Je n’avais pas encore eu l’occasion, pour diverses raisons, de voir la pièce de théâtre Les Champignons de Paris, présentée à la Maison de la culture par la Compagnie du Caméléon. Ayant pu m’y rendre enfin le 22 mai dernier, j’ai été très émue et je tiens à exprimer toute mon admiration pour ce travail à la fois artistique et pédagogique (au sens large), qui traite avec une hauteur de vue exceptionnelle de la création du CEP, des essais atomiques et de leurs conséquences passées et actuelles en Polynésie française. Cette pièce de théâtre de très grande qualité a reçu le prix Beaumarchais en 2016 et le Grand prix Tournesol du spectacle vivant 2018 au off du Festival d’Avignon. Une projection est encore programmée à Mangareva, samedi 4 juin, sous le grand chapiteau de Rikitea.

Le texte d’Émilie Génaédig
La rédaction du texte par Émilie Génaédig a fait l’objet, en amont, d’un travail colossal d’enquêtes auprès d’historiens, de témoins, etc. Ont été consultés des écrits, des extraits de films d’époque, des archives et la pièce a été montée en avant-première en 2016 avec un public restreint afin que soit vérifiée l’exactitude de tout ce qui y est dit. Étaient présents, entre autres, le très regretté Bruno Barrillot (scientifique spécialiste des problèmes du nucléaire) et le non moins regretté Roland Oldham (alors président de l’association Moruroa e Tatou), et le texte a été revu (très peu d’après une interview de 2017 de Guillaume Gay, un des acteurs) et finalement joué depuis 2017 dans sa forme actuelle. On comprend que toute l’équipe (auteurs, metteur en scène, comédiens) ont été mobilisés intensément ainsi que tous les interlocuteurs pour aboutir à ce résultat final.
En fait « tout » est dit, du moins l’essentiel, sur les essais atomiques français depuis leur début au Sahara jusqu’au choix de la Polynésie, l’élimination de Pouvana’a a Oopa, le chantage à la mise en place d’un gouvernement militaire par le général de Gaulle qui obligea les élus polynésiens de la commission permanente à « céder » Moruroa et Fangataufa à la France pour éviter le pire et ne pas avoir la honte de vendre la terre à l’État français. Mais aussi l’enthousiasme de beaucoup de Polynésiens à l’idée de gagner huit fois plus que d’habitude et de vivre dans la facilité à Moruroa, puis l’inquiétude qui s’installa quand les premiers signes physiques inquiétants apparurent, également la candeur des habitants qui faisaient confiance à ce qu’on leur disait, la difficulté du combat d’Henri Hiro et de ses amis qui passaient pour des « illuminés », le dénigrement des avertissements de Bengt Danielsson et de Greenpeace.

Tout cela est évoqué dans un rythme que Guillaume Gay compare à un rythme cinématographique. Les scènes ont lieu à Paris, Papeete, Morurora, Tureia, Hao ou Mangareva, et sont mis en scène aussi bien des militaires, des médecins, des élus polynésiens, des journalistes que des travailleurs venus de France, des travailleurs polynésiens, des familles d’ « irradiés », des gens de la population des îles proches. Chacun des trois comédiens joue une quinzaine de rôles dans des saynètes qui se succèdent à un rythme étourdissant, coupées par des projections d’images sonorisées ou de textes sur un écran en arrière de la scène.
Une personne qui entrerait dans la salle en ne sachant RIEN du CEP et des 193 essais atomiques qui eurent lieu durant 30 ans en Polynésie repartirait en ayant très bien compris l’essentiel même si des détails lui échapperaient. C’est un tour de force en 1h30 environ !
La mise en scène de François Bourcier

Éblouissante : un décor très simple et « mobile », et l’idée excellente d’utiliser entre les scènes (ou en même temps) des images filmées d’époques, extraits de reportages sur le Sahara et la Polynésie, images nombreuses des explosions (avec le bruit parfois), extraits de discours du général de Gaulle, photos des abris pour la population et des « bunkers » pour les militaires, paysages « avant » et « après » des lieux des essais, textes très précis. On est embarqué dans un rythme hyper soutenu et « bombardé » d’images et de paroles fortes, très fortes. Tout est factuel, VRAI. Voir les images du premier tir aérien, entendre l’institutrice s’étonner du départ des officiels dont le général de Gaulle « le libérateur de la France » quand le vent tourne de façon imprévue et écouter les paroles cyniques du militaire qui interdit qu’on prévienne la population pour ne pas créer de panique et compromettre les futurs essais « prend aux tripes ». Le mélange d’images et de textes dits par les comédiens qui expriment la confiance d’une population innocente, qui « se fracasse » contre la raison d’État la plus froide, la plus insensible par rapport aux souffrances à venir, fait monter les larmes aux yeux.

Le choix du metteur en scène de faire défiler sur un écran noir les noms de tous les essais est saisissant et « glaçant ». Soit 210 explosions atomiques : 17 en Algérie de 1960 à 1966 et 193 dont 46 aériennes en Polynésie entre 1966 et 1996 (avec le court arrêt de 1991 à 1995). Et, ironie supplémentaire, en Algérie ces explosions portent des noms de pierres précieuses et en Polynésie des noms (français) d’étoiles (si chères aux Polynésiens), de héros ou de dieux de la mythologie grecque. Les deux peuples, algérien puis polynésien, sont ignorés. Ces essais ont eu lieu pour la grandeur de la France liée aux civilisations antiques. Aucune présence dans les dénominations de la culture des deux pays « hébergeant ».
Retour à l’humain à la fin de la pièce qui évoque, à travers les paroles de personnages, le bilan : les morts irradiés, le risque d’effondrement de Moruroa qui provoquerait un tsunami sur Tureia et bien plus loin, et la contamination de l’océan que causeront un jour les 147 puits de déchets radioactifs en cas de fuite. Mais aussi la nécessité de « la fraternité retrouvée » (autae’era’a) entre peuples polynésien et français, tous deux victimes, en ce qui concerne les travailleurs, de décisions d’État même si, bien sûr, c’est la Polynésie, en tant que pays et le peuple polynésien qui a subi et subit encore les ravages humains et environnementaux des 30 années d’expérimentation.
Les comédiens et le débat avec eux

Un trio surprenant et détonant : deux acteurs polynésiens, dont l’un est aussi un témoin : Tepa Teuru, dont le grand-père, plongeur à Moruroa a succombé à un cancer radio-induit mais a aussi transmis à ses descendants le plaisir qu’il avait eu à vivre la période « faste » de Moruroa. Tepa est par ailleurs un acteur connu de Polynésie et un vice-champion du monde de bras de fer. L’autre, Tuarii Tracqui, au départ danseur émérite, est bien connu pour ses talents artistiques multiples et passionné par la culture polynésienne.
Enfin, le « popa’a », Guillaume Gay, plus âgé, depuis longtemps en Polynésie est visiblement très impliqué dans ce combat pacifique pour la reconnaissance des faits tels qu’ils se sont vraiment produits. Et ces trois acteurs incarnent parfaitement l’amitié affirmée entre les deux peuples à la fin de la pièce.
Ce qu’ont en commun ces trois comédiens : le talent, un jeu très « naturel », une implication très forte dans leurs rôles dans cette pièce militante et une immense humilité. Au bout de 150 représentations dans divers pays, ils cherchent toujours à s’améliorer, à fuir la routine. C’est ce qu’ils disent dans le débat. Et jouer une quinzaine de rôles, qui se succèdent à un rythme effréné, dont certains sont des rôles de composition, est terriblement difficile et demande une concentration extrême.

La pièce est suivie d’un débat, indispensable d’après les acteurs pour éviter les crispations, les rancunes ou les confusions. Il faut noter que la Compagnie du Caméléon a une vocation pédagogique très forte. Chaque fois que la pièce est reprise, il y a des représentations pour les scolaires (collèges et lycées) et pour le public adulte et des débats. Selon les acteurs, beaucoup de jeunes sont assez ignorants de tous ces faits et certains adultes n’en parlent pas, soit par pudeur, soit par une certaine « honte » d’avoir été dupés et pour le moment les programmes d’Histoire « adaptés » n’évoquent pas ces faits. Les métropolitains de passage sont parfois très surpris voire horrifiés. Le but de toute cette équipe est donc de faire toute la lumière sur ce qui s’est réellement passé et cela à travers l’art.
Les associations, elles, s’occupent des indemnisations (hélas tellement insuffisantes actuellement) des victimes et de la réhabilitation à venir des sites que tant de dangers terribles menacent.
Mais il convient d’abord de libérer la parole ! Merci à toute cette fabuleuse équipe de nous faire non seulement connaître mais ressentir, grâce à leur art, toute cette tragédie si longtemps niée ou minimisée.
Après les paroles viendront, espérons-le, les actes conséquents et peut-être des excuses.
Le texte de la pièce, écrit par Émilie Génaédig, traduit en tahitien par Emma Faua-Tufariua et illustré par Leia Chang Soi, a été édité par les éditions Haere Po en 2017, il est vendu après les représentations et disponible en librairie ou auprès de la Compagnie du Caméléon.

