Au 1er mai 2024, le salaire minimum polynésien a augmenté de 2,38 %, soit un peu plus de 4 000 Fcfp brut. Mais aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est grâce à de mauvaises campagnes de pêche que le SMIG a été revalorisé dès le mois de mai dernier.
En Polynésie française, il existe un salaire minimum en deçà duquel il est interdit de rémunérer les salariés. Il s’agit du SMIG, ou salaire minimum interprofessionnel garanti, une appellation qui avait également cours en Métropole jusqu’en 1970. Depuis, le SMIG a été remplacé par le SMIC (ou salaire minimum interprofessionnel de croissance), avec la loi n° 70-7 du 2 janvier 1970, et sa revalorisation est désormais effectuée sur la base de la hausse des prix et de la hausse du salaire moyen (et non plus seulement en fonction de l’inflation comme c’était auparavant le cas du SMIG).
Principe de la revalorisation du SMIG
Le SMIG polynésien est fixé par arrêté pris en conseil des ministres et, comme l’indique l’article LP. 3322-3 de la loi du pays n° 2011-15 du 4 mai 2011, sa revalorisation est automatique lorsque l’indice des prix à la consommation connaît une hausse d’au moins 2 % par rapport au niveau de l’indice ayant été utilisé pour établir le précédent montant du SMIG. Le SMIG est alors relevé de la même proportion. Le gouvernement peut cependant également prévoir d’augmenter le SMIG en dehors de ce mécanisme automatique, après avoir consulté pour avis le CESEC (le conseil économique, social, environnemental et culturel de la Polynésie française), comme en dispose l’article à son tour LP. 3322-4 de la même loi du pays.
La revalorisation qui avait précédé celle du 1er mai 2024 (l’avant-dernière augmentation, donc) avait eu lieu au 1er janvier 2023. Elle avait porté le salaire horaire brut à 1 000,92 Fcfp et s’était effectuée sur la base de l’indice général des prix à la consommation de novembre 2022 (dont la valeur était de 108,69). Ainsi, tant que la valeur de l’indice n’a pas connu une augmentation d’au moins 2 %, le SMIG est appelé à rester stable (sauf si le gouvernement en décide autrement et saisit à cette fin le CESEC, comme nous l’avons vu).
Les conséquences de la forte inflation de 2022
Une conséquence de la forte inflation subie depuis le tout début de l’année 2022 a été de conduire à des revalorisations successives fréquentes du niveau du SMIG, alors qu’il était auparavant très stable (sur les causes de l’inflation, voir notre article de septembre 2022 dans Pacific Pirates Média). Ainsi, au 1er octobre 2014, le SMIG était passé à 152 914 Fcfp et il est ensuite resté à ce même niveau jusqu’à fin novembre 2021, soit plus de 7 années de stabilité, le niveau général des prix n’évoluant que très faiblement. Mais depuis novembre 2021, le SMIG a connu, en deux années et demi seulement, cinq augmentations successives.

Ces cinq augmentations rapprochées représentent de manière cumulée une augmentation de 13,25 % du salaire minimum. Sur la même période, l’IPC a quant à lui progressé de 10,53 % (de novembre 2021 à avril 2024, mesure de l’indice qui a servi à la revalorisation de mai dernier). Si l’on compare avec juillet 2014 (l’indice qui avait servi de base à la revalorisation du SMIG au 1er octobre 2014), et non plus avec novembre 2021, l’IPC a même progressé de 9,95 % « seulement », ce qui note une légère amélioration du salaire réel sur la période (donc du pouvoir d’achat du SMIG).

Le « joli, joli, joli mois de mai » (Bourvil)
En 2023, la hausse des prix a été très faible. Calculée en glissement annuel, pour l’ensemble de l’année, les prix n’ont augmenté que de 0,6 % (voir notre article de mai dernier dans Pacific Pirates Média). Pas de quoi déclencher une revalorisation du SMIG, même si en janvier 2024, la hausse de l’IPC avait été plus marquée (+0,51 %). Mais surtout, c’est le niveau des prix de mars qui a connu une augmentation sensible, que l’ISPF (Institut de la statistique de la Polynésie française) a rendue publique le 17 avril 2024 en publiant la valeur de l’IPC pour le mois de mars. Comme elle s’élève à 111,28, cela correspond à une augmentation de 2,38 %, depuis le dernier indice utilisé de novembre 2022 (qui était de 108,69).
La hausse étant supérieure à 2 %, elle entraîne mécaniquement la revalorisation du SMIG dans la même proportion (donc, de 2,38 %). Le SMIG horaire brut passe ainsi à 1 024,74 (1,0238 x 1 000,92 = 1 024,74). Pour 39h travaillées par semaine, c’est-à-dire 169h par mois, le SMIG mensuel brut s’élève ainsi désormais à 173 181 Fcfp (169 x 1 024,74 = 173 181). C’est donc un peu au-delà de 4 000 Fcfp brut qui seront dorénavant versés en plus par mois pour les salariés rémunérés au SMIG. Selon les chiffres du site Fideliance, cela porte à 149 534 Fcfp net la rémunération mensuelle, pour un coût total pour l’employeur de 227 634 Fcfp.
C’est donc du fait que l’indice des prix ait augmenté de 0,8 % en mars, la plus forte hausse mensuelle observée depuis juillet 2022, que le SMIG a été revalorisé. Mais pourquoi une hausse aussi forte en mars ?
Le prix des « produits de la mer » en cause
Le point conjoncture « Prix » de mars 2024 (n° 04) de l’ISPF permet d’étudier plus avant les déterminants de la hausse des prix. On y apprend qu’elle est tirée par le prix des produits alimentaires (+2,4 %) et, surtout, au sein de ceux-ci, par les « produits de la mer » (+18,6 %).

Les produits de la mer contribuent en effet à 0,56 points d’indice, pour une augmentation de 0,88 point d’indice en mars. C’est-à-dire que la mesure de l’IPC est passée entre février et mars de 110,4 à 111,28, soit une hausse du niveau général des prix de 0,8 % (ou encore, mesurée en point d’indice, une augmentation de 0,88 point). Or, sur cette hausse de 0,88, les produits de la mer sont responsables de près des deux tiers de la hausse constatée, soit 0,56 point d’indice.
Si le prix des produits de la mer a tant augmenté, c’est sans surprise en raison de mauvaises campagnes de pêche, essentiellement sur le thon, dont on sait les Polynésiens particulièrement friands. Comme le confiait avec bon sens un professionnel du secteur, « quand les bateaux reviennent avec des cales à moitié vides, ça se répercute sur le prix » (Radio 1, 18 avril 2024).
Et si les pêches avaient été meilleures ?
Alors, que ce serait-il passé si les campagnes de pêche avaient été meilleures ? On peut faire pour le savoir l’hypothèse d’un impact nul des produits de la mer sur le niveau général des prix. La contribution de 0,56 que nous venons de souligner n’aurait donc pas existée et l’IPC n’aurait alors augmenté que de 0,32 (= 0,88 – 0,56), portant son niveau entre février et mars de 110,4 à 110,72. La barre des 2 %, déclencheur de la revalorisation du SMIG, aurait-elle été franchie ?
Il faut pour répondre à cette question comparer l’IPC obtenu à l’aide de notre hypothèse d’influence nulle des produits de la mer sur l’inflation (110,72) avec le niveau de l’indice utilisé lors de la précédente revalorisation du SMIG (108,69, en novembre 2022). Il en résulte alors une augmentation de l’IPC de 1,87 %… soit moins que le seuil nécessaire.

Le point conjoncture « Prix » d’avril 2024 (n° 05) de l’ISPF montre que les prix des produits de la mer ont depuis baissé de -5,4 %, avec une contribution négative de -0,17 sur l’indice général des prix, ce dernier reculant entre mars et avril de -0,13 %. De la même façon, le prix des produits de la mer a encore baissé en mai 2024 de -9,5 %, avec une contribution de -0,29 sur l’IPC (point conjoncture « Prix » de mai 2024, n° 06, de l’ISPF). L’indice général des prix est donc ramené à 110,76, ce qui représente une augmentation de 1,9 % par rapport au niveau de novembre 2022 qui avait conduit à la précédente augmentation du SMIG (108,69). Sans le pic de mars sur le prix du poisson, cette hausse, inférieure à 2 %, n’aurait donc pas permis la réévaluation automatique du SMIG… Ainsi, et même s’il est probable que le SMIG aurait fini par être revalorisé, s’il a augmenté dès le 1er mai 2024, c’est paradoxalement en raison de thons réfractaires à se laisser prendre… améliorant sans doute ainsi (faiblement) la situation de plus de 5 000 salariés.

