Les importations sont mal aimées et le phénomène ne date pas d’hier. Il a toujours été au cœur des programmes politiques prônant une forme de repli sur soi. Il est notamment au cœur de la pensée anti-marché. La crise Covid, ces dernières années, en a été un renfort sensible. Elle a rapidement fait émerger le fantasme du « monde d’après » : le choc de la crise allait enfin faire comprendre qu’il fallait « relocaliser » les industries ; il en allait de la sauvegarde de la souveraineté des pays ou territoires.
Au passage, ce même choc allait enfin déciller le consommateur jusqu’ici aveuglé et c’est de plein gré (« de son plein gré » me dicte un petit vélo tournant dans mon cerveau) qu’il changerait naturellement et béatement de comportement, pour son plus grand bien et celui de tous. Les économistes écoutaient ce mantra de l’époque avec un intérêt distant : cette mode durerait moins longtemps que celle des pin’s (si, si, souvenez-vous). Car l’économiste – et je m’en excuse d’avance auprès d’éventuels collègues qui se sentiraient choqués – est stupidement rationnel. Bien entendu, l’agent économique peut modifier ses choix, et notamment lorsque les informations dont il dispose évoluent (son « ensemble d’information », dit-on dans nos modélisations théoriques). Mais en l’occurrence, on ne voyait pas bien comment les économies de marché pouvaient être mises en cause dans la crise et ses conséquences. Les impacts les plus violents que nous avons subis ont précisément été le fait d’un arrêt brutal – et volontaire, c’est-à-dire politique – des libertés économiques. Il était donc probable que l’horizon à nouveau éclairci, les comportements anciens s’affirment de plus belle (au sens où un phénomène de « rattrapage » était prévisible). L’explosion des déplacements touristiques post-Covid en est un bel exemple (y compris à l’Autorité polynésienne de la concurrence, mais un article dédié serait sans doute nécessaire).
Quoi qu’il en soit, la mode semble être à fustiger les importations, sans nécessairement de cohérence globale. On y trouve en effet un peu toutes les justifications, parfois contradictoires, un peu à l’image d’une auberge espagnole où chacun n’aurait que ce qu’il apporte : défense de l’environnement, lutte contre le consumérisme, défense des produits domestiques, ancrage culturel, « nationalisme » (ou « patriotisme », notamment « économique »), soutien à l’emploi local, rejet de la « mondialisation » (ou « globalisation »).
Il ne paraît pourtant pas inintéressant de revenir aux fondamentaux en se demandant pourquoi nous importons. Lorsqu’on comprend pourquoi un individu agit d’une certaine façon, on favorise la lecture de ce qu’il fera par la suite. Cette recherche de la rationalité des choix – fût-elle limitée – est notamment à la base de la microéconomie (et d’une certaine façon de la science criminelle).
Importer pour pallier un manque
La première raison évidente qui justifie les importations est d’acquérir auprès de l’étranger ce que l’on ne peut pas produire soi-même. Nombre de ressources du sous-sol sont concernées (pétrole, gaz, minerais), mais cela comprend aussi des productions agricoles ou industrielles. En Polynésie française, pas de pétrole, bien sûr, mais pas de voitures non plus, ni de smartphones ou de matériel informatique. Et si cela pourrait faire rêver certains jours, dans un cas comme dans l’autre, songez-y à deux fois avant de vous réjouir… Pas d’équipement industriel ou de matériaux de construction. Electro-ménager ? Mobilier ? Vêtements (savates !) ? Alimentation ? La liste est infinie, en réalité, lorsque l’on considère les biens intermédiaires (« inputs »), puisque nous serions dans l’incapacité de produire la moindre électricité (tous les composants nécessaires, même aux énergies renouvelables, sont importés). Sans aller jusqu’à considérer que la présence de vins français devrait être vue comme un aspect positif de la colonisation, comme l’avait fait de façon pour le moins surprenante un homme politique local lors des élections présidentielles de 2022, rappelons que nos fleurons des productions locales (Hinano, Rotui…) sont fabriqués à partir d’inputs importés et en utilisant de l’énergie dont la production dépend toujours des importations. En réalité, le « local » ne l’est jamais vraiment ; le « made in fenua » ne peut être que partiel.
Importer pour avoir du choix
Une deuxième raison de recourir aux importations, c’est avoir le choix. Un pays ne produit pas forcément un nombre important de marques d’un même produit. Doit-on se résoudre à acheter tel modèle de voiture, telle marque de chocolat, tel tee-shirt… uniquement parce que ce sont les seuls disponibles en local ? Contextualisez cette interrogation au niveau de votre foyer, pour l’épurer de tout parti pris : allez-vous toujours commander la pizza, le burger ou le poisson cru qui se trouvent immédiatement à côté de chez vous ? N’êtes-vous pas prêt à sillonner l’île pour trouver un magasin qui vous convienne davantage, c’est-à-dire dans lequel vous trouverez notamment des gammes de produits susceptibles de répondre à vos attentes ? Le consommateur est en général friand de choix : ce que les économistes appellent la « préférence pour la diversité ». L’ouverture aux importations permet évidemment d’élargir ce choix (et de développer la concurrence, mais c’est ici une autre question).
Importer pour payer moins cher
Les importations permettent enfin, et peut-être surtout, de se fournir en produits que l’on pourrait fabriquer soi-même mais à des coûts plus élevés. Si les pays commercent librement entre eux, le prix qui s’établit au niveau mondial tend à être le prix qui correspond au coût de fabrication le plus efficace. Les consommateurs sont alors incités à acheter uniquement auprès des producteurs locaux qui sont performants (et donc rentables à ce prix mondial). Sinon, ils s’approvisionnent auprès des producteurs étrangers, moins chers (nous raisonnons évidemment ici à qualité égale).
Certes, cela signifie qu’il y aura moins de production locale, mais cela veut surtout dire que les productions locales non réalisées l’auraient été avec de mauvaises conditions de performance et donc avec une forme de gaspillage. Ne vaut-il pas mieux, alors, concentrer les efforts de production d’un pays sur les biens ou services pour lesquels il se positionne favorablement au niveau des échanges internationaux (ses « avantages comparatifs », dit-on en économie) ? Imaginez par exemple à quel prix serait vendue une voiture fabriquée à Tahiti ? Les ressources polynésiennes sont assurément mieux utilisées en les affectant à une production mieux adaptée ou dimensionnée, comme dans le secteur touristique pour lequel le pays a un avantage comparatif, tout en laissant les consommateurs se fournir en véhicules sur le marché mondial.
Un cercle économique (et social) vertueux
Le commerce international permet donc de consommer à moindre coût et de produire plus efficacement (sans gaspiller ses propres ressources : travail, capital ou matières premières). Cela permet d’accroître la création de richesse locale, que ce soit en valeur absolue (on crée plus de richesse par une production plus efficace) ou relative (on préserve le pouvoir d’achat par des prix plus faibles). Les économies réalisées permettent d’acheter d’autres biens ou services et donc de générer des créations d’emploi dans d’autres secteurs. Les échanges favorisent aussi la création de richesse dans les pays auprès de qui nous importons, ce qui alimentera en retour le commerce mondial et, pourquoi pas, reviendra en Polynésie sous la forme de flux touristiques. Cette recherche de « croissance » est parfois décriée, mais c’est oublier que rien n’empêche d’utiliser intelligemment cette richesse avec des choix politiques adaptés et justes : améliorer les conditions de travail, développer l’éducation, bâtir un système de protection sociale généreux et inclusif…
On pourra s’interroger sur l’impact environnemental de ces échanges, compte tenu du transport, mais encore faut-il alors considérer les choses de façon globale. De fausses bonnes solutions ont régulièrement été mises en avant en ne considérant que les impacts environnementaux d’une seule partie du processus de production, mais c’est toute la chaîne de vie (et de mort, d’ailleurs) du produit, qui devrait être prise en considération pour avoir une compréhension fine et adéquate des problèmes et de leurs solutions. Nombre de foyers polynésiens utilisent des chauffe-eau solaires (importés et acheminés en utilisant des énergies fossiles), mais y gagnerait-on vraiment au plan environnemental en préférant par exemple brûler du bois local ? De même, la consommation de produits bio, favorable à l’environnement et notamment à l’écosystème lagonaire, est alimentée par la préservation du pouvoir d’achat due aux importations. Des normes environnementales plus contraignantes n’ont elles-mêmes pu être développées – comme d’ailleurs les normes sociales – qu’en se reposant sur une richesse collective suffisante permise par la croissance.
Prêt à payer plus pour avoir moins ?
Chaque limitation imposée aux échanges, peu importe les justifications qu’on y apporte, se traduit par une augmentation des prix, comme le montre la figure suivante qui représente la demande des consommateurs locaux (bleue) et l’offre des producteurs locaux (rouge) en tenant compte du prix et des quantités produites. La forme de l’offre et de la demande est donnée à titre d’exemple et dépend d’autres facteurs comme le revenu, les goûts, les coûts de production, etc. Elle ne prétend pas rendre compte d’une situation de marché spécifique mais permet de comprendre ici les mouvements de prix selon les choix effectués en matière de protection de l’industrie locale.

– Si aucune restriction n’est mise au commerce (le « libre-échange »), le prix mondial s’établit à un faible niveau (PLE). La production locale est relativement faible, mais une importante consommation locale est permise par un niveau assez élevé d’importations.
– On peut faire le choix de réduire les importations, par exemple par des mécanismes de protection comme des droits de douane (DD) ou des taxations spécifiques comme la taxe de développement local (TDL). Cela accroît la production locale, mais en contrepartie, le prix augmente (PDD) et les consommateurs sont contraints d’acheter moins.
– On peut décider d’augmenter encore le niveau de protection jusqu’à l’autarcie (AUT), ou autosuffisance, en interdisant toute importation. La production est alors intégralement locale mais elle est faible (les consommateurs ne peuvent pas acheter beaucoup) et le prix est très élevé (PAUT).
Protéger la production locale, c’est, pour le consommateur, toujours payer plus cher. On peut le présenter au plan politique comme le prix à payer collectivement pour favoriser la production locale – et donc l’emploi –, mais la réalité économique est beaucoup plus complexe. Avec l’augmentation des prix induite par la protection locale, la part du budget du consommateur consacrée à la dépense augmente, ce qui réduit d’autant sa capacité à acheter autre chose. Ce sont donc des productions et des emplois en moins – eux aussi locaux – dans d’autres secteurs de l’économie. Il est toujours dangereux de l’oublier. Certains thuriféraires de la « décroissance » verront cependant peut-être d’un bon œil cette diminution globale de la consommation, mais qu’ils songent bien que parmi les dépenses permises par les gains réalisés grâce aux importations, on trouve aussi tous les services publics et les dépenses sociales… Moins importer, ce n’est donc pas seulement moins consommer de produits étrangers, c’est aussi consommer moins en général et se priver de moyens qui pourraient financer de meilleures conditions de retraite, de soin ou d’éducation, par exemple. Réduire les importations, c’est donc payer plus pour avoir moins, aussi bien au plan économique qu’au plan social. Sommes-nous bien certains de vouloir signer ?
