dessus et échappaient au piège pour aller manger des graines dans un banyan qui se trouvait tout près. Avec l’autorisation des spécialistes, il a posé un filet sur le trajet des oiseaux et c’est comme ça que j’en ai récupérés dix à Ua Huka, comme prévu. Trois ans plus tard, ils sont venus voir la réintroduction du rupe. Dans une seule vallée, ils ont rencontré seize oiseaux non bagués et pour eux le rupe était sauvé de la disparition. »  

Pihiti, la perruche bleue

« Mon père était à l’époque enseignant à Ua Pou. Nous revenions toutes les vacances à Ua Huka. Un jour, il a attrapé deux pihiti (perruches bleues) qu’il a installé dans un garde-manger inutilisé dans la maison de Vaipaee. Un des pihiti est mort et on a relâché le second. Au voyage suivant, on en a ramené deux autres. Là encore, un est mort et l’autre relâché.  Sans le savoir, mon père avait relâché dans la nature un mâle et une femelle. Le couple s’est reproduit en grande quantité et c’est comme ça que l’espèce a été sauvée.

Ua Huka est actuellement la seule île où il y a encore des perruches bleues. L’association Manu en a capturé et relâché à Fatu Hiva mais elles ont survécu 2 ou 3 ans et ont disparu à nouveau. »

Désir de transmettre l’histoire

Une tribu anéantie

« Cette tribu, dont on ignore encore le nom, vivait sur leur paepae pendant la journée. Ils avaient leurs parcs à cochons, les paepae pour les rencontres sportives… mais ils n’étaient pas nombreux. Et toutes les nuits, ils montaient dormir sur Mouka Tapu. Une nuit, les guetteurs de la tribu de Hane ont aperçu des ombres qui descendaient le long de la crête et ont compris que les hommes bien portants de la tribu descendaient pour aller à la pêche. Peu de temps après, les guerriers de Hane ont remonté la pente pour attaquer ceux qui dormaient et les hommes restés sur place. Ces derniers ont vu s’approcher ces gens-là mais dans le noir ils croyaient que c’était leurs pêcheurs. Ils se sont dit : « tiens ils ont dû faire une bonne pêche. »  En fait, les guerriers ennemis ont commencé à décimer la tribu. La femme du chef et la fille du chef, au lieu de se rendre ou se faire tuer, ont préféré se suicider et se sont lancées dans le précipice de l’autre côté. Les gens de Hane ont attendu et quand les pêcheurs sont revenus, ils les ont tous exterminés et c’est comme ça que cette tribu a disparu de Hinitaihava. Pas de prisonniers. »

Les déportés de Raro Mata’i

« Je me suis intéressé un peu par hasard aux expulsés de Tumara’a, arrivés le 5 février 1897 à Hane. L’Aube qui les transportait devait les déposer à Eiao mais c’était impossible d’y vivre et s’est rabattue sur Ua Huka. Je me suis penché sur l’histoire de la famille Bonno de Hiva-Oa avec qui j’ai grandi. Une des filles de Albert Bonno s’occupait de mes deux enfants quand j’étais en poste à Hiva Oa. J’étais très proche de cette famille-là et mon parrain descend de Punu, une des filles de Taumihau qui faisait partie de ceux qui avaient été expulsés. Taumihau, un des expulsés, est venu avec sa femme et ses deux enfants. L’un des enfants, Auarii est resté, il a vécu à Ua Huka et a eu des enfants. Une de ses filles s’est retrouvée en 1903 à HIva Oa et y a fondé une descendance.   

Michel Bailleul a retrouvé dans les archives des documents sur cette période et m’a beaucoup aidé à monter un dossier complet sur cette histoire.

Je me suis aussi intéressé à la piste cavalière pavée par les expulsés de Tumara’a qui traverse des propriétés privées sur 15 km entre Hokatu et Vaipaee. Avec la sècheresse et l’augmentation de la population, j’avais peur que les propriétaires enlèvent les pierres et détruisent la piste qui a été régulièrement utilisée jusque dans les années 1970. J’ai voulu témoigner de l’histoire de ces gens, expulsés de Tumara’a, et j’ai fait des recherches sur leur histoire.

Une des mémoires de leur vie à Ua Huka est un ruu et un rikuhi, chants traditionnels marquisiens, chantés par la population de Ua Huka et un tārava, chant traditionnel des Raro Mata’i chanté par les expulsés. Léontine Piokoe de Puamau a retrouvé les paroles du ruu et du rikuhi à Puamau et Michel Bailleul a retrouvé les paroles du tārava aux archives territoriales. En les lisant, j’ai réalisé que les Raro Mata’i extériorisaient leurs douleurs à travers leur tārava et que les Marquisiens avaient composé en retour un ruu et un rikuhi dans lesquels ils pleurent également les douleurs des expulsés. C’est pourquoi, pour moi, ces chants sont l’équivalent du blues.

Tout ça m’a amené à mettre en place un monument à la mémoire de ces hommes et ces femmes expulsés loin de chez eux. J’ai demandé à Joseph Vaatete de construire une petite case marquisienne que nous avons érigée sur un terrain domanial. Pour marquer les échanges entre les Raro Mata’i et les Marquisiens, et en suivant les paroles du tārava j’ai fait installer une pierre sur laquelle est gravée « La douleur nous a terrassés, la fraternité nous a relevés. »

Pour l’inauguration, je souhaitais la présence des descendants des expulsés. J’ai donc demandé à Louise Peltzer, alors ministre de la Culture, de les faire venir mais le président du gouvernement de l’époque n’a pas voulu donner suite au projet. Heureusement que cette année-là, l’Église évangélique protestante organisait son synode à Nuku Hiva. Je suis allé rencontrer le président Ta’ari’i Maraea, un Raro Mata’i, pour l’inviter à l’inauguration du monument. Au moment de partir sur le site, les 128 pasteurs se sont assis et ont chanté le tārava des expulsés. J’ai pleuré d’émotion. Nous nous sommes mis en route en voiture. Arrivés sur la crête, nous avons continué à pied pour arriver au monument où la population de Ua Huka chantait le ru’u. Une fois les pasteurs installés, j’ai égrené les noms des expulsés les uns après les autres. Le président de l’Église a versé quelques larmes, car il venait d’apprendre que parmi les expulsés figuraient certains de ses parents.

Pour sceller la mémoire, je leur ai offert une pierre sculptée de deux tiki, qui symbolisaient un habitant de chaque communauté. Avant de partir, les pasteurs ont porté une pierre qui était près du monument et l’ont installée à l’emplacement de celle qu’on avait extraite pour y sculpter les tiki. Puis ils se sont assis sur la route et ont chanté à nouveau le tārava. Ce fut la conclusion de la cérémonie pleine d’émotion. »

Chantal T. Spitz

Interviewer Léon Lichtlé est une aventure vivifiante à l’image de sa vie riche et passionnante.

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