Les propos mais aussi le procès fait aux “boomers” par le Premier ministre en Métropole ont fait réagir vigoureusement tant le discours était provocateur et disons-le fortement maladroit. Il pouvait être opportun, dans un contexte de difficultés financières, de poser la question de la solidarité intergénérationnelle et du partage des efforts entre les générations mais aussi les catégorie sociales.
Il est utile de définir d’abord qui sont les “boomers” et quelle est leur situation au regard des retraites et de leur niveau de vie. Les propos de Monsieur Bayrou sont-ils pertinents et son discours acceptable? Le procès est-il défendable dans le contexte de la Polynésie ? Les retraités polynésiens issus de la tranche d’âge 1946-1975 ont-ils réduits aussi “en esclavage” financier les jeunes générations du territoire en hypothéquant leurs chances ?
Tout d’abord, qui sont les “boomers” en Métropole ? Cette tranche d’âge correspond aux gens qui sont nés à partir de la fin de la guerre dans la période allant de 1946 à 1975. Ce fut une période de forte croissance démographique mais aussi de croissance économique forte et régulière avec un taux d’activité important. Cette période fut baptisée “30 Glorieuses” par les économistes. La prospérité économique a permis des avancées sociales et le développement d’un bon pouvoir d’achat moyen. Des effets positifs ont permis des avancées dans les dispositifs de retraite. C’est ainsi que dans le secteur privé, une connexion et une complémentarité a pu s’établir entre la retraite de base sécurité sociale et les régimes complémentaires de type ARRCO/AGIRC dans lesquels sont inscrits la grande majorité des salariés métropolitains. En parallèle, la retraite des fonctionnaires s’est développée et s’est améliorée avec un certain nombre de régimes particuliers correspondant à des catégories professionnelles spécifiques. La retraite des fonctionnauires est à la charge de l’Etat (donc des contribuables) et elle pèse actuellement de plus en plus lourd sur le budget, en grande partie à cause de la démographie. Il est à noter que le Premier ministre Bayrou a fait un amalgame entre les divers types de boomers dans un procès global et confus mélangeant les défis de la solidarité intergénérationnelle et de la réduction des déficits.
Les retraités en Métropole sont-ils devenus des privilégiés ? Doivent-ils participer davantage à l’effort de restauration des finances ? L’abattement de 10 % dans la déclaration des revenus des retraités doit-il être supprimé ? Cela mérite discussion. Le pouvoir d’achat des retraités en métropole est-il devenu supérieur à celui des actifs.? Des études ont été faîtes à ce niveau qui montrent qu’il y a des gros écarts entre retraités et beaucoup vivent chichement. Les écarts se manifestent notamment à travers la possession du patrimoine. La pension mensuelle , pour certains retraités, ne constitue qu’une part des revenus, d’où une grande disparité dans le niveau de vie. Il y a des retraités aisés en Métropole mais beaucoup ne le sont pas (comme en Polynésie). La globalisation de l’attaque contre les boomers est injuste et infondée. Les bénéficiaires de petites retraites refusent d’être mis en cause et culpabilisés . L’accusation a occulté toute chance d’une réflexion sur un sujet pourtant important qui est celui de la solidarité intergénérationnelle.

En ce qui concerne la Polynésie, il est totalement impossible de recevoir et d’agréer les propos de Monsieur Bayrou. Ils seraient totalement inappropriés. Le cheminement économique et social de la Polynésie et la construction des dispositifs de retraite via la CPS sont fondamentalement différents. L’analyse pourrait même être inversée par rapport à la métropole au regard de la retraite. Les “boomers” de Polynésie, c’est à -dire les polynésiens nés entre 1946 et 1975 ne peuvent être accusés d’être des “profiteurs sociaux ou des accapareurs de l’argent public au détriment des jeunes générations. Cette génération , bien au contraire, a plutôt été victime de la faiblesse des dispositifs sociaux en matière de retraite. Entre 1968 et 1996 (création de la tranche B), les salariés ont eu la possibilité de cotiser mais souvent assez faiblement à la CPS. Beaucoup n’ont cotisé que par intermittence ou n’ont pas été déclarés. Il ne faut pas être surpris du niveau faible et voire très faibles des retraites des travailleurs de cette génération. Cette situation place un grand nombre de retraités au seuil de pauvreté sauf pour ceux disposant d’autres ressources et d’un patrimoine rémunérateur.
Ce n’est véritablement qu’à partir de la période 1990/1996, que beaucoup de choses changent en matière de retraite essentiellement au profit des gens disposant des meilleurs revenus et d’une meilleure protection sociale.
La première nouveauté a été le choix fait par une douzaine de grosses entreprises de Polynésie et de leurs salariés d’adhérer aux dispositifs métropolitains de retraite complémentaire (CRE/ARRCO et IRCAFEX/AGIRC). Il s’agissait de permettre à des salariés disposant de bons salaires de cotiser en partenariat avec leur employeur à une caisse afin d’améliorer les prestations faibles de la caisse CPS au moment de la retraite.
Le 2e évènement important a été la mise en place de la tranche B en 1996. Une majotité de syndicats territoriaux et d’entreprises refusant d’adhérer à l’ARRCO/AGIRC accusée d’être potentiellemnt confiscatrice de l’argent des Polynésiens à leur profit en Métropole, réussissent à mettre en place à la CPS une tranche B. L’objectif était de permettre aux Polynésiens disposant de bons revenus de pouvoir améliorer leur niveau de retraite à 60 ans compte-tenu du fait que les pensions CPS étaient faibles et que la chute des revenus étaient importante. Ce dispositif était défendable en soi mais a été construit selon des règles de gestion et d’équilibre sans aucun autre exemple ailleurs, compte tenu de la petitesse du stock des personnes engagées. Ce dispositif a été élaboré sans se soucier :
– du poids financier à moyen terme de cette tranche B sur la caisse CPS et les générations futures par le choix d’une validation gratuite intégrale avant 1996 et d’une longue période de sous-cotisation interdisant la constitution de réserves conséquentes ;
– des inégalités profondes qui allaient s’instaurer dans la société polynésienne au détriment des retraités bénéficiaires que de la seule tranche A ne proposant que de faibles pensions ;
– de l’articulation entre les dispositifs ARRCO/AGIRC et la tranche B, un certain nombre de salariés polynésiens étant partie prenante des 2 systèmes.
En Polynésie, le problème n’est pas la charge imposée par ces gens que François Bayrou cible comme “boomers” favorisés et capteurs de sommes grandissantes mais plutôt de l’incohérence de dispositifs sans vue d’ensemble générant la captation de revenus importants par des catégories sociales à hauts revenus avec l’agrément tacite des pouvoirs politico-syndicaux du Pays. Dans ce système très inégalitaire et inéquitable, aucun dispositif de redistribution n’a été envisagé ni accepté.
Le problème de la solidarité intergénérationelle et inter -catégorielle se pose aussi bien en métropole qu’en Polynésie. Ce n’est pas par le procédé de la culpabilisation du procès et de la généralisation que les choses pourront avancer mais par la prise de conscience et le dialogue. Il faut savoir analyser, s’appuyer sur de données objectives mais aussi affirmer une volonté claire de s’attaquer aux injustices les plus criantes.
Chers retraités de Polynésie, entre 60 ans et 100 ans, vous n’êtes pas responsables de la Dette du budget de l’Etat et vous n’êtes pas non plus responsables des difficultés de la caisse de retraite de la CPS.
