Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 148 de septembre 1964. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.
I. DEFINITION
On désigne sous le nom de plantes féculentes celles dont les parties comestibles sont constituées surtout par de la fécule, c’est-à-dire par de l’amidon. Les deux noms sont synonymes mais il est d’usage de nommer fécule l’amidon extrait des racines et des tubercules, et amidon celui provenant des graines, plus particulièrement de celle de la famille des graminées. On dit par exemple de l’amidon de blé et de la fécule de pomme de terre.
II. RAPPEL DE QUELQUES NOTIONS
L’amidon est une substance spécifiquement végétale répondant à la formule chimique brute : C6 H10 O5, c’est tant au point de vue physique que chimique un colloïde osogène, c’est-à-dire une substance insoluble dans l’eau froide et donnant avec l’eau chaude une pseudo solution appelée suspension colloïdale (d’où le mot colle) et dont le type est l’empois d’amidon. Au point de vue chimique, cette suspension colloïdale peut être hydrolysée sous l’influence d’acides minéraux dilués ou sous celles des diastases, c’est-à-dire, qu’une molécule d’eau se fixe sur celle d’amidon pour donner un sucre dit réducteur possédant 6 atomes de carbone et dont le type est le glucose, selon la formule suivante :
C6 H10 O5 + H2O = C6 H12 06
amidon eau glucose
Le glucose est une substance parfaitement soluble dans l’eau, il est de plus directement assimilable et utilisable par l’organisme. Il constitue à proprement parler le combustible du moteur humain, consommé chaque fois qu’un muscle se contracte. Les sucres de la famille du glucose possèdent une autre propriété, c’est de pouvoir être stockés par l’organisme lorsqu’ils sont absorbés en excès et cela sous forme de graisses qui se déposent dans certaines parties du corps : tissu conjonctif sous-cutané, aponévroses, péritoine etc…, où elles s’accumulent au point de constituer parfois une sérieuse gêne pour l’individu.
Les féculents représentent donc l’aliment type, qui, lorsqu’il est ingéré en excès, contribue à faire acquérir du poids au sujet. Ce n’est pas avec de la graisse mais bien avec des féculents qu’on engraisse les animaux destinés à la consommation.
Les féculents et les farines, chimiquement très analogues, sont de plus les aliments qui, à calories égales, reviennent le meilleur marché, ils constituent de ce fait l’aliment unique des races pauvres. Si tous les amidons possèdent la même formule et les mêmes propriétés chimiques par contre on note des différences appréciables dans leurs propriétés physiques. Les amidons sont constitués par des grains très fins ayant de vingt à cent millièmes de millimètres de diamètre qu’on examine parfaitement au microscope. Ils ont une forme très caractéristique selon les espèces d’où ils proviennent, à tel point qu’un œil exercé les distingue parfaitement lorsqu’ils sont mélangés, exactement comme on le ferait à l’œil nu d’un mélange de différents coquillages. Ces différences dans la morphologie et dans les propriétés physiques se traduisent par des différences importantes quant à leur temps de cuisson, à la façon de les apprêter, ainsi qu’à leur qualité de digestibilité ; l’organisme n’absorbe pas et n’assimile pas exactement de la même façon de la fécule de pomme de terre et de la fécule d’arrow-root.
Il faut bien préciser que l’amidon ne se présente pas dans la plante uniquement en masse pure, mais au contraire mélangé à d’autres substances, tout d’abord à des fibres végétales constituées par de la cellulose. La cellulose représente au point de vue chimique une substance très voisine de l’amidon dont elle diffère pourtant au point de vue de son utilisation. Le tube digestif de l’homme en effet ne secrète aucune diastase capable de l’hydrolyser, comme dans le cas de l’amidon, pour le transformer en sucre. Seul, l’estomac des herbivores, des ruminants en particulier, secrète une diastase capable de l’utiliser. Est-ce à dire que la cellulose est inutile dans l’alimentation de l’homme ? Non pas. La cellulose constitue un aliment de « lest » nécessaire à l’équilibre et au bon fonctionnement du tube digestif, de ce qu’on appelle le péristaltisme intestinal. Dans les plantes féculentes, on trouve aussi mélangées à l’amidon des substances protidiques importantes dont la teneur et la composition contribuent à la valeur alimentaire de ces plantes. Vous savez par exemple que dans la farine de blé cette substance protidique porte le nom de gluten. De plus, on y trouve des matières grasses et des éléments minéraux dont les plus importants sont le calcium, constituant basique des os et des dents, du phosphore constituant de la cellule nerveuse, et du fer faisant partie de la molécule d’hémoglobine. Enfin, on trouve également associée à tous ces éléments une gamme de vitamines plus ou moins étendue. En résumé, sels minéraux, matières protidiques et vitamines sont des constituants importants des aliments féculents permettant de les classer selon leur valeur alimentaire.
On peut dire que depuis la plus haute antiquité, toutes les races humaines sauf quelques rares exceptions, ont eu une alimentation amylacée, c’est-à-dire glucidique fournie presque uniquement par les graines de la famille des graminées appelées également céréales.
Il y a en Occident une véritable civilisation du blé dont la culture se perd dans la nuit des temps. Dans la Rome ancienne, on élevait des temples à Cérès, déesse des moissons d’où provient le mot céréales. On ne peut nier également en ce qui concerne l’Extrême-Orient l’importance de la civilisation du riz. Pour l’Afrique c’était le sorgho. Enfin, le continent américain a vécu pendant des millénaires uniquement de maïs.
On n’observe rien de semblable chez les Polynésiens, non plus que chez les Mélanésiens et les Micronésiens qui n’avaient jamais avant qu’on ne les découvre, cultivé ni consommé de céréales. Toute l’alimentation amylacée de ces peuples provenait de racines et de tubercules dont les trois principaux étaient le taro, la patate douce et l’igname. Selon les régions géographiques l’importance de l’un ou de l’autre prévalait. Ainsi, en Polynésie orientale c’était le taro, en Mélanésie, l’igname, et dans les pays excentriques ou à climats tempérés comme la Nouvelle-Zélande et l’île de Pâques, la patate douce.
Il y a là un fait extrêmement important si l’on se rend compte que depuis plus de deux mille ans les Tahitiens se nourrissaient de racines et de tubercules lorsqu’ils changèrent leur alimentation traditionnelle pour adopter les céréales occidentales importées.
III. ENUMERATION ET DESCRIPTION DES PLANTES FECULENTES
Plutôt que d’avoir classé les plantes selon leur appartenance à telle ou telle famille botanique, nous avons préféré les présenter selon leur degré d’importance croissante dans la ration alimentaire.
Le FARA : La première et la plus ancienne, en tous les cas celle qui a joué un rôle prépondérant lors de la découverte des îles est sans aucun doute le « fara », le fruit du « Pandanus odoratissimus » ou du « Pandanus pulposus »[1]. Le fruit, de la grosseur d’une tête humaine est formé de différents compartiments qui sont les carpelles, chacun contenant les graines. On les sépare facilement à la main, ils contiennent entre seize et dix-huit pour cent d’hydrate de carbone ou glucides sous forme de glucose et d’amidon. Les enfants des atolls les apprécient d’ailleurs comme friandises. Cuit partiellement à l’air libre (tunu paa), on peut obtenir après écrasement une farine contenant sans doute beaucoup de fibres végétales mais qui se conserve assez bien et a été utilisée longtemps comme provision de bord pendant les traversées accomplies durant les migrations polynésiennes. Cette farine contient du calcium, du fer, et du phosphore en quantités appréciables. Le pigment rouge qui colore le fruit contient, tout comme dans la carotte, une forte proportion de provitamine A ou carotène qu’on ne trouve pas dans les autres plantes croissant sur ces atolls ; si bien que cette farine de pandanus associée au poisson, toujours facile à obtenir, pouvait permettre d’établir une ration alimentaire, monotone sans doute, mais relativement bien équilibrée.

PIA : Le vrai « pia » tahitien était constitué par l’amidon extrait du rhizone du « Tacca pinnatifida »[2], plante qui affectionne les terrains sablonneux. A Tahiti, on le cultivait surtout dans les districts de Punaauia et de Paea et à Moorea dans les districts de Temae et de Teavaro. Il pousse également bien sur les « motu » des îles Sous-le-Vent où on peut encore voir quelques plantes à l’état sauvage. Cet amidon d’une grande finesse est surtout très digestible, il entrait autrefois dans la composition de bouillies ou « po’e » destinées aux enfants au moment du sevrage. Cette fécule est appelée quelquefois « arrow-root » quoique le véritable arrow-root provienne d’une plante différente qui est le « Maranta arundinacea », de la famille des canas[3]. Quoiqu’il en soit, ce « pia » tahitien fut pendant longtemps le seul qui servait à confectionner avec le jus de la canne à sucre et le « mitiha’ari » le « po’e » qui aujourd’hui est de plus en plus fabriqué avec des produits qui ne sont pas d’origine tahitienne. De plus, ce « pia » tahitien représentait un produit de vente et d’exportation assez important car l’arrow-root est recherché en biscuiterie. Vous savez qu’actuellement le seul amidon préparé localement est celui de manioc, plante introduite à Tahiti il y a à peine un siècle en provenance d’Amérique du Sud. Si la grosseur des tubercules du manioc les fait rechercher, l’amidon qui en est extrait est loin de posséder les qualités de légèreté et de digestibilité du « pia » indigène.

TI : En certaines occasions, autrefois, on consommait cuit au four indigène les racines de « tī » dont le nom scientifique est « Cordyline terminalis »[4]. Ces racines contiennent une proportion assez importante d’amidon ainsi que du glucose à l’état libre. Cependant la cuisson nécessitait un « umu » spécial qui n’était ouvert qu’au bout de 24 heures, quelquefois 36 heures, de là l’expression de « umu tī » donné au spectacle qui consiste à marcher sur les pierres rouges. Dans les temps de disette on consommait également les racines de fougères « nahe » qui contiennent une certaine quantité d’amidon.

ARBRE A PAIN : Le « ’uru » ou fruit de l’arbre à pain (Artocarpus incisa)[5] a joué un rôle important dans l’alimentation des îles hautes polynésiennes mais surtout dans l’archipel de la Société et aux Marquises où il était le plus apprécié. L’arbre à pain a été transporté à peu près partout où cela était possible par les Polynésiens dans les limites extrêmes de cet immense triangle géographique. Cultivé depuis plus de deux mille ans, au fur et à mesure des migrations, il a subi des modifications importantes surtout dans son système de reproduction consistant en particulier en l’absence de graines dans les fruits. L’arbre est originaire de Malaisie et c’est au Sarawak à Bornéo[6] qu’on a pu retrouver l’ancêtre botanique, qui lui, possède des graines. A Tahiti, il existe vingt-sept noms pour désigner les différentes variétés, mais Wilder botaniste américain en a évalué le nombre d’espèces[7] à trente-deux. Le « ’uru » donne après avoir été grillé à feu nu ou cuit au « ahimā’a » un aliment ayant une valeur calorique très appréciable mais contenant peu de calcium et de phosphore, pauvre également en vitamines. Les anciens Polynésiens vivant toujours dans la crainte de famine cherchèrent à le conserver pendant la période de pleine récolte. Un procédé couramment employé à Tahiti appelé « ’uru ’ōpi’o » consistait à faire cuire les fruits en vrac dans un énorme four qui n’était ouvert qu’au bout de 48 heures. Le produit ainsi préparé pouvait se conserver pendant plusieurs semaines et il devait servir ainsi au ravitaillement des navigateurs européens, particulièrement de Cook au cours de chacune de ses escales à Tahiti. L’autre préparation en faveur surtout aux Marquises était le « mahi » ou pâte fermentée appelée également « pōpoi ’uru » préparé à partir de fruits non cuits, grattés au moyen d’une porcelaine (pōreho), coupés et entassés dans une fosse garnie de pierres et tapissée de feuilles de « tī ». La pâte fermentait rapidement en produisant de l’acide lactique, elle pouvait ainsi se conserver plusieurs mois, on dit même plusieurs années. Pour la consommer, on la roulait dans des feuilles et on la faisait cuire au « ahimā’a ».

LES BANANIERS : Les bananiers appartiennent tous au genre Musa, « Musa sapientum » représente les bananes pouvant être mangées crues, « Musa paradisiaca »[8] celles qui doivent être cuites et « Musa fe’i »[9] les bananes spéciales propres à cette région du Pacifique dont les fruits comme vous le savez également doivent être consommés cuits. Les bananiers existaient à Tahiti avant l’arrivée des Européens, par la suite plusieurs variétés furent introduites en particulier celles désignées sous le nom de « hāmoa » et de « rio ». Au contraire, celles appelées « pūrō’ini » et « mā’ohi » sont typiquement comme leur nom l’indique, indigènes. La banane lorsqu’elle mûrit voit plus de 60 % de son amidon transformé en sucres, glucose et saccharose, sous l’influence d’une enzyme, c’est la raison pour laquelle ce fruit peut être consommé sans cuisson mais à la condition d’avoir atteint un parfait état de maturité. Les glucides du fē’ī sont constitués par moitié environ d’amidon et de sucre. Cuit et écrasé avec du « mitiha’ari » c’était également autrefois un excellent aliment de sevrage malheureusement trop délaissé aujourd’hui. La banane et le fē’ī représentent une source intéressante de phosphore et de vitamines A et B1 ; comme d’autre part, le lait de coco (mitiha’ari) représente un apport important au point de vue calcium, on voit que ces bouillies représentaient un aliment bien équilibré pour l’alimentation de l’enfant.

IGNAME : Le nom scientifique est « Dioscorea alata ». Il en existe de nombreuses variétés en Polynésie dont une croissant à l’état sauvage à épiderme violet. Comme nous le disions précédemment, cette racine alimentaire, quoique cultivée à Tahiti, était surtout en faveur chez les Mélanésiens. La grosseur que peuvent atteindre certaines racines en rendent la culture intéressante. La teneur en calcium est excellente, par contre le taux des vitamines est peu élevé. Une espèce à racines petites mais savoureuses est le « hoi » (Dioscorea bulbifera).

PATATE DOUCE : Nom scientifique « Ipomoea batatas », c’est le « ’ūmara » tahitien, le « kumara » des maoris de Nouvelle-Zélande, on a rapproché ce nom du mot « kumar » qui désigne cette plante dans un dialecte du Pérou dont on pense que cette plante est originaire. De ce fait même, on voit tout le parti qu’on a pu en tirer au point de vue hypothèses ethnologiques, en particulier en ce qui concerne les migrations des Polynésiens. Lorsque les Européens découvrirent la Polynésie, cette plante était très répandue sur toute l’étendue du triangle polynésien sauf sur les atolls et les îles coralliennes où sa culture n’est pas possible. Sa teneur en calcium, phosphore, vitamines A, B1, B2 et C, font de la patate douce un produit alimentaire de premier ordre. Nous aurons l’occasion d’en reparler dans quelques instants.

Les plantes de la famille du « TARO » : Ces plantes appartiennent à la famille des Aroïdées que l’on peut classer dans les genres suivants :
1) genre Colocasia, c’est le « taro » ordinaire dont il existe de nombreuses variétés. Presque toutes nécessitent un sol imbibé d’eau même parfois marécageux, certaines variétés peuvent croître cependant dans un sol relativement sec, d’autres au contraire, comme c’est le cas aux îles australes et à Rapa, ont leur bulbe complètement immergé ce qui donne l’apparence de rizières aux plantations de taro.

2) genre Alocasia ou « ’ape » donne une racine plus volumineuse que celle du taro véritable, exige moins de soin mais par contre est moins appréciée.

3) genre Cyrtosperma ou « ’ape veo »[10]. Cette plante peut pousser dans l’eau saumâtre que l’on trouve dans les trous creusés dans les sols coralliens des îles Tuamotu. On peut remarquer encore aujourd’hui dans ces îles les vestiges importants de cette culture.

4) genre Xanthosoma ou « tarua » n’est pas indigène[11] mais a été introduit il y a 80 ans environ d’Amérique tropicale.
Toutes ces plantes contiennent dans leurs différentes parties : tiges, racines et feuilles, des « macles » d’oxalate de chaux, qui, vues au microscope ressemblent à de petits oursins. Ce sont ces macles qui irritent les muqueuses de la bouche lorsque ces aliments sont insuffisamment cuits (« ma’ero »). Le taro cuit au « ahimā’a » ou bouilli à l’eau constitue un aliment excellent, riche en calcium et en phosphore ainsi qu’en vitamines B2. Il a constitué pendant longtemps, et encore maintenant, la base de l’alimentation hydrocarbonée aux îles Australes et surtout à Rapa où à l’heure actuelle le pain n’est pas consommé. A Rapa la culture du taro et sa préparation sont des opérations uniquement réservées aux femmes. Aujourd’hui, on préfère bouillir les racines dans des récipients en métal, ensuite on les pèle, on les écrase sur une pierre au bord d’un ruisseau et, en les battant en cadence, on obtient une pâte blanchâtre et filante très aérée que l’on nomme « pōpoi ». On enveloppe cette pâte dans des feuilles de « tī » et on la suspend aux branches. Dans certaines îles, on préfère consommer cette pâte lorsqu’elle est fermentée et qu’elle a acquise une saveur due à l’acide lactique en même temps d’ailleurs qu’une odeur butyrique. Aux îles Hawaii, cette préparation portait le nom de « poi » et aujourd’hui cette préparation continue à être non seulement en faveur auprès des Hawaïens autochtones mais également auprès des autres populations caucasiennes ou asiatiques. On trouve sur le marché d’Honolulu des taro en abondance à un prix inférieur à celui du marché du Papeete.
Quant au « poi », il se vend à la livre dans les « supermarket », enveloppé dans des sacs en plastique.
Enfin, ajoutons à cette liste, le fruit du « māpē » « Inocarpus edulis »[12] consommé autrefois dans les vallées par certains groupes ethniques qui y vivaient plus ou moins confinés.

IV. LA VALEUR DU TARO ET DE LA PATATE DOUCE DANS L’ALIMENTATION
Après cet exposé un peu théorique en même temps qu’orienté vers l’ethnologie, je voudrais mettre l’accent sur les conséquences pratiques résultant, soit de la consommation, soit de l’abandon de ces aliments, que l’on peut qualifier de traditionnels.
On a remarqué, il y a longtemps déjà que les crânes des anciens Polynésiens, trouvés dans les enceintes des « marae » ou dans les grottes des vallées, possédaient des dents solidement implantées ayant un émail en parfait état, ce qui hélas, n’est plus le cas aujourd’hui. Comme vous le savez, on a proposé pour remédier à cet état de chose actuel diverses solutions dont l’une est la fluoration des eaux de boissons naturelles, lesquelles sont très pauvres en cet élément.
Sans doute, une telle mesure apportera comme cela s’est vu ailleurs une nette amélioration au point de vue général, mais ceci ne signifie nullement que la cause initiale de ces détériorations réside dans le fait que les eaux de boissons sont pauvres en fluor, car elles étaient exactement de la même teneur avant l’arrivée des Européens. Il faut chercher ailleurs l’explication de ce phénomène. Il réside dans les changements d’habitudes ancestrales et surtout dans le changement radical survenu dans l’alimentation.
Il apparaît nettement pour ce qui concerne les îles du Pacifique que l’abandon d’une alimentation traditionnelle au profit d’aliments importés d’origine occidentale, a toujours été suivi par l’apparition de caries dentaires généralisées en même temps que par une détérioration de l’état de santé général.
Pour un esprit simpliste, il semblerait donc qu’un retour à une alimentation traditionnelle permettrait tout naturellement de remédier à ces inconvénients. Cependant, la marche du temps étant irréversible, il faut être, un visionnaire ou un utopiste pour croire ou vouloir faire croire à un retour possible à des temps révolus.
La seule solution qui puisse être adoptée consisterait dans l’aménagement et dans l’amélioration de l’alimentation en tenant compte des facteurs locaux. C’est ce qui a été réalisé à Hawaii. Comme vous le savez, les îles Hawaii ont un climat et des cultures indigènes très voisins de ceux de Tahiti et les anciens Hawaïens étaient des Polynésiens descendant, en partie tout au moins, d’émigrants tahitiens.
Au siècle dernier, on assista dans cet archipel à un prodigieux développement des cultures industrielles : canne à sucre et ananas, pour lesquelles une main-d’œuvre de plus en plus nombreuse devenait nécessaire. Ce furent d’abord des Asiatiques : chinois, japonais, coréens — puis des Portugais, enfin des Philippins qui émigrèrent à Hawaii.
On devait s’apercevoir que plusieurs groupes ethniques qui avaient radicalement changé leur alimentation traditionnelle souffraient de caries dentaires précoces et en même temps présentaient un taux élevé de mortalité infantile de 0 à 1 an et même à l’âge préscolaire.
Les laboratoires du Queen’s Hospital d’Honolulu avec une équipe de biochimistes étudièrent tout spécialement le cas de la plantation Ewan qui employait près de 800 familles originaires des Philippines.
Dans leur pays d’origine, l’alimentation de ces travailleurs était à peu près uniquement constituée de légumes et de fruits. A leur arrivée à Hawaii, ils adoptèrent avec empressement une alimentation largement répandue aujourd’hui qu’on peut définir en quatre mots : riz, pain, sucre, conserves. Elle constituait à leurs yeux non seulement un luxe mais elle était de plus bon marché.
En étudiant cette alimentation on n’y remarqua pas à première vue de carences particulières tant au point de vue calorique qu’au point de vue du taux de vitamines ou même des éléments minéraux. Quant à la vitamine D, facteur de fixation du calcium, on sait qu’elle peut se former par l’action des radiations solaires sur les stérols localisés dans la couche sous-cutanée. Or, l’insolation à Hawaii est particulièrement importante, comme à Tahiti d’ailleurs, il ne pouvait donc être question de carence en vitamine D.
On décida d’incorporer dans la ration des enfants des quantités notables de lait et d’œuf, source importante de calcium, sans pour cela constater une amélioration appréciable de l’état général.
Puis, on eut l’idée de remplacer entièrement les céréales : riz, farine, pain par du « poi » de taro et de la purée de patate douce. Les résultats furent spectaculaires en tous points : régression de caries dentaires, disparition des diarrhées et entérites, diminution aux 2/3 du taux de mortalité infantile durant l’âge préscolaire.
Où résidait donc la différence fondamentale existante entre les céréales d’importation d’une part et le taro et la patate d’autre part. Un seul fait apparaissait nettement au cours des analyses systématiques pratiquées durant plusieurs mois ; c’est la proportion différente acides / bases que ces plantes renferment.
En effet, le résidu de la combustion de patates douces ou de taro est nettement alcalin alors que le résidu de la combustion des céréales, du riz en particulier, est acide. Or le plasma sanguin doit, pour assurer ses fonctions vitales, avoir une réaction nettement basique, c’est ce qu’on appelle la réserve alcaline, qui semble être plus faible sous les tropiques que dans les pays froids ou tempérés. Ajoutons que l’apport constant de vitamines D en raison des radiations solaires contribuerait à augmenter le taux d’acidité.
Chez l’enfant, la marge de la réserve alcaline est encore plus faible que chez l’adulte et on doit prendre garde dans certaines affections d’éviter les troubles graves de l’acidose due à la formation d’acide B oxybutyrique.
On a constaté que la réserve alcaline du plasma sanguin chez les adultes apparemment normaux est aux Hawaii assez faible (50 à 60 Vol.) L’acidité de l’urine chez les individus de tout âge y compris les jeunes enfants dont l’alimentation carbohydratée est constituée par du riz et du pain est d’autre part assez élevée (pH 5 à 6). Ces faits rapprochés de la fréquence de certaines maladies et de la carie des dents nouvellement percées implique un déséquilibre de l’état général avec tendance acide dont la cause est probablement due à une combinaison du climat tropical et à une nourriture productrice d’acide.
Quoiqu’il en soit, la remarquable diminution de la mortalité infantile, un meilleur état général, une diminution des cas de pneumonie, de diarrhée et d’entérite et l’amélioration de l’état des dents chez les enfants, observés chaque fois qu’on a remplacé les céréales (riz, pain) par des quantités équivalentes de « poi » et de patates douces semblent établir que toutes ces affections peuvent être attribuées à une faute métabolique, c’est-à-dire à un déséquilibre — en l’espèce une tendance acide — dans le sang et les tissus.
En somme, ce ne sont pas tellement les céréales qui sont en cause mais plutôt l’usage intempestif qu’il en est fait. Ces études datant d’une trentaine d’années ont peut-être contribué à populariser la consommation du taro aux Hawaii, non seulement chez les Hawaïens mais également chez les autres races présentes, asiatiques ou caucasiennes.
En 1963, on comptait à Hawaii 163 entreprises agricoles se livrant à la culture du taro laquelle, pour l’ensemble de l’archipel, a dépassé le chiffre de 5 000 tonnes. Dans ce chiffre ne sont pas comprises les cultures familiales. Actuellement, le taro, la patate douce et le poi se trouvent couramment dans tous les supermarket à des prix inférieurs à ceux du marché de Papeete, comme je vous le disais plus haut.
V. CONCLUSIONS
Il serait souhaitable sans doute que de telles entreprises agricoles puissent voir le jour et prospérer à Tahiti mais avant tout, il faudrait rendre au Tahitien le goût de ces tubercules — on y a réussi aux Hawaii et il n’y a pas à priori de raisons pour que l’expérience ne réussisse à Tahiti. Mais il faudrait également que les prix de vente du taro et de la patate douce sur le marché de Papeete soient compétitifs au lieu d’être, comme aujourd’hui, plus élevés que ceux du riz et de la pomme de terre importés.
Dans l’immédiat que pouvons-nous faire ?
C’est aux futurs instituteurs et futurs infirmiers que je m’adresse.
Il n’y a pas d’excuses que des familles tahitiennes vivant aux districts ou dans les îles n’aient pas à proximité de la maison, un modeste jardin — un « fa’a’apu » — où l’on cultive taros et patates réservés uniquement aux besoins familiaux. A mon avis, si l’on arrive à généraliser cette pratique, un grand pas sera accompli dans la voie d’une meilleure alimentation. Dans un pays qui est loin d’être surpeuplé, il y a toujours suffisamment de terre pour un « fa’a’apu » domestique et ce n’est certes pas le temps qui manque non plus.
En réalité l’alimentation défectueuse actuelle est surtout — il faut bien le dire — adoptée par paresse. Je crois donc l’idée du pharmacien commandant JARDIN, excellente, consistant à apprendre aux enfants à cultiver ces potagers scolaires dans lesquels on pourra inclure facilement taro et patates.
M. Henri JACQUIER,
ex-pharmacien chimiste de la marine,
Président de la Société des Études Océaniennes
Textes : Société des Études Océaniennes
Notes :
[1] Note de la SEO : ces deux noms sont aujourd’hui synonymes de Pandanus tectorius, le fara dominant les littoraux polynésiens.
[2] Note de la SEO : synonyme de Tacca leontopetaloides, de la famille des Dioscoréacées.
[3] Note de la SEO : Maranta est de la famille des Marantacées tandis que Canna appartient à la famille des Cannacées.
[4] Note de la SEO : synonyme de Cordyline fruticosa.
[5] Note de la SEO : synonyme de Artocarpus altilis.
[6] Note de la SEO : actuellement l’origine de l’arbre à pain est plutôt située aux îles Salomon ou au Vanuatu.
[7] Note de la SEO : il ne s’agit pas d’espèces mais de cultivars sélectionnés par l’homme.
[8] Note de la SEO : M. sapientum et M. paradisiaca sont aujourd’hui désignées sous le nom Musa x paradisiaca et consistent en des hybrides entre plusieurs espèces sauvages.
[9] Note de la SEO : il s’agit de Musa troglodytarum.
[10] Note de la SEO : aussi connu sous le nom mā’ota.
[11] Note de la SEO : aucune de ces espèces n’est indigène, toutes étant introduites par l’Homme, les 3 premières étant des introductions polynésiennes.
[12] Note de la SEO : synonyme de Inocarpus fagifer.

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